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Un arbitre français des élégances journalistiques a lâché un jour avec une moue méprisante: "En Tunisie, il n'y a pas de journalistes."

La terrible séquence enregistrée avec un téléphone portable dans un hôpital de Kasserine inflige un humiliant démenti à ce geek péremptoire.

Ce reportage de trois minutes et trente-trois secondes- un ensemble de rushes, une sorte de plan-séquence chaotique - contient des coupures mais aucune trace de montage.

Crowdsourcing de crise

La bande-son (il faut bien employer cette expression plutôt destinée à la fiction) est faite de cris insoutenables de souffrances et de terreur.
C'est la marque des tragédies vécues.
Une preuve de vérité réaliste que les chaînes de télévision européennes remplacent ordinairement par une musique du style "Ionisation" d'Edgard Varèse. A cause des sirènes.
Il ne faut surtout pas traumatiser les audiences démocratiques. Le son est beaucoup plus violent que l'image. Une musique de fiction "euphémise" les images. En général.
Il n'y a pas d'euphémisme possible dans cette vidéo digne des "Choses vues" de Victor Hugo. Aucune télévision européenne ne pourrait la mixer avec une "musique dramatique", pour effacer les cris, sans se livrer à une manipulation aussi crapuleuse qu'une retouche Photoshop sur une image de guerre ou de catastrophe.

Les auteurs de ce document ont tenu à le signer: "Amicale des Anciens de l'Institut de Presse".

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Ils fournissent des éléments qui confirment ce qu'écrivent certains blogueurs:
"...tirer au dessus de la ceinture (ce qui explique également l’intention de tuer car ma foi pour la légitime défense il faut tirer sur les membres inférieurs)…

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C'est sans doute ce que Michèle Alliot-Marie appelait hier à l'Assemblée nationale "une technique de maintien de l'ordre"...

Ce même blogueur - un artiste peu politisé jusqu'à ces derniers jours - donne une explication à la perplexité d'une journaliste française qui s'étonnait hier matin du retrait subit de la police dans certaines villes: il s'agit, écrit-il, de favoriser les pillages pour illustrer les accusations portées lundi soir par Ben Ali contre des "voyous à la solde de l'étranger".
Enfin, le reportage des anciens de l'Institut de Presse confirme visuellement les remarques d'un autre reporter français: le personnel hospitalier est déborder par l'arrivée incessante de blessés et de mourants. Ce qui tendrait à prouver que la police tire massivement, sans discernement.

Quelle que soit la cause de ce crâne fracassé, elle ne peut pas avoir été provoquée par une "technique de maintien de l'ordre" usant de "retenue".

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J'ai énormément de préventions à l'égard de Facebook. Mais le fait est que c'est - dans les pays arabes en général, au Maghreb en particulier et en Tunisie surtout - un moyen de collecter des données brutes. Tout ce qui y est publié ne peut pas être considéré comme de l'information. Mais les contenus bruts, à analyser, à vérifier, à recouper, y sont beaucoup plus denses que sur Twitter (1)

Ne pas confondre la presse et les journalistes

La presse tunisienne n'est guère attrayante. Cependant, il y a, dans ce pays, d'excellents journalistes.

Les jeunes sont plutôt plus cultivés - et plus politiquement conscients - que leurs homologues français. Ils sont surtout très motivés et extraordinairement compétents dans les technologies de la communication.

(Ils se forment, notamment, grâce à accord non écrit que Steve Ballmer aurait passé avec Ben Ali: Microsoft fermerait les yeux pendant quelques années encore sur les galeries marchandes pleines de logiciels "craqués", à condition que l'Administration tunisienne s'équipe de logiciels Microsoft, histoire de compenser les pertes occasionnées par le piratage que les autorités tolèrent. Explication invérifiable.)

Souvent formés en France, où il leur est arrivé de subir des humiliations racistes post-coloniales, les journalistes expérimentés sont moins impatients que leurs jeunes confrères. Ils n'expriment pas, dans des blogs aux contenus poignants, la rage impuissante d'être contraints de pratiquer leur métier dans l'auto-censure permanente (1). Ils observaient avec subtilité les premiers signes discrets d'une lutte de succession enclenchée au sommet du pouvoir.

Tunisie_drapeau_sanglant.jpgLes jeunes, eux, observent avec inquiétude le retour depuis deux ans environs du sentiment et des signes religieux dans une partie des classes moyennes inférieures. Celles qui fournissent les acteurs et les victimes de la tragédie actuelle.
Ces jeunes journalistes avaient été humiliés, en 2008, par les déclarations de Nicolas Sarkozy à propos des "progrès de la démocratie" en Tunisie.
Ni héros ni martyrs, ils vont peut-être montrer à ce président français si peu avisé ce que signifie le mot "progrès" pour des gens cultivés.

1) Un journaliste du Figaro avait affirmé, naguère, qu'il pouvait rendre compte en temps réel du déroulement des attentats de Bombay en suivant Twitter. Vérification faite, aucun tweet n'a jamais donné la moindre information en temps réel sur ces évènements. Tout ce que le journaliste français lisait, c'étaient les réactions sur Twitter de téléspectateurs indiens. Il va de soi qu'on ne peut pas, non plus, raconter ce qui se passe en Tunisie avec les éléments mis en ligne sur Facebook. Ces éléments sont juste plus intéressants que les gazouillis de 140 caractères par le texte et surtout par la capacité de Facebook de diffuser de stocker de grande quantités de sons et d'images, Et, dans le cas de la tragédie tunisienne, par le nombre de témoins potentiels.

2) Compte tenu du haut niveau de surveillance des milieux intellectuels et journalistiques tunisiens des deux côtés de la Méditerranée, aucune adresse de blog et aucun nom ne seront publiés dans ce billet.