"Les Cahiers du journalisme" et les enjeux de la formation
Par Alain Joannes le mercredi 27 avril 2011, 18:16 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
C'est ce qu'on appelle une publication consistante. __La vingt et unième livraison des
"Cahiers du Journalisme"__ contient trois cent quatre-vingt pages et, à
raison de trois données, réflexions ou idées en moyenne par page, sa lecture
s'avère exceptionnellement nourrissante.

L'inventaire raisonné des enjeux de la formation au métier d'informer
n'existait pas. Le voici, dressé par une trentaine de contributeurs, et grâce à
la collaboration qui dure depuis 1996 entre l'Université de Laval (Québec) et
l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille.

Inutile de rappeler le contexte, à la fois pathologique et roboratif, qui
rend cet inventaire si précieux.
Autant entrer d'emblée dans le vif du sujet avec Bertrand Labasse (Université
d'Ottawa) qui actualise le très vieil antagonisme entre les praticiens et les
théoriciens de l'acte d'informer, entre "le professionnel ombrageux qui assène
son mépris péremptoire pour tout enseignement" et "l'universitaire
condescendant pour qui tout devrait procéder du savoir académique et de
l'approche critique." Entre les deux postures, "l'employeur, borné dans sa
nature, infini dans ses voeux qui réclame une main d'oeuvre taillée aux normes
de sa propre production" et " le prophète des nouvelles technologies annonçant
la fin des temps anciens et promettant le salut à ceux-là seuls qui se
convertiront sans réserve aux réseaux sociaux ou à tout autre avatar du web
2.0, voire du web 3.0"... Quand même, ça fait rudement du bien de lire des
choses comme çà.
Et ça donne envie d'aller plus avant dans le sommaire.
Formes figées et compétences entamées
Résumer les chapitres les plus intéressants reviendrait à les trahir tant ils
sont riches et subtils. On ne trouvera donc ici qu'un florilège parfaitement
arbitraire.
Comme ceci: Dans les programmes de journalisme, les étudiants travaillent
principalement les formes d'écriture les plus simples et les plus figées, des
formes que la plupart de leurs professeurs n'ont pas utilisées depuis
longtemps, et, pour dire la vérité, n'ont aucun désir de réutiliser. Non,
ce propos ne concerne pas l'enseignement du journalisme à la française. Il est
de Mitchell Stephens, New York University.
Philippe Breton, Université de Strasbourg, détecte une grosse lacune qui
explique la gêne, pour ne pas dire le malaise, que suscite le mode de
questionnement adopté par les officiants de l'audiovisuel : Les
étudiants en journalisme, dès lors qu'ils ne reçoivent pas une formation
adéquate en argumentation, éprouvent dans leurs pratiques de description de
l'argumentation, notamment dans le débat public et le débat politique,
d'importantes difficultés qui entament leurs compétences professionnelles
potentielles; Il est gentil, le professeur Philippe Breton. La vérité est
que si le ridicule tuait, il y aurait une hécatombe d'animateurs de talk
shows, notamment dans les stations radiophoniques et télévisuelles
d'information continue.

Approche plus globale de Rémy Le Champion (IFP, Panthéon-Assas) qui analyse les
réponses fournies entre décembre 2009 et janvier 2010 par 1216 cadres des
rédactions à un questionnaire sur leur perception des formations
initiales.
Le détail est passionnant mais allons à l'essentiel: L'adéquation entre les
offres de formation et les attentes du marché du travail est discutable
puisqu'elles se placent au 5ème rang des justifications d'embauche pour les
écoles reconnues par la profession et au 9ème rang pour les écoles non
labellisées. Discutable est un euphémisme car l'auteur poursuit: Seuls
environs 15% des journalistes titulaires d'une carte de presse sont diplômés
d'une école de journalisme reconnue par la profession.''
Voilà donc une profession qui embauche peu de jeunes formés dans ses écoles...
Or, rappelle Marie-Christine Lipani Vaissade dans le chapitre suivant, il y
a en France plus de soixante neuf formations préparant au journalisme.
Seulement treize d'entre elles proposent un cursus reconnu...Les critères de
reconnaissance sont très pointus et exigeants. La profession exige mais
n'obtient pas, en somme.
Investissement insuffisants en matière grise
Explications partielles mais significatives dans l'étude déjà citée de Rémy Le
Champion: les cadres des rédactions déplorent le manque de culture générale des
jeunes journalistes qui sortent de ces écoles, ainsi que leur formatage en
style et en analyse,leur conformisme et leur manque d'originalité..
Rien d'étonnant, dès lors,que
l'avantage pratique du passage par une école professionnelle apparaisse
paradoxal à l'entrée sur le marché du travail, selon Christine
Leteinturier (IFP, Panthéon-Assas, Paris 2)
Yannick Estienne et Emmanuel Vandamme (ESJ de Lille) pointent deux réalités
pénibles:
- Dans le domaine des nouveaux médias numériques, les écoles et les
formations en France figurent encore aujourd'hui en marge de la dynamique
d'innovation.
- Les grands medias apparaissent comme des structures lourdes et inertes,
préférant externaliser le développement et reporter sur de petites structures
les risques qui lui sont afférents.
Ajoutés au manque de culture générale et d'originalité, l'absence
d'innovation dans les écoles et de recherche et développement dans les groupes
de presse aboutit au constat suivant: une profession qui se veut intellectuelle
souffre d'une insuffisance d'investissements en matière grise.
Mais les patrons de presse et les cadres de plus de quarante ans ne sont pas
seuls responsables de ce déficit intellectuel car, comme le remarquent Yannick
Estienne et Emmanuel Vandamme, contrairement aux représentations véhiculées
sur la génération dites des"digital natives" (...) les étudiants en journalisme
n'ont pas forcément une appétence pour les technologies de
l'information
Les deux piliers de la valeur ajoutée
L'auteur de ce blog signe une réflexion sur "la formation face à l'innovation"
à partir de la problématique du data journalism. Un journaliste doit
s'intéresser aux langages de programmation. Pas forcément devenir programmeur
mais savoir au moins ce que la programmation peut faire. Car la valeur ajoutée
de l'information dépendra à parts égales de la qualité et de l'originalité de
l'investigation et de l'originalité des interfaces par lesquelles les audiences
pourront accéder à la complexité.
Les Cahiers du Journalisme sont distribués par:
- l'Ecole Supérieure de Journalisme, 50 rue Gauthier-de-Châtillon 59046 Lille
cedex
- Les Presses de l'Université Laval, Pavillon Pollack, bureau 3103 2305, rue de l'Université, Québec (QC),Canada.
