Tunisie: l'actualité traitée comme "l'Histoire en train de se faire"
Par Alain Joannes le vendredi 14 janvier 2011, 16:22 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Il serait réjouissant d'apprendre que toutes les écoles françaises de
journalisme ont interrompu leurs programmes pour inciter les futurs
professionnels de l'information à affronter l'actualité la plus noble:
l'Histoire en train de se faire.
L'Histoire s'accomplit en temps réel sur le web, sans réduire le rôle des
médias traditionnels.
L'Histoire en train de se faire submerge les écrans, seconde par seconde, sans
compromettre le recul dont les journalistes ont besoin.

Si toutes les écoles françaises de journalisme obligeaient les étudiants à
travailler sur ce qui se passe à trois heures de Paris, dans un pays
majoritairement francophone, elles pourraient tirer les enseignements que
voici.
Twitter comme outil de veille, de repérage et d'analyse
Contrairement à ce qu'on affirmé quelques geeks hexagonaux, Twitter
n'est ni une "agence de presse" ni un outil de narration.
La recherche #Sidibouzid est un flux qui charrie sporadiquement, par dizaine de
tweets toutes les dix secondes en moyenne, un flux de témoignages, d'émotions,
de rumeurs, de propagande,de manipulations, de plaisanteries.
Ce torrent est un défi au discernement. Les étudiants qu'il emporterait dans
ses remous n'ont pas leur place dans cette profession. Croire qu'un ministre
des affaires étrangères tunisien peut annoncer sa démission sur un blog sans
vérifier la date et le lieu de création de ce blog témoigne d'une inculture web
absolument rédhibitoire.

Ce faux a été immédiatement intégré dans Wikipedia, ce qui constitue un nouvel
avertissement pour les étudiants paresseux qui ne se fient qu'à Google et à une
encyclopédie (trop) participative.

Twitter est aussi un moyen de repérer et de sélectionner des sources
potentielles afin de les confronter. Il est facile, en suivant #sidibouzid, de
comprendre que certains messages sont émis par des témoins dont le point de vue
est limité mais assez intéressant pour justifier des vérifications. Il est
d'ailleurs significatif que les envoyés spéciaux de journaux anglo-saxons
-comme ceux du "Guardian" - twittent assez régulièrement, contrairement à leurs
homologues français.
Twitter, dans le cas de la Tunisie, est un outil d'analyse. Toutes les rumeurs
charriées par #sidibouzid doivent être étudiées parce qu'elle révèlent des
frustrations et des aspirations. Le manque d'informations est la première cause
des rumeurs de gens qui, dans le chaos, croient trouver des explications
rassurantes et les propagent. Le sens de ces rumeurs est intéressant.

Depuis le début de la semaine, le recours à l'armée est invoqué. Des textes,
des photos et des vidéos suggèrent que les militaires protègent les
manifestants contre la police et que certains soldats fraternisent avec la
population. Ces éléments d'appréciation ne sont pas suffisants pour constituer
une information. Ce sont des indices à surveiller.
Comme ces "consignes" qui, émises par de jeunes Tunisiens, accusent la France
d'être le principal soutien du régime qu'ils contestent: ils demandent de ne
plus "tweeter" en français, mais en arabe ou en anglais.
Facebook, gisement d'images qui accusent
Détourné naguère aux Etats-Unis par un étudiant douteux qui voulait l'utiliser
pour draguer les filles de son campus, Facebook se révèle, dans le cas de la
Tunisie, comme le plus dangereux des dispositifs pour le régime en place.
Le réseau social à vocation plutôt conviviale regorge de vidéos brutes qui
touchent l'opinion publique mondiale. Sans ces images, les Etats-Unis et
l'Union européenne n'auraient pas réagi aussi rapidement et aussi
fermement.
Ce n'est pas un hasard si TF1 - chaîne technologiquement très sensibilisée
depuis longtemps à la puissance de l'image - n'a diffusé le 12 janvier au soir
que des images vidéos provenant de Facebook ou de sites miroirs. Choix éditorial qui
n'enlève rien à la qualité des reportages réalisés sur place par ses envoyés
spéciaux.
Facebook a été un des signes par lesquels Ben Ali a voulu incarner la modernité
de son pays. Beaucoup de Tunisiens, jeunes et moins jeunes, lui accordaient le
crédit d'avoir placé l'informatique et internet au coeur de ses promesses sur
le développement économique, comme relais à l'industrie du tourisme.
