Il serait réjouissant d'apprendre que toutes les écoles françaises de journalisme ont interrompu leurs programmes pour inciter les futurs professionnels de l'information à affronter l'actualité la plus noble: l'Histoire en train de se faire.

L'Histoire s'accomplit en temps réel sur le web, sans réduire le rôle des médias traditionnels.

L'Histoire en train de se faire submerge les écrans, seconde par seconde, sans compromettre le recul dont les journalistes ont besoin.

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Si toutes les écoles françaises de journalisme obligeaient les étudiants à travailler sur ce qui se passe à trois heures de Paris, dans un pays majoritairement francophone, elles pourraient tirer les enseignements que voici.

Twitter comme outil de veille, de repérage et d'analyse

Contrairement à ce qu'on affirmé quelques geeks hexagonaux, Twitter n'est ni une "agence de presse" ni un outil de narration.
La recherche #Sidibouzid est un flux qui charrie sporadiquement, par dizaine de tweets toutes les dix secondes en moyenne, un flux de témoignages, d'émotions, de rumeurs, de propagande,de manipulations, de plaisanteries.
Ce torrent est un défi au discernement. Les étudiants qu'il emporterait dans ses remous n'ont pas leur place dans cette profession. Croire qu'un ministre des affaires étrangères tunisien peut annoncer sa démission sur un blog sans vérifier la date et le lieu de création de ce blog témoigne d'une inculture web absolument rédhibitoire.

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Ce faux a été immédiatement intégré dans Wikipedia, ce qui constitue un nouvel avertissement pour les étudiants paresseux qui ne se fient qu'à Google et à une encyclopédie (trop) participative.

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Twitter est aussi un moyen de repérer et de sélectionner des sources potentielles afin de les confronter. Il est facile, en suivant #sidibouzid, de comprendre que certains messages sont émis par des témoins dont le point de vue est limité mais assez intéressant pour justifier des vérifications. Il est d'ailleurs significatif que les envoyés spéciaux de journaux anglo-saxons -comme ceux du "Guardian" - twittent assez régulièrement, contrairement à leurs homologues français.

Twitter, dans le cas de la Tunisie, est un outil d'analyse. Toutes les rumeurs charriées par #sidibouzid doivent être étudiées parce qu'elle révèlent des frustrations et des aspirations. Le manque d'informations est la première cause des rumeurs de gens qui, dans le chaos, croient trouver des explications rassurantes et les propagent. Le sens de ces rumeurs est intéressant.

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Depuis le début de la semaine, le recours à l'armée est invoqué. Des textes, des photos et des vidéos suggèrent que les militaires protègent les manifestants contre la police et que certains soldats fraternisent avec la population. Ces éléments d'appréciation ne sont pas suffisants pour constituer une information. Ce sont des indices à surveiller.
Comme ces "consignes" qui, émises par de jeunes Tunisiens, accusent la France d'être le principal soutien du régime qu'ils contestent: ils demandent de ne plus "tweeter" en français, mais en arabe ou en anglais.

Facebook, gisement d'images qui accusent

Détourné naguère aux Etats-Unis par un étudiant douteux qui voulait l'utiliser pour draguer les filles de son campus, Facebook se révèle, dans le cas de la Tunisie, comme le plus dangereux des dispositifs pour le régime en place.
Le réseau social à vocation plutôt conviviale regorge de vidéos brutes qui touchent l'opinion publique mondiale. Sans ces images, les Etats-Unis et l'Union européenne n'auraient pas réagi aussi rapidement et aussi fermement.
Ce n'est pas un hasard si TF1 - chaîne technologiquement très sensibilisée depuis longtemps à la puissance de l'image - n'a diffusé le 12 janvier au soir que des images vidéos provenant de Facebook ou de sites miroirs. Choix éditorial qui n'enlève rien à la qualité des reportages réalisés sur place par ses envoyés spéciaux.

Facebook a été un des signes par lesquels Ben Ali a voulu incarner la modernité de son pays. Beaucoup de Tunisiens, jeunes et moins jeunes, lui accordaient le crédit d'avoir placé l'informatique et internet au coeur de ses promesses sur le développement économique, comme relais à l'industrie du tourisme.
Mais, les jeunes surtout, ne supportaient plus depuis longtemps cet "Ammar 404", sorte de Père Ubu qui désignait la censure pratiquée sur le web.
D'où ce paradoxe: Ben Ali a encouragé l'utilisation de l'outil qui aura peut-être mis fin à son régime.

L'Histoire dans l'actualité

A la faveur d'un exercice de discernement sur l'actualité comme Histoire en train de se faire en Tunisie, les écoles françaises de journalisme devraient engager une réflexion sur le contenu de leur enseignement qui, de toute évidence, n'est pas adapté à un traitement de l'actualité digne de notre époque.

Bien sûr, les envoyés spéciaux de TF1, d'Arte Journal à Strasbourg, d'iTélé et de France 24 notamment accomplissent un travail remarquable.

Il reste que c'est sur le web, en dépit des rumeurs et de l'intox , que "ça se passe", que l'Histoire palpite. Seuls des sites d'information pure players comme rue89 on vibré à l'unisson de cette première vraie tachycardie électronique de l'Histoire.

Miniaturisation, connexion, temps réel, usages

Les futurs professionnels de l'information ne comprendront jamais leur environnement sans que soit développé ce concentré d'histoire technologique:

- 1988: les premières caméras vidéo - pas encore caméscopes - enregistrent de l'intérieur le mouvement estudiantin de protestation contre la loi Devaquet. Images sans précédent mais sans impact parce que le documentaire qui rassemble des rushes collectés dans la France entière n'a jamais été diffusé par une chaîne de télévision nationale.

- 1991-1992: un amateur enregistre avec son caméscope le tabassage d'un automobiliste afro-américain par des policiers. Le document est diffusé par des chaînes de télévision dans le monde entier. Un an plus tard, l'acquittement des policiers provoque des émeutes à Los Angeles South Central: 65 morts.

- 2011: les téléphones nomades équipés de capteurs électroniques sont connectés au web et notamment aux réseaux sociaux dont les Tunisiens sont des utilisateur intensifs et experts.

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Dans une salle de rédaction tunisienne, au début de cette semaine, alors que la répression s'accentuait, une jeune journaliste, Henda Chennaoui, demande en assemblée générale que la station de radio où elle travaille diffuse les vrais chiffres concernant les morts et les blessés.

Quatre dimensions cruciales de l'histoire de la technologie ont permis à l'Histoire de s'accomplir dans l'actualité:
- la miniaturisation des appareils de captation
- la puissance du réseau mondial
- la diffusion en temps réel
- les usages, Car Facebook n'a pas été développé dans le but derenverser une dictature.

Il serait rassurant, pour l'avenir de l'information en France, que ces sujets aient déjà été concrètement traités dans toutes les écoles de journalisme.