1er septembre 1961, Mme Puhl-Demange, directrice du Républicain lorrain, sourit et dit à mon père: "Confiez-nous votre poète de fils pendant trois mois. Nous verrons s'il est possible d'en faire un journaliste."

Je suis stupéfait. Une profession alors prestigieuse accueille sans plus de formalités un cancre de dix-sept ans au bord de la délinquance.

Dès les premières heures au sein de la rédaction et pendant des années, les Vieux entourent l'apprenti, l'aident, le soutiennent. Ils transmettent leur savoir-faire et leurs valeurs. Pas n'importe quelles valeurs: MM Steckler, Ramet, Berger, Bentz étaient devenus journalistes juste après l'épuration de la presse.

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Ils croient me faire plaisir en m'envoyant, seul avec un photographe, au concert que Johnny Halliday donne le 16 septembre à Metz. Deux semaines seulement après l'embauche, sans attendre la fin du pré-stage de trois mois. Cette année-là, les fans et les blousons noirs cassaient les fauteuils des salles de spectacle et se battaient parfois avec les flics avant et après le spectacle. Plutôt amateur de jazz que de rock, je fonce quand même dans la loge de Johnny pour parler de blues, d'Elvis, de l'Amérique...

Cinquante_ans_de_metier_2.jpgL'Amérique...C'est un de ses plus grands journalistes, John Gunther, qui avait vrillé la vocation dans les songeries du cancre encore enfant. J'avais emprunté la version française de "Inside USA" à la bibliothèque du Cours Complémentaire de Bar-le-Duc.

Révélation: on peut raconter ce qui vient de se passer comme c'est écrit dans les livres d'Histoire. L'actualité, c'est l'Histoire en train de se faire. Découverte indélébile. Conviction toujours active. De plus en plus exigeante.

Je n'ai pas rendu ce livre à la bibliothèque scolaire. Il a été lu et relu une bonne dizaine de fois en un demi-siècle.

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Il faut savoir admirer dans ce métier. Hormis Rimbaud, Bachelard, Gracq, Kerouac et Cioran, nombreux sont les professionnels de l'information dont j'ai vénéré l'acuité intellectuelle, la profondeur des analyses ou le style.

Se protéger surtout, avec quelques positionnements affichés: indifférence à la notoriété, aversion à l'encontre des gens de pouvoir, mépris du conformisme et des réseaux de connivences, haine de la corruption couverte par une omerta corporatiste. Quelques pulsions motrices: passion pour les faits, surveillance des idéologies masquées, quête obsessionnelle de fiabilité. Essayer, enfin, de construire sa singularité.

Une dose quotidienne d'étonnements

Le Républicain lorrain, J'informe, France Inter, Le Télégramme de Brest, France Culture, France Info, France 3, Caméra Vidéo, LCI,.. Presse écrite, radio, télévision.
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Et le web, découvert avec Mosaïc sur Compuserve.

Emerveillement pérenne: depuis octobre 1993, il me faut ma dose d'étonnements quotidiens.
Une récompense: parler en 1999 avec Vinton Cerf, un des inventeurs d'internet, de ce qui s'est passé en 1979 avec le réseau français "Cyclades".

Des jeunes construisent l'age d'or de l'information

Les Vieux qui avaient accueilli et entouré l'apprenti de dix sept ans il y a un demi-siècle, m'obligent à essayer de transmettre certaines de leurs valeurs et quelques savoir-faire pratiques, anciens et nouveaux.

Les jeunes journalistes sont victimes d'injustices ignobles.

Pourtant, certains d'entre eux sont déjà en train de construire l'âge d'or de l'information annoncé par l'informatique en réseaux.
Effectuées à l'IFP, au CFPJ, au CAPJC de Tunis, à l'Université Paul Verlaine de Metz, à l'IUT de Lannion, les tentatives de transmission suggèrent qu'il y a, en moyenne, 25% de très grands professionnel(le)s en devenir par promotion.
Ils et elles sont déjà admirables et se reconnaîtront.

Pour le sourire adressé au cancre

Besogneux - nuits blanches, week-ends laborieux - adepte de la volupté de comprendre, le travail m'est une drogue nécessaire. Normal: quand on a triplé sa classe de troisième pour se faire jeter un diplôme de BEPC à la figure, la condition d'autodidacte est une condamnation à perpétuité. Peine jubilatoire malgré les énormes lacunes qui restent à combler.
Je fais encore ce métier parce que ce métier m'a fait.
Comme disait la dame qui a souri au cancre il y a un demi-siècle.

Merci.

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