Mais, les jeunes surtout, ne supportaient plus depuis longtemps cet "Ammar
404", sorte de Père Ubu qui désignait la censure pratiquée sur le web.
D'où ce paradoxe: Ben Ali a encouragé l'utilisation de l'outil qui aura
peut-être mis fin à son régime.
L'Histoire dans l'actualité
A la faveur d'un exercice de discernement sur l'actualité comme Histoire en
train de se faire en Tunisie, les écoles françaises de journalisme devraient
engager une réflexion sur le contenu de leur enseignement qui, de toute
évidence, n'est pas adapté à un traitement de l'actualité digne de notre
époque.
Bien sûr, les envoyés spéciaux de TF1, d'Arte Journal à Strasbourg, d'iTélé et
de France 24 notamment accomplissent un travail remarquable.
Il reste que c'est sur le web, en dépit des rumeurs et de l'intox , que "ça se
passe", que l'Histoire palpite. Seuls des sites d'information pure
players comme rue89 on vibré à l'unisson de cette première vraie
tachycardie électronique de l'Histoire.
Miniaturisation, connexion, temps réel, usages
Les futurs professionnels de l'information ne comprendront jamais leur
environnement sans que soit développé ce concentré d'histoire
technologique:
- 1988: les premières caméras vidéo - pas encore caméscopes -
enregistrent de l'intérieur le mouvement estudiantin de protestation contre la
loi Devaquet. Images sans précédent mais sans impact parce que le documentaire
qui rassemble des rushes collectés dans la France entière n'a jamais
été diffusé par une chaîne de télévision nationale.
- 1991-1992: un amateur enregistre avec son caméscope le
tabassage d'un automobiliste afro-américain par des policiers. Le document est
diffusé par des chaînes de télévision dans le monde entier. Un an plus tard,
l'acquittement des policiers provoque des émeutes à Los Angeles South Central:
65 morts.
- 2011: les téléphones nomades équipés de capteurs
électroniques sont connectés au web et notamment aux réseaux sociaux dont les
Tunisiens sont des utilisateur intensifs et experts.

Dans une salle de rédaction tunisienne, au début de cette semaine, alors
que la répression s'accentuait, une jeune journaliste, Henda Chennaoui, demande
en assemblée générale que la station de radio où elle travaille diffuse les
vrais chiffres concernant les morts et les blessés.
Quatre dimensions cruciales de l'histoire de la technologie ont permis à
l'Histoire de s'accomplir dans l'actualité:
- la miniaturisation des appareils de captation
- la puissance du réseau mondial
- la diffusion en temps réel
- les usages, Car Facebook n'a pas été développé dans le but derenverser une
dictature.
Il serait rassurant, pour l'avenir de l'information en France, que ces sujets
aient déjà été concrètement traités dans toutes les écoles de journalisme.

Commentaires
Merci pour votre article.
Ce qui est aussi passionnant avec la crise tunisienne, c'est le nombre hallucinant de témoignages en texte ou vidéo qui circulent sur les réseaux sociaux.
Ne pas les prendre en compte, c'est être forcé d'être à la traîne sur l'info, à moins d'avoir des myriades de correspondants sur place ou des contacts locaux bétons. Les relayer trop vite, c'est prendre le risque de se planter.
Hier un twitteur tunisien disait avoir des infos de 1ère main, notamment sur le plan de vol de l'avion de Ben Ali. J'ai tenté de savoir s'il disait vrai ou pas, en lui posant des questions, en comparant ses infos avec celles des autres médias. Compliqué, d'autant plus que les médias eux-mêmes donnaient des infos contradictoires.
Vérifier les sources des infos prend du temps et de la réflexion, mais ces contraintes prennent une autre dimension quand les sources se multiplient comme ici. C'est le nouveau défi auquel les journalistes seront désormais confrontés.
Vous posez un problème intéressant, que je voulais évoquer dans ce billet, mais que j'ai dû renoncer à traiter car mes billets sont trop longs.
Au troisième paragraphe, vous pouvez lire: "sans compromettre le recul dont les journalistes ont besoin". C'est ce point que votre commentaire me permet d'évoquer.
La "tyrannie du temps réel" est un faux problème créé par des geeks futiles qui essaient de se rendre intéressants, faux problèmes qui réjouit les technophobes régressifs, par ailleurs membres patentés de la nomenklatura des connivences.
Etre le premier à publier un fragment d'information, une escarbille de "l'Histoire en train de se faire", n'a aucun intérêt journalistique.
