Cinquante ans de métier
Par Alain Joannes le jeudi 1 septembre 2011, 00:00 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
1er septembre 1961, Mme Puhl-Demange, directrice du Républicain lorrain,
sourit et dit à mon père: "Confiez-nous votre poète de fils pendant trois mois.
Nous verrons s'il est possible d'en faire un journaliste."
Je suis stupéfait. Une profession alors prestigieuse accueille sans plus de
formalités un cancre de dix-sept ans au bord de la délinquance.
Dès les premières heures au sein de la rédaction et pendant des années, les
Vieux entourent l'apprenti, l'aident, le soutiennent. Ils transmettent leur
savoir-faire et leurs valeurs. Pas n'importe quelles valeurs: MM Steckler,
Ramet, Berger, Bentz étaient devenus journalistes juste après l'épuration de la
presse.

Ils croient me faire plaisir en m'envoyant, seul avec un photographe, au
concert que Johnny Halliday donne le 16 septembre à Metz. Deux semaines
seulement après l'embauche, sans attendre la fin du pré-stage de trois mois.
Cette année-là, les fans et les blousons noirs cassaient les fauteuils des
salles de spectacle et se battaient parfois avec les flics avant et après le
spectacle. Plutôt amateur de jazz que de rock, je fonce quand même dans la loge
de Johnny pour parler de blues, d'Elvis, de l'Amérique...
L'Amérique...C'est un de ses plus
grands journalistes, John Gunther, qui avait vrillé la vocation dans les
songeries du cancre encore enfant. J'avais emprunté la version française de
"Inside USA" à la bibliothèque du Cours Complémentaire de Bar-le-Duc.
Révélation: on peut raconter ce qui vient de se passer comme c'est écrit dans
les livres d'Histoire. L'actualité, c'est l'Histoire en train de se faire.
Découverte indélébile. Conviction toujours active. De plus en plus
exigeante.
Je n'ai pas rendu ce livre à la bibliothèque scolaire. Il a été lu et relu une
bonne dizaine de fois en un demi-siècle.

Il faut savoir admirer dans ce métier. Hormis Rimbaud, Bachelard, Gracq,
Kerouac et Cioran, nombreux sont les professionnels de l'information dont j'ai
vénéré l'acuité intellectuelle, la profondeur des analyses ou le style.
Se protéger surtout, avec quelques positionnements affichés: indifférence à la
notoriété, aversion à l'encontre des gens de pouvoir, mépris du conformisme et
des réseaux de connivences, haine de la corruption couverte par une omerta
corporatiste. Quelques pulsions motrices: passion pour les faits, surveillance
des idéologies masquées, quête obsessionnelle de fiabilité. Essayer, enfin, de
construire sa singularité.
Une dose quotidienne d'étonnements
Le Républicain lorrain, J'informe, France Inter, Le Télégramme de Brest, France
Culture, France Info, France 3, Caméra Vidéo, LCI,.. Presse écrite, radio,
télévision.

Et le web, découvert avec Mosaïc sur Compuserve.
Emerveillement pérenne: depuis octobre 1993, il me faut ma dose d'étonnements
quotidiens.
Une récompense: parler en 1999 avec Vinton Cerf, un des inventeurs d'internet,
de ce qui s'est passé en 1979 avec le réseau français "Cyclades".
Des jeunes construisent l'age d'or de l'information
Les Vieux qui avaient accueilli et entouré l'apprenti de dix sept ans il y a un
demi-siècle, m'obligent à essayer de transmettre certaines de leurs valeurs et
quelques savoir-faire pratiques, anciens et nouveaux.
Les jeunes journalistes sont victimes d'injustices ignobles.
Pourtant, certains d'entre eux sont déjà en train de construire l'âge d'or de
l'information annoncé par l'informatique en réseaux.
Effectuées à l'IFP, au CFPJ, au CAPJC de Tunis, à l'Université Paul Verlaine de
Metz, à l'IUT de Lannion, les tentatives de transmission suggèrent qu'il y a,
en moyenne, 25% de très grands professionnel(le)s en devenir par
promotion.
Ils et elles sont déjà admirables et se reconnaîtront.
Pour le sourire adressé au cancre
Besogneux - nuits blanches, week-ends laborieux - adepte de la volupté de
comprendre, le travail m'est une drogue nécessaire. Normal: quand on a triplé
sa classe de troisième pour se faire jeter un diplôme de BEPC à la figure, la
condition d'autodidacte est une condamnation à perpétuité. Peine jubilatoire
malgré les énormes lacunes qui restent à combler.
Je fais encore ce métier parce que ce métier m'a fait.
Comme disait la dame qui a souri au cancre il y a un demi-siècle.
Merci.


