Twitter_1.jpgRécusant toute forme de narration autre que des bribes de témoignages, une exploitation journalistique de Twitter s'avère extrêmement productive.
A condition de l'intégrer dans un dispositif de veille plus large et plus structuré que l'univers des gazouillis.

Bilan d'un an d'utilisation circonspecte mais attentive.

L'expérience a débuté sous le signe de l'imposture franchouillarde.
Selon un abruti de la mouvance geek,Twitter_8_blob_bleu.jpg l'auteur de ce blog lui aurait confié, une semaine avant l'ouverture de son compte, qu'il "n'irait jamais sur Twitter". Or, en vertu du conseil de Michel Audiard de "ne jamais parler aux cons parce que çà les instruit", l'auteur de ce blog n'a jamais adressé la parole à l'abruti en question.
Cette mise au point étant tardivement envoyée dans le groin du geek, congédions l'accessoire et cinglons vers l'essentiel.

Trois vidanges par semaine

Ecrire que Twitter est chronophage reviendrait à proférer une banalité.
Mieux vaut désigner les différents "bruits" qui, en perturbant la perception des "signaux", occasionnent une incroyable perte de temps.
Voici ces nuisances rapidement décrites dans un ordre décroissant de nocivité:

Surprenantes bouffées de narcissisme chez de vieux geeks: Des gens qui, dans la vraie vie et parfois sur leurs blogs, semblent calmes et rationnels, voire lucides, se comportent sur Twitter comme des adolescents boutonneux en quête de reconnaissance sociale.
Ils ont pourtant "passé l'âge" de faire savoir à la twittosphère qu'ils sont vraiment très contents d'eux-mêmes et qu'ils seraient ravis que leur génie visionnaire soit massivement gazouillé.
Twitter_Blob_travers_6.jpgCertains poussent l'exhibitionnisme jusqu'à informer le monde entier qu'ils se sont en route vers un restaurant de Toulouse avec l'intention de manger un cassoulet.
Cette non-information émane de journalistes chevronnés. Ils ne possèdent même pas l'élémentaire culture anglaise du non sense qui leur permettrait de twitter quelque chose comme: " Enfin à Toulouse pour manger une bonne choucroute".
La plupart de ces twitteros auto-centrés se comportent comme les starlettes des années soixante sur les plages privées des palaces de Cannes, pendant le Festival. Ils se trémoussent en déhanchements égotistes: " Je suis invité par une chaîne de radio pour parler de moi."... "Je vais parler de moi-même dans une émission de télévision absolument géniale puisque j'y paraîtrai en compagnie d'autres génies que je salue ici..." (1)

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Le peuple des internautes s'en badigeonne le nombril avec le pinceau de l'indifférence. Le fait est, pourtant, que ces obscènes mignardises perturbent l'assimilation des tweets intéressants, susceptibles de conduire vers des éléments d'informations.

Twitter_3.jpg Il faut donc vidanger les Narcisse qui contemplent bruyamment leur reflet numérique dans leurs écoulements infatués. C'est à dire renoncer à des abonnements qui s'annonçaient à priori riches en pistes d'informations.

La désopilante fumisterie du "personnal branding". Qu'un adolescent prolongé vienne infliger sa stratégie de "marque personnelle" à une audience de futurs journalistes qui ne lui ont pourtant pas fait de mal est un spectacle navrant en ces temps délétères, "sans gaîté comme sans remords", de crise de la presse, de chômage des jeunes et d'escroqueries célébrées comme l'avenir de l'information.
L'ennui de Twitter est que le "personnal branding" y sévit de manière insidieuse.
Au début, certains gazouillis retiennent l'attention par le caractère surprenant ou utilitariste des contenus vers lesquels ils conduisent.
Puis il devient vite évident que les auteurs de ces gazouillis répètent plusieurs fois les mêmes messages. A la longue, ils n'hésitent pas à asséner des contradictions qui révèlent, peut-être, des fêlures mentales; en tous cas, un manque de cohérence dans leur ligne éditoriale, s'ils en ont une: "Dix raisons de préférer le café au thé", "Dix raisons de ne pas boire de café", "Dix raisons d'éviter le thé."

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En fait, les "personnal brandeurs" se comportent exactement comme les hebdomadaires débiles qui titrent une fois par an sur la franc-maçonnerie en espérant redresser des ventes déclinantes.
Les adeptes du "marketing de soi" sur les réseaux sociaux s'y congratulent en Re-Tweets compulsifs dans l'espoir, sans doute, d'y gagner de "influence", autre mythologie du web 2.0 mais condition nécessaire pour être reconnu comme un "geek".(2)
La quantité impressionnante de blagues vaseuses émises par des geeks surannés ne peut s'expliquer que par un désir - on n'ose parler de stratégie - d'être retweetés par d'autres geeks dans un ronde pataude de connivences flasques. En quête de notoriété et de followers par la blague alléchés, l'auteur de la blague en profite pour vérifier qui le retweete. C'est à dire, en somme, qui le regarde et qui sourit à ses pitoyables facéties de fin de banquet.
Ainsi vont, étroitement enlacés, le personnal branding et le "journalisme" lol, piétinant ce qui reste de dignité à une profession gravement discréditée.
Il faut vidanger systématiquement les frénétiques adorateurs de leur marque personnelle dans la mesure où ils partagent et répètent à satiété les seules "informations" qui peuvent servir leur réputation.