Sauf si cet élément permet de mieux comprendre.
C'est le vieux mythe du scoop, une amphétamine bidon que l'on sert aux journalistes pour les empêcher de comprendre. Exemple: pendant que les journaleux s'excitaient sur l'avion de Ben Ali (anecdote sans intérêt) personne n'essaie de savoir ce qui s'est réellement passé entre le dernier discours et ce départ. Qui a provoqué cette reddition, pourquoi, comment, avec quels soutiens internes et externes...Ceci est l'Histoire en train de se faire.
Les tweets sur la localisation de l'avion vendredi soir me sont apparus comme des futilités de "journalistes" IoI, instruments débiles qui relèvent des ADM (= Armes de Diversion Massive) au service des pouvoirs politiques et économiques. L'endroit où se trouvait l'avion de Ben Ali vendredi soir n'a strictement aucun intérêt journalistique. C'est de la diversion pour petites frappes "geeks" friandes de peopleries.
Pendant que les nervis de l'ADM pondent leurs minables tweets de diversion, le néo-"journalisme" franchouillard qu'ils prétendent incarner n'essaie pas de comprendre et d'expliquer. Il se ridiculise aux yeux des internautes exigeants.
Un journaliste qui cherche à comprendre pour pouvoir expliquer prend le temps de lire, de trier, de détecter les fakes et les intox(e)s. Il attend d'être sûr à 100% avant de publier un élément d'information. Il se fout complètement d'être le premier à tweeter un élément fragmentaire... Ce qui lui importe c'est la valeur de l'info au regard de ce qu'elle apporte à la compréhension de ce qui se passe.
Seuls les pitoyables onanistes - jeunes et vieux - du "personnal branding" croient que la vitesse prime désormais sur l'intérêt de l'information.La vitesse les arrange dans la mesure où ils ne disposent pas des capacités intellectuelles pour comprendre et, donc, pour rendre compte en expliquant.
Pour les évènements de Tunisie - qui n'est pas une révolution Twitter ou Facebook (pauvre con de Jeff Jarvis)- j'ai suivi Twitter et Facebook comme des canaux parmi d'autres. J'ai admiré le travail de certains envoyés spéciaux de France Indo, d'Arte Journal, de TF1, de iTélé et de France 24. (J'ai quand même été surpris par leur manque de culture historique et géopolitique qui a fait commettre à certains d'entre eux des contre-sens incroyables.)
Quoi qu'il en soit, les flux de Twitter et les stocks d'images de Facebook n'ont absolument pas, au contraire, hypothéqué l'apport des médias traditionnels à la compréhension de cette actualité.
Je pense même que "l'Histoire en train de se faire" qui rend cette actualité si passionnante est plus présente dans les médias lents avec cet extraordinaire reportage de l'envoyée spéciale du "Monde" à Sidi Bouzid, dans la famille du jeune homme dont le suicide a tout déclenché. Superbe travail d'un journaliste qui a pris son temps pour retrouver une partie décisive de la vérité historique. Une vérité que ni Twitter, ni Facebook ne peuvent trouver et restituer. Le temps réel ne s'oppose pas à la lenteur. Il la complète. La vitesse se superpose à la lenteur, comme dans certaines polyrythmies: tempi accentuations espacées sur accentuations rapides, tempi rapides imbriqués dans des tempi plus lents.
L'actualité en temps réel n'est pas faite pour les petites gouapes du IoI. Elle n'est même pas faite pour les journalistes incultes.
C'est ce que je pensais lors de la création de France Info en 1987: seuls les gens cultivés peuvent réellement apprécier le temps quasi réel de France Info. Parce qu'ils possèdent le savoir qui fournit le contexte aux informations brèves (dont même certains présentateurs de France Info ne comprennent pas la portée). France info est une radio élitiste. Dans certaines circonstances, Facebook et Twitter ne devraient pas être accessibles aux crétins.
Vous aurez compris que je récuse le mode de formation, actuel, en France, des futurs journalistes. Tout y est fait pour les priver de discernement, pour en faire des éléments interchangeables des Armes de Diversion Massive, que les dominants ont su mettre en place dans ce pays.