Commentaires
vous êtes vraiment l'exemple pour moi ... j'ai eu vraiment une grande chance de faire votre connaissance et de suivre votre formation qui a changé complétement ma vie professionnelle. je me rappel toujours de vos conseils, de votre générosité et votre pertinence ... merci Alain :))
Le but de ce billet n'était évidemment pas de collecter des compliments. C'est la première fois que je parle de moi dans ce blog. La prochaine fois, ce sera au terme du deuxième demi-siècle de pratique journalistique. En 2061, donc.
Cependant, votre commentaire est très utile car j'avais oublié de mentionner le CAPJC de Tunis parmi les belles expériences de transmission.
Or, il y a eu dans les promotions de 2008, 2009 et 2010 une forte proportion - au moins 25 % - de futur(e)s grand(e)s professionnel(le)s de l'information. Certain(e)s sont déjà à l'oeuvre dans la reconstruction du journalisme et, tâche énorme mais exaltante, de la démocratie en Tunisie. Vous vous reconnaîtrez avec quelques autres de votre promotion.
Le "merci" qui termine ce billet ne s'adresse pas seulement à la dame qui souriait au cancre mais aussi aux Vieux qui ont aidé l'apprenti et aux jeunes journalistes qui légitiment le devoir de transmission.
J'ai également appris ce métier sur le tas, avec des nanas extraordinaires qui m'ont appris tant de choses. Que je m'attelle à transmettre à mon tour, et c'est quand même un des bonheurs de ce métier. Merci en tout cas pour votre disponibilité pour tous les étudiants.
Quand on a eu, comme vous et moi, le privilège de recevoir de manière désintéressée des savoir-faire pratiques dans un climat de respect réciproque, c'est un devoir d'essayer de transmettre à notre tour.
La disponibilité que je réserver en priorité absolue aux futurs et aux jeunes journalistes, je la dois à ceux que j'appelle les Vieux.
Cette disponibilité, je la dois aussi à ces 20 à 25 % de jeunes que j'admire déjà comme de futurs grands professionnels.
Et là, ce n'est pas tout à fait désintéressé. J'investis un peu de mon temps dans le talent de ces jeunes, afin qu'ils préservent le bonheur de faire ce métier. Ils sont les artisans, déjà actifs ou en devenir, de cet âge d'or de l'information dont je savoure l'avènement depuis quelques années.
Bien sûr, je n'attends pas, personnellement, de retour sur Investissement. Je souhaite simplement que ces 25% de jeunes futurs grands professionnels soient aussi heureux que vous et moi dans ce métier.
S'ils deviennent, malgré les injustices qui les accablent, des journalistes épanouis, ils dispenseront de l'information de qualité pour des citoyens qui la méritent.
Et si le temps que nous leur consacrons aide ces jeunes à s'accomplir, ce sera une manière de remercier ceux que j'appelle les Vieux.
Un grand merci, Alain, pour la belle image du métier que vous m'avez transmise. J'ai eu la chance de travailler avec vous et j'ai adoré cette période si stimulante professionnellement et intellectuellement. Vous incarnez toujours pour moi, et pour beaucoup de ceux qui vous ont côtoyé, un journalisme idéal, quelqu'un qui donne envie de faire ce boulot et d'y croire !
Je n'avais rien à vous transmettre , Danielle, car vous aviez déjà la trempe - et même plus - des 25 % qui forment la véritable aristocratie du métier. Par aristocratie, j'entends : professionnel(le)s que j'admire pour les valeurs qui les animent farouchement.
Travailler avec des personnes aussi motivées et exigeantes que vous (et quelques autres) a été un privilège.
C'est donc aussi à vous et à ces "quelques autres" que s'adresse le "merci" qui ponctue le billet.