Tunisie: journalistes et citoyens
Par Alain Joannes le mardi 11 janvier 2011, 17:39 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent

Un arbitre français des élégances journalistiques a lâché un jour avec une moue
méprisante: "En Tunisie, il n'y a pas de journalistes."
La terrible séquence enregistrée avec un téléphone portable dans
un hôpital de Kasserine inflige un humiliant démenti à ce geek
péremptoire.
Ce reportage de trois minutes et trente-trois secondes- un ensemble de rushes,
une sorte de plan-séquence chaotique - contient des coupures mais aucune trace
de montage.
Crowdsourcing de crise
La bande-son (il faut bien employer cette expression plutôt destinée à la
fiction) est faite de cris insoutenables de souffrances et de terreur.
C'est la marque des tragédies vécues.
Une preuve de vérité réaliste que les chaînes de télévision européennes
remplacent ordinairement par une musique du style "Ionisation" d'Edgard Varèse.
A cause des sirènes.
Il ne faut surtout pas traumatiser les audiences démocratiques. Le son est
beaucoup plus violent que l'image. Une musique de fiction "euphémise" les
images. En général.
Il n'y a pas d'euphémisme possible dans cette vidéo digne des "Choses vues" de
Victor Hugo. Aucune télévision européenne ne pourrait la mixer avec une
"musique dramatique", pour effacer les cris, sans se livrer à une manipulation
aussi crapuleuse qu'une retouche Photoshop sur une image de guerre ou de
catastrophe.
Les auteurs de ce document ont tenu à le signer: "Amicale des Anciens de
l'Institut de Presse".

Ils fournissent des éléments qui confirment ce qu'écrivent certains
blogueurs:
"...tirer au dessus de la ceinture (ce qui explique également l’intention
de tuer car ma foi pour la légitime défense il faut tirer sur les membres
inférieurs)…

C'est sans doute ce que Michèle Alliot-Marie appelait hier à l'Assemblée
nationale "une technique de maintien de l'ordre"...
Ce même blogueur - un artiste peu politisé jusqu'à ces derniers jours - donne
une explication à la perplexité d'une journaliste française qui s'étonnait hier
matin du retrait subit de la police dans certaines villes: il s'agit, écrit-il,
de favoriser les pillages pour illustrer les accusations portées lundi soir par
Ben Ali contre des "voyous à la solde de l'étranger".
Enfin, le reportage des anciens de l'Institut de Presse confirme visuellement
les remarques d'un autre reporter français: le personnel hospitalier est
déborder par l'arrivée incessante de blessés et de mourants. Ce qui tendrait à
prouver que la police tire massivement, sans discernement.
Quelle que soit la cause de ce crâne fracassé, elle ne peut pas avoir été
provoquée par une "technique de maintien de l'ordre" usant de "retenue".

J'ai énormément de préventions à l'égard de Facebook. Mais le fait est que c'est - dans les pays arabes en général, au Maghreb en particulier et en Tunisie surtout - un moyen de collecter des données brutes. Tout ce qui y est publié ne peut pas être considéré comme de l'information. Mais les contenus bruts, à analyser, à vérifier, à recouper, y sont beaucoup plus denses que sur Twitter (1)
Ne pas confondre la presse et les journalistes
La presse tunisienne n'est guère attrayante. Cependant, il y a, dans ce pays,
d'excellents journalistes.
Les jeunes sont plutôt plus cultivés - et plus politiquement conscients - que
leurs homologues français. Ils sont surtout très motivés et extraordinairement
compétents dans les technologies de la communication.
(Ils se forment, notamment, grâce à accord non écrit que Steve Ballmer
aurait passé avec Ben Ali: Microsoft fermerait les yeux pendant quelques années
encore sur les galeries marchandes pleines de logiciels "craqués", à condition
que l'Administration tunisienne s'équipe de logiciels Microsoft, histoire de
compenser les pertes occasionnées par le piratage que les autorités tolèrent.
Explication invérifiable.)
Souvent formés en France, où il leur est arrivé de subir des humiliations
racistes post-coloniales, les journalistes expérimentés sont moins impatients
que leurs jeunes confrères. Ils n'expriment pas, dans des blogs aux contenus
poignants, la rage impuissante d'être contraints de pratiquer leur métier dans
l'auto-censure permanente (1). Ils observaient avec subtilité les premiers
signes discrets d'une lutte de succession enclenchée au sommet du
pouvoir.
Les jeunes, eux, observent avec
inquiétude le retour depuis deux ans environs du sentiment et des signes
religieux dans une partie des classes moyennes inférieures. Celles qui
fournissent les acteurs et les victimes de la tragédie actuelle.
Ces jeunes journalistes avaient été humiliés, en 2008, par les déclarations de
Nicolas Sarkozy à propos des "progrès de la démocratie" en Tunisie.
Ni héros ni martyrs, ils vont peut-être montrer à ce président français si peu
avisé ce que signifie le mot "progrès" pour des gens cultivés.
1) Un journaliste du Figaro avait affirmé, naguère, qu'il pouvait rendre compte
en temps réel du déroulement des attentats de Bombay en suivant Twitter.
Vérification faite, aucun tweet n'a jamais donné la moindre information en
temps réel sur ces évènements. Tout ce que le journaliste français lisait,
c'étaient les réactions sur Twitter de téléspectateurs indiens. Il va de soi
qu'on ne peut pas, non plus, raconter ce qui se passe en Tunisie avec les
éléments mis en ligne sur Facebook. Ces éléments sont juste plus intéressants
que les gazouillis de 140 caractères par le texte et surtout par la capacité de
Facebook de diffuser de stocker de grande quantités de sons et d'images, Et,
dans le cas de la tragédie tunisienne, par le nombre de témoins potentiels.
2) Compte tenu du haut niveau de surveillance des milieux intellectuels et journalistiques tunisiens des deux côtés de la Méditerranée, aucune adresse de blog et aucun nom ne seront publiés dans ce billet.

Commentaires
Quand la presse et la liberté sont à ce point muselées (je ne parle même pas de liberté de la presse), la vérité finit par éclore et, le plus souvent, elle provient de la rue. Le gouvernement tunisien ne s'y trompe pas, d'où les accusations de piratage des comptes FB qui fait grand bruit : voir http://bit.ly/fgE7UM