J'ai moi-même (un peu) participé à ces tweets. J'ai même retweeté, l'espace de deux minutes, les propos d'un jeune "journaliste LOL" que vous ne portez pas spécialement dans votre coeur, avant de voir que mon RT n'avait aucun intérêt et de le supprimer. Je pense que ça suffira quand même à me bannir de votre TL pour l'éternité, non ? (hé hé)
Je vous trouve néanmoins sévère, car pour moi essayer de savoir ce qui s'est passé dans cet avion a également un intérêt journalistique. Derrière ça, on peut tenter d'expliquer les choix de destination d'asile de Ben Ali et les éventuelles résistances à ses projets, les portes qui s'ouvrent et celles qui se referment. Plusieurs hypothèses circulaient quant à la trajectoire de l'avion. Vous imaginez bien que Ben Ali qui va directement à Malte pour ensuite aller directement en Arabie Saoudite, ce n'est pas la même chose que Ben Ali qui va à Paris depuis Malte, et se faisant refouler à Paris se rattrape sur l'Arabie saoudite. Ou encore que Ben Ali allant directement sur Paris depuis Tunis, puis changer brusquement de trajectoire pendant le parcours pour bifurquer sur Malte (j'avais vu circuler ce cas de figure aussi) A chaque hypothèse correspond une attitude / réaction particulière des autorités françaises quant à la question de l'accueil ou pas de Ben Ali.
C'est ça qui est intéressant, à travers la "quête" d'un plan de vol exact. On peut considérer que c'est un élément, s'il peut être résolu, qui permettra de mieux comprendre "l'Histoire en train de se faire", comme vous le dites bien ! Maintenant je vous le concède, être le 1er à trouver le plan de vol juste pour faire le fanfaron sur Twitter, ça ne sert à rien.
P.S : Je passe du coq à l'âne : je vais prochainement voir si votre livre sur le data-journalisme est à la Fnac, et à quel prix il peut être
Ne donnez pas vos sous à la FNAC: je vais vous envoyer le livre; le temps m'a manqué récemment car je suis en contact permanent, sur Facebook, sur Twitter et par courriels, avec mes anciens journalistes stagiaires tunisiens, que j'admire et que je voudrais aider.
Sur la trajectoire de l'avion: vous avez parfaitement compris que sur Twitter, j'ai été amené en vous suivant à lire les tweets de gens que vous suivez et que je récuse professionnellement. Ce sont, à mes yeux, des fossoyeurs du journalisme; ils jettent les dernières pelletées de discrédit sur une profession qui se déconsidère depuis longtemps.
Les petites frappes et les vieux escrocs que vous suivez sur Twitter - c'est votre droit - mais que je suis accidentellement amené à lire si je vous suis sur Twitter sont des gens auxquels je ne veux pas consacrer une demi-seconde d'attenttion. Je les bloque sur Twitter et les mets en "indésirables" dans mon gestionnaire de courriels. La poubelle , comme métaphore, est le seul endroit qui à mes yeux convient à leurs activités putrides. (Indication: je refuse de paraître dans tout espace, tout évènement - conférence, séminaire, forum, débat médiatique, école ou faculté - pollué par l'un de ces individus ou l'on de ces organismes. Si le ridicule tuait, certains ne devraient plus être de ce monde.)
Si vous prenez en considération ce contexte d'exécration, je vous accorde que la localisation de l'avion ne manquait pas totalement d'intérêt journalistique ce jour-là pendant quelques heures. Mais à l'image de l'avion s'élevant dans le ciel de Tunis (image d'amateur apparemment) c'était déjà le passé qui se donnait à voir.
Le présent - c'est à dire ce que j'appelle "L'histoire en train de se faire" - c'était de savoir ce qui s'est passé entre le dernier discours de Ben Ali et son départ précipité. Comprendre le contenu de ces heures décisives, historiques, c'était 1) pouvoir raconter et au moins partiellement expliquer, 2) anticiper.
En l'occurrence, ce que j'ai très tôt conseillé à mes anciens stagiaires tunisiens: suivre, derrière l'attitude de l'armée tunisienne, les agissements symptomatiques des Etats-Unis se substituant à la France dans la gestion de la crise. Cette grllle d'analyse, forgée dès les premiers signes montrant que l'armée s'interposait et complétée depuis, est toujours valable. Elle pourrait le devenir de plus en plus dans les semaines qui viennent.
Comparée à l'élaboration d'une grille d'analyse modifiable mais capable de rendre compte de l'enchaînement des évènements, la trajectoire de l'avion ce jour-là m'apparaissait très secondaire.
PS : Je vais essayer d'aller à la Poste aujourdhui, entre deux discussions avec mes stagiaires tunisiens.