Dominique Strauss-Kahn rend un fieffé service à l'information en général et au journalisme en particulier.
Il vient de torpiller "Primaires à gauche", le newsgame que Le Monde.fr s'apprête à infliger à ses lecteurs.

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Un newsgame est, selon un de ses concepteurs qui s'exprimait le jeudi 12 mai à Lille, "un dispositif interactif d'information qui reprend les techniques et les codes du jeu vidéo".
Ce dispositif a été présenté en avant-première aux journées d'études sur "Le journalisme numérique" organisées par l'ESJ.

Quand le réel gifle le ludique

Dans le jeu "Primaires à gauche", l'internaute est invité à "prendre le rôle" (sic) d'un candidat - au hasard, le jeudi 12 mai: Dominique Strauss-Kahn finement rebaptisé "Strauss-Kex" - qui mène campagne contre deux autres candidats.
L'internaute se place alors à "l'intersection du jeu et du journalisme" (sic). En fait - là, petit glissement sémantique - "Il joue avec l'information". Puis le glissement sémantique se transforme en dérapage: l'internaute devient carrément "producteur d'informations et de données".

Pas de chance, ou manque de talent, pour les concepteurs et les journalistes qui se sont prêtés à ce jeu: c'est Dominique Strauss-Kahn - et non son personnage Dominique Strauss-Kex - qui "produit" l'information.

On peut même dire qu'en "faisant l'actualité" de cette manière, sans se prêter au jeu simpliste, bêtement réducteur, de "Primaires à gauche", le directeur du FMI occasionne quelques dégâts collatéraux.

Comme le répétait, l'inoubliable Serge July, ancien patron de "Libération", par ailleurs organisateur du jeu télévisé "Vive la crise", avec Yves Montand comme personnage ludique: "Le réel nous gifle, parfois."

Car, et c'est la première tare des newsgames, la réalité est cent fois plus intéressante que n'importe quelle fiction.

La preuve par "Le Monde":

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Que les concepteurs, et surtout les journalistes impliqués dans ce projet, n'aient pas prévu que le directeur du FMI pourrait être éliminé par une histoire de ce genre avant ou pendant les primaires du parti socialiste est à priori incompréhensible: Rue89 rappelle ce qu'un estimable confrère, Jean Quatremer, avait publié en 2007

En fait,il suffisait d'écouter les promoteurs de "Primaires à gauche" pour identifier quelques unes des autres tares, nombreuses, des newsgames.

Ils affirmaient jeudi 12, dans l'amphithéâtre de l'ESJ, que:

  • "le bon joueur est celui qui s'informe le plus." Faux: le joueur, comme l'enfant, s'évade dans le jeu. D'ailleurs:
  • "Le joueur doit adopter une attitude ludique - pléonasme: un internaute qui n'adopte pas une attitude ludique n'est pas un joueur - pour s'approprier des connaissances". Cette injonction mérite une traduction."L'attitude ludique" désigne une forme de crédulité, un renoncement à l'exercice de la raison et du discernement. Tout le contraire de la curiosité et de la volonté de s'informer.


Le gamer doit avoir la foi. Il doit croire à ce que le jeu lui dit.
Le gamer est fondamentalement un croyant. Un dévot.

Un des concepteurs de "Primaires à gauche" l'a benoîtement reconnu: "La subjectivité du joueur est encadrée".(Remplacez dans cette phrase "joueur" par "croyant", "fidèle" ou "dévot" et vous obtenez un reflet assez précis de l'univers mental avec lequel les newsgames voudraient coloniser l'information.)

  • "Le jeu fondé sur les primaires socialistes de 2006 ne sera actualisé que deux fois".

Nul doute, depuis dimanche matin, qu'une troisième actualisation majeure soit utile:

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Le défaut de ce "raisonnement" vient de ce que les connaissances de 2006, à supposer qu'elles aient été complètes et bien sélectionnées, n'ont plus aucune pertinence. La crise économique, les évolutions du monde arabe, etc...

Après les journalistes "embarqués", le journalisme "enchâssé"

Les auteurs de ce NON (= Nouvel Objet Numérique) dévoilent leurs véritables intentions avec des sentences comme celles-ci:

  • "Un bon joueur serait le double du journaliste d'investigation". Crapulerie intellectuelle car l'investigation, en tant qu'opération mentale, est à l'opposé du jeu aux règles duquel se soumettent les "subjectivités encadrées". D'ailleurs, contradiction immédiate qui équivaut à un aveu:
  • "La mise en scène de l'information passe par des procédures qui enchâssent le discours journalistique dans la rhétorique du jeu."

Que l'actualité soit une construction médiatique supposant une certaine "mise en scène", on le sait depuis les travaux du sociologue François Jost. Mais voici que l'observation et le récit journalistiques sont "enchâssés", c'est à dire soumis à d'autres règles que celles qui valident le métier d'informer.
Après les journalistes embarqués (embed) par l'Armée américaine lors de la Guerre du Golfe de 1991, le journalisme enchâssé par l'industrie du jeu.

Le jeu, instrument idéologique

Rien d'étonnant. Les relations entre le jeu et la propagande sont aussi étroites que les similitudes entre la fiction et le mensonge (1).

