Les intentions cauteleuses d'une titraille interrogative
Par Alain Joannes le mardi 28 février 2012, 16:45 - EDITION, PUBLICATION - Lien permanent
Le web franchouillard se pose de plus en plus de questions. Tels des
morpions colonisant le bas clergé, les points d'interrogation envahissent la
titraille hexagonale.
Ce phénomène est étroitement lié à l'apparition de sites qui mélangent
informations recyclées et opinions de blogueurs.

La crainte de formuler une affirmation trahit plusieurs types de
motivations:
- L'individu qui met un contenu en ligne n'a rien compris à ce contenu. Il se
défausse par un questionnement qu'il croit futé mais qui le désigne comme un
neuneu.
- L'article ne présente strictement aucun intérêt mais la personne qui est
chargée de le mettre en ligne ne peut pas l'envoyer directement à la poubelle.
Placer un point d'interrogation à la fin du titre revient à se demander, en
prenant les internautes à témoins, s'il est vraiment utile d'aller au-delà du
titre.

- Le sujet traité est pertinent mais l'article est confus. La personne
chargée de le mettre en ligne n'a pas de temps à perdre. Elle transforme le
titre en une question qui signifie: "Je me demande si c'est bien ce que
l'auteur à voulu dire".
* L'auteur jouit d'une
certaine notoriété; il est recommandé par l'actionnaire ou par le rédacteur en
chef; sa signature renvoie à une communauté influente; il ou elle écrit bien:
l'argumentation est cohérente mais le sujet traité n'est ni d'actualité ni
franchement intéressant. Concrètement: "Pas mal, mais on s'en fout." Cela dit,
il faut bien "remplir". Le point d'interrogation fera office de certificat
d'intellectualisme.
Résumons. Une large proportion de l'envahissante titraille interrogative est le
fruit de l'indigence cérébrale, de la paresse ou du manque de temps du
personnel qui, sur les sites web, remplace les secrétaires de rédaction
d'antan.
Dans certains cas, pourtant, le questionnement se veut plus subtil.
L'adjectif "cauteleux" a été convoqué et incorporé dans le titre de ce
billet parce qu'il englobe la crainte et la lâcheté de l'ignard ainsi que la
ruse du blaireau.

Peuvent être considérés comme des blaireaux tous ceux qui exploitent le
questionnement comme une preuve d'empathie, la marque supposée d'une aptitude à
se "mettre à la place", "dans la tête" des internautes. Là encore, plusieurs
démarches sont décelables, des plus idiotes aux plus sournoises:
- "L'internaute est stupide; il ne se pose pas de questions;
il faut le prendre
par la main afin de l'amener à réfléchir à des problèmes qu'il n'envisage pas
mais qui sont importants, selon nous." - "L'internaute est stupide (bis). Il aime le buzz (nouvelle
appellation du ragot) et le sensationnel. Pas le temps de vérifier si
c'est vrai ou faux. On ne se mouille pas en collant un point d'interrogation à
côté d'une information qui est peut être fausse, mais bon...
- "L'internaute se pose des questions, mais pas les bonnes. Il importe de le
sensibiliser aux enjeux pour lesquels il est censé venir sur ce site." Pour
sensibiliser les gens, rien de tel que l'alerte,.. Mais comme ce sont de
fausses alarmes, le point d'interrogation relativise l'angoisse. (Il
convient, ici, d'inverser les couleurs de la capture d'écran afin de restituer
l'inquiétude profonde qui justifie ces titres)

- Le blaireau se croit plus malin que tout le monde.(C'est même à çà
qu'on le reconnaît.). Il instille de l'idéologie dans un pseudo
questionnement en croyant que l'internaute avalera sa doctrine rance en même
temps que l'interpellation pascalienne.

L'abruti ne se rend pas compte qu'il donne la réponse en formulant sa question
et que, ce faisant, il trahit sa piètre tentative de manipulation. Dans la
benoîte interrogation sur "le centre en perdition", l'auteur du titre - qui est
peut-être, mais pas nécessairement, l'auteur de l'article - le lourd penseur
épais ne se rend pas compte qu'il exprime son intime espérance: "Si seulement
le centre voulait bien reconnaître qu'il appartient à la droite et s'y fondre".
En minable bricoleur idéologique, il croit que poser la question aux
internautes suffira à les amener à penser comme lui.
Il y a plus lourd. C'est la réponse incrustée de manière quasiment subliminale
dans la question qui, c'est évident, taraude le peuple.

Le blaireau qui a imaginé ce titre en l'affublant de guillemets ne se rend pas
compte qu'avec une accroche aussi épaisse, la lecture de l'article est inutile
puisque la réponse à la question ne peut-être que "non".
La titraille
dévitalisée par de piteux questionnements vient de loin.
Elle remonte à la prolifération, au milieu des années quatre-vingt, de
journalistes poseurs de questions qui incarnent une capitulation historique de
la profession.
La triple démission des poseurs de questions
Demander aux "gens de pouvoir" (les Dominants et les Prépondérants) ce qu'ils
pensent - en fait, leur tendre le micro pour leur permettre de dire ce
qu'ils veulent dire - c'est éviter d'essayer de savoir par soi-même, en
cherchant des réponses, en enquêtant, en réfléchissant.
C'est éviter de prendre position. Car, au fur et à mesure qu'il cherche et
trouve des réponses lui-même, le journaliste est amené à adopter un point de
vue. Point de vue au sens photographique, notion éthique différente de la
posture idéologique et de l'engagement partisan.
C'est enfin, en se contentant de poser des questions - de donner la parole - à
droite et à gauche, ménager une carrière en fonction des alternances
politiques.
(Les poseurs de questions ont proliféré à partir de 1981. François
Mitterrand disait d'eux qu'il s'en contenterait car ils le serviraient aussi
bien qu'ils avaient servi le pouvoir giscardien. D'ailleurs, ce sont les
poseurs de questions, serviteurs sans points de vue, qui ont fait les plus
"belles" carrières à travers les alternances.)
Sites d'opinions avec l'information comme alibi
Aujourd'hui sur le web, il suffit de compter le nombre de points
d'interrogation sur une page d'accueil, de rapporter le résultat au nombre de
titres sur cette même page pour établir la nature plus ou moins journalistique
d'une offre de contenus.
Au delà de trois questionnements sur dix titres, le site contient assurément
plus d'opinions, de subjectivité que de faits, c'est à dire d'informations.