Les encombrants suiveurs font l'objet d'un troisième type de vidange impitoyable.
Les suiveurs mercantiles et leurs sous-produits du "journalisme" lol - petites gouapes sans talent qui n'ont d'autres solutions que de se mettre au service de la désinformation - doivent être éliminés d'un compte Twitter sans retard et sans explications.
Si les suiveurs gagnent à être globalement considérés comme un essaim de passionnés partageant des centres d'intérêt, certains gazouilleurs n'ont pas leur place dans un essaim cohérent. Ce qu'ils gazouillent est dissonant ou insipide.

Un fantastique outil de veille acèrée

Quand les vidanges sont bien faites, à fond et régulièrement, Twitter se révèle bien plus intéressant que les moteurs de recherche.
Les abonnements purgés et certains suiveurs évacués laissent la place à des alertes excitantes, à des ouvertures vers des contenus d'une grande richesse, à des suggestions porteuses de réflexion.

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La plateforme devient une intarissable source d'émerveillements.
Des gens que l'on ne connaît qu'à travers leur expertise deviennent de précieuses références. Ces personnes de confiance ne parlent jamais - ou très rarement - d'elles-mêmes.

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Elles offrent des éléments d'informations et incitent à partager d'une manière d'autant plus désintéressée qu'il n'y a rien à gagner. Que des accès vers de nouvelles connaissances, de nouveaux savoirs parfois, de nouvelles interrogations, souvent.

Twitter fournit beaucoup plus de sérendipité (3) que les moteurs de recherche comme Google, instrument du conformisme journalistique (4). Or, la sérendipité est une des conditions nécessaires (mais pas suffisante) à l'originalité du travail journalistique.
Bien filtrés, les flux de tweets révèlent les singularités (5) annonciatrices d'émergences (6).

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Quand l'actualité devient évanescente, placée sous le signe des incertitudes, comme ce fut le cas au plus fort des révoltes populaires en Tunisie, Twitter se transforme en une épreuve de discernement. Il faut repérer dans les torrents de gazouillis les fragments de témoignages susceptibles de s'agréger en éléments d'informations.

A ces performances s'ajoute la capacité de mémorisation des liens vers des contenus intéressants. La plus touffue des documentations se retrouve, quasiment indexée, sur un serveur distant, donc accessible de partout.

Le faux problème de l'instantanéité

Les attardés qui gémissent sur l'accélération sans se demander ce que recouvre, exactement, cette notion (7) donnent une image affligeante de leur conception du journalisme.
Il y a tout lieu de craindre, en vérité, que leur appareil conceptuel (s'ils en sont équipés) dérape sur le verglas des apparences.

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Ce n'est pas parce que Twitter charrie beaucoup de gazouillis que ces gazouillis sont vrais et intéressants.
Se croire obligé de diffuser ce qui vient de "tomber" relève, au mieux, de la mythologie puérile du scoop; au pire, de ce conformisme corporatiste qui amène les journalistes français à vouloir dire en même temps les mêmes choses relatées de la même manière.
La fausse "accélération" a toujours existé dans l'industrie de l'information. En 1927 - donc un peu avant l'avènement de Twitter - un quotidien franchouillard a tellement accéléré qu'il a raconté en détail l'accueil triomphal des aviateurs Nungesser et Colli à New York où ils ne sont jamais arrivés.

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Sans même évoquer les éditions spéciales extrêmement délicates comme celles qui ont marqué les premiers pas de l'homme sur la Lune, les instants nocturnes de bouclage dans des périodes dominées par l'incertitude ne sont pas du tout "accélérés".
Ils exigent prosaïquement des choix devant lesquels les "twitteros précoces" reculent lâchement: publier n'importe quoi ou retenir un témoignage tweeté aussi longtemps qu'il n'est pas digne de devenir une information.
Twitter propage beaucoup de témoignages, d'affirmations qui peuvent devenir mais qui ne sont pas, d'emblée, des informations.

C'est grande pitié que de voir tant de journalistes incapables de se retenir sur une actualité chaude.

Précédents billets consacrés à Twitter:

Twitter et la valeur ajoutée de l'information

"Le Monde" participe à la fabrication d'une légende urbaine

Attentats de Bombay: un journaliste français informe en lisant les tweets de téléspectateurs indiens

1) Curieusement, alors que ce sont,de vrais em..., ils ne gazouillent jamais: " Et maintenant, je tire la chasse d'eau".

2) Les geeks forment un cercle d'adorations mutuelles dont les membres se comportent en élite autoproclamée de l'innovation technologique. Ce petit monde mériterait une étude ethnologique car il est doublement nocif:
- les modes futiles qu'ils "lancent" plusieurs fois par an entravent l'adoption massive des innovations intéressantes.
- leurs agitations aussi creuses que fébriles légitiment la technophobie. Geeks et technophobes incarnent deux aspects complémentaires, objectivement complices, de la franchouillardise.

3) Ceux qui ne connaissent pas le sens de ce mot n'ont rien à faire sur ce blog.

4)Tout le monde regarde les mêmes huit premiers résultats sur la même première page de Google, donc tout le monde raconte la même chose ce qui produit une information morne, ennuyeuse.

5) Singularité: trace, indice, signe, fait ou phénomène qui n'a pas d'explication connue. Une série régulière ou discontinue de singularité dans un registre précis de l'actualité annonce une émergence. Les premiers signes relatifs à l'attitude de l'armée tunisienne ont été des singularités perceptibles sur Twitter et surtout sur Facebook.

6) Emergence: apparition lente ou surgissement d'une situation inédite, susceptible de modifier "l'ordre des choses". La révolte du peuple tunisien est une émergence géopolitique, plus perceptible sur certains canaux de Twitter que sur Facebook, trop émotionnel.

7) Hartmut Rosa: "Une critique sociale du Temps", édition de la Découverte: le temps ne s'accélère pas; c'est la quantité de "choses à faire" en une durée donnée qui augmente.