Dès 2002, le Pentagone a rassemblé au sein d'un Institut pour les Technologies Créatives des firmes de jeux vidéo, des studios de cinéma et de télévision ainsi que des laboratoires universitaires de recherche en psychologie neurocognitive.
Installé en Californie du Sud, cet institut travaille sur des enjeux médicaux mais aussi pour Hollywood, pour des projets sécuritaires et pour l'Armée. Il a notamment conçu un "environnement de synthèse générateur de stress" qui se trouve à Fort Sill (Oklahoma) où les officiers en partance pour l'Afghanistan se préparent mentalement à leurs futures missions.

A ce stade, la simulation présente encore des caractéristiques scientifiques, proches de celles qui permettent aux pilotes de s'entraîner en immersion dans le virtuel avant de prendre l'air réellement.

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Le Pentagone a fait développer pour les besoins du recrutement, un jeu beaucoup plus réaliste que "Primaires à gauche". Des millions de jeunes Américains vont chercher sur ce site les émotions fortes que certains d'entre eux veulent éprouver "pour de vrai" en s'engageant.
La propagande par le jeu coûte beaucoup moins cher qu'une campagne d'enrôlement par voie publicitaire.

La "gamification" de l'information, Arme de Diversion Massive

Les promoteurs de "Primaires à gauche" ont défendu, sans grande conviction, l'idée selon laquelle leur jeu allait attirer vers les articles sérieux du "Monde" des internautes "peu tentés par les analyses."
Cet argument avait été démoli par une de leurs précédentes affirmations: "Il faut y passer beaucoup de temps".
Or, le vrai problème de l'information aujourd'hui est bien celui du "temps de cerveau disponible". Compte tenu de la prolifération des sollicitations générées par les réseaux - courriels, blogs, tweets, Facebook - le temps passé sur le jeu sera enlevé à l'assimilation de l'information sérieuse.

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Dans cette problématique du temps saturé par toutes sortes d'activités cognitives, les newsgames apparaissent bien comme des Armes de Diversion Massive, incitations à se détourner de l'essentiel.
Certaines sont dérisoires, comme le "journalisme" lol (laughing out loud).
D'autres sont puissantes: le sport a cessé d'être un divertissement et s'est mis à envahir l'information dans les années quatre-vingt, quand l'argent a commencé à le gangréner.

Avec son scénario pulvérisé par l'actualité avant même d'exister, "Primaires à gauche" fait partie de ces entreprises de diversion qui n'apportera rien, au contraire, à la marque média "Le Monde".
D'abord parce que ce jeu est peu innovant. Il ressemble beaucoup à ce que CNN avait proposé pour les primaires américaines de 2008.

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Ensuite et surtout parce que la "gamification" de l'info ne sert véritablement que le business de l'industrie du jeu. D'où, peut-être, la gêne perceptible jeudi 12 mai à la table d'animation de l'atelier consacré à cette OPA sur l'info.

Une étudiante qui avait participé aux tests venait de déclarer: "J'ai vu dans ce projet plus de jeu que d'information". Borborygme:" Heu, on a amélioré..."

Puis, l'atelier s'achève et - après deux heures d'explications - de 14h30 à 16h30 - le mot de la fin tombe de la bouche d'un animateur de la table ronde:

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En attendant, la tentative de racolage des gamers par le journal d'Hubert Beuve-Mery, Jacques Fauvet, Pierre Viansson-Ponté, Raymond Barrillon, André Laurens, Thierry Pfister, Jean-Yves Lhommeau et autres mémorables signatures révèle l'état de panique dans lequel macèrent les patrons de presse.

Une panique qui les amène à contribuer à la destruction de la crédibilité du journalisme.

Le métier d'informer n'avait pas besoin de çà pour se dévaluer.

Surtout venant du quotidien français de référence.

1) Relations entre la réalité et la fiction: Contrairement aux techniques de diversion dont use le genre newsgame afin de parasiter l'information, la littérature et le cinéma affichent clairement la séparation entre la réalité des faits et le potentiel cognitif de la fiction.
Des romans inspirés de faits et de personnages réels peuvent amener à comprendre certaines situations plus facilement que l'information; mais plus ils se soumettent aux faits, plus ils sont intéressants; ils rendent ainsi hommage au travail des humbles collecteurs de faits que sont les journalistes.

La force d'un certain cinéma hollywoodien, et même de certaines séries télévisées comme "Deadwood" ou "The Shield", réside dans cette quête exigeante de réalisme. On peut lire périodiquement dans le Los Angeles Times des récits journalistiques de faits divers auxquels s'alimentent des séries comme "The Shield".
Il est certain, par ailleurs, que des équipes d'enquêteurs et de scénaristes sont actuellement en train de rassembler des faits, des détails, sur la mort de Ben Laden et qu'un Oliver Stone ou un Ridley Scott sortiront dans deux ans un film qui s'inspirera des articles de Bob Woodward et de livres qui seront publiés sur le sujet. Il y aura, d'une part, le journalisme et sa crédibilité et, d'autre part, la fiction avec ses codes implicitement acceptés par les cinéphiles.

Une des initiatives journalistiques récentes les plus intéressantes à propos de "l'actualité DSK" est disponible sur le site du magazine GQ: une anthologie, non exhaustive mais significative, de films qui traitent d'affaires comparables. Un "angle" journalistique beaucoup plus pertinent et beaucoup plus riche que "Primaires à gauche".