Wikileaks: bonheur professionnel car l'actualité rejoint l'Histoire
Par Alain Joannes le dimanche 12 décembre 2010, 12:42 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Les données et documents mis en ligne par Wikileaks depuis le printemps
dernier constituent un moment sans précédent de bonheur professionnel.
Il faut, pour jouir pleinement de ce contentement, adopter la posture du
"journaliste auxiliaire des futurs historiens". Une posture faite d'humilité et
d'exigence (1).

Jubilation d'étudier, volupté de comprendre
Wikileaks livre des matériaux bruts: vidéos, données, documents. La jubilation
journalistique commence avec l'étude de cette matière première.
La jubilation se perçoit, de manière inhabituelle, dans les contenus à haute
valeur ajoutée proposés par "The Guardian", le "New York Times", "Der Spiegel",
"Le Monde". Ces rédactions ont réalisé un travail admirable dans lequel entrent
le discernement, la culture, certains savoir-faire pratiques en visualisation
interactive, le souci empathique (2) de rendre largement accessibles ces
données et ces notes diplomatiques.

Ces journalistes ont manifestement éprouvé un plaisir rare à pouvoir partager
avec leurs audiences la volupté de comprendre. C'est ce qui transparaît dans
l'interface que propose "Le Monde.fr": on y retrouve l'alliance,
très rare en France, de la haute compétence journalistique et de l'expertise
technologique de la société LinkInfluence. Une date dans les
annales du journalisme en ligne dans l'Hexagone.
Le défi de la compétence, source de valeur
A cette première dimension des relations entre Wikileaks et l'industrie de
l'information s'ajoute le passionnant défi à relever que constitue l'Histoire
rattrapée par l'actualité.
(Dans une représentation allégorique, l'actualité serait une fille plutôt
volage et futile, en tous cas évanescente, au regard d'une Histoire s'imposant
en marâtre solide et impérieuse, qui relate sans complaisance les actes de
l'Humanité).
Dans les temps anciens, c'est à dire il y a une dizaine d'années, ce qui a été
dévoilé par Wikileaks eut été réservé aux futurs historiens. Ils se seraient
jetés sur ces données de guerre et sur ces documents diplomatiques avec
gourmandise pour comprendre et expliquer ce que les journalistes n'avaient pas
su, à cause du secret qui est un des instruments favoris des dominants.
Wikileaks a permis aux journalistes de partager le bonheur des
historiens.
Une chance historique de régénération
Congédions l'accessoire (3) et cinglons vers l'essentiel: Wikileaks est une
chance historique pour la régénération du journalisme.
D'abord parce que le traitement de cette matière brute élimine sans appel les
incompétents et les veules (Ce sont souvent les mêmes, mais ils sont
nombreux et, du coup, il ne reste plus grand monde.)
Ensuite parce que ne sont dignes de traiter cette matière première que les
organes de presse, les rédactions et les journalistes qui investissent dans la
culture, dans les savoir-faire pratiques offerts par l'innovation technologique
("The Guardian", notamment) et dans le respect que l'industrie de l'information
doit à ses audiences.

Enfin parce que si le journaliste ne peut pas s'ériger en historien dans sa
confrontation de chaque instant avec l'actualité, "histoire en train de se
faire", il devrait souhaiter de plus en plus de Wikileaks. En effet, plus sa
culture et son discernement se rapprocheront des talents exigés des historiens,
plus il saura se rendre attractif en racontant, humblement, les faits et
phénomènes qui permettent aux gens de comprendre l'époque dans laquelle ils
vivent.
Et la relation de faits complexes par des journalistes compétents - sur papier
mais plus encore avec les visualisations électroniques - est un argument de
crédibilité, donc de la valeur ajoutée.
Le faux problème de l'accélération
L'accélération (4) n'est pas un obstacle à cette tension vers l'idéal
journalistique esquissé par l'inaccessible mais désirable stature de
"l'historien du présent".
Les outils d'analyse et de traitement - des bases de données mais aussi des
documents grâce à la sémantique informatisée - relativisent les inconvénients
du manque de recul. Pour peu, évidemment, que les intéressés sachent que de
tels outils existent et qu'ils fassent l'effort de chercher à les
maîtriser.
L'argument de l'accélération et du manque du recul apparait, à vrai dire, comme
un curieux alibi, fondamentalement irrecevable.
Le pression du "bouclage" des dernières éditions d'un quotidien, avec la brève
de "dernière minute" griffonnée sur le marbre pendant que le dernier typographe
et le dernier metteur en page attendent impatiemment de pouvoir finir leur nuit
de labeur, le "temps réel" radiophonique importé des Etats-Unis par France Info
sont de même nature mais bien antérieurs à Twitter.
Par ailleurs, ce n'est pas l'accélération qui, le 9 mai 1927, a tué le
quotidien "La Presse", mais la prétention d'anticiper et de "faire" l'Histoire
en racontant un évènement qui
ne s'est pas produit. Ce n'est pas l'accélération mais la
crapulerie intellectuelle qui a conduit les médias franchouillards à se
discréditer durablement avec l'affaire du
faux charnier de Timisoara.
En réalité, il n'y a pas, objectivement, d'accélération du temps. Le temps
journalistique ne s'emballe pas.

La vérité est que les journalistes s'encombrent l'esprit de futilités, de
"factoïdes"(5) et autres diversions que déversent les dominants. Comme
l'attention - parfois limitée en potentiel de synapses - est convoquée par une
quantité croissante de sollicitations, les journaliste accusent le temps.
Illusion puérile: ce n'est pas parce que le paysage est de plus en plus saturé
de détails que le véhicule va plus vite.
Double démonstration: les articles et commentaires les plus stupides sont été
commis par des gens qui se sont jetés sur la matière de Wikileaks sans prendre
le temps de l'analyser; ces contenus sont déjà enfouis dans les poubelles de
l'Histoire.
Les articles et datavisualisations les plus passionnants ont fait l'objet d'un
travail d'analyse et de traitement de plusieurs semaines.
Les historiens s'y référeront et l'Histoire retiendra que quelques organes de
presse et une petite horde de journalistes exigeants se sont hissés à sa
hauteur de vues.
Roboratives conséquences
Wikilleaks, par le travail admirable de journalistes à prendre pour modèles
aura deux conséquences:
- les Etats et les dominants vont élaborer de nouvelles chapes d'opacité pour
protéger leurs secrets. C'est normal.
- les militants de la transparence et les journalistes exigeants auront de plus
en plus de moyens et d'occasions de dévoiler ces secrets. C'est
réjouissant.

1) A la fin des années soixante dix, j'avais proposé dans le
mensuel "L'Histoire" une méthode d'évaluation de la décantation de
l'actualité.
A partir des principaux titres de quatre quotidiens nationaux recensés pendant
plusieurs mois, je mesurais le "taux d'évaporation" des faits relatés, c'est à
dire la durée de présence des titres à la "une" de ces journaux.
La décantation ne retenait que les évènements dont la mention à la "une" durait
le plus longtemps. Le temps agissait comme un filtre. Seuls les évènements qui
ne s'étaient pas dilués étaient, à priori, éligibles à l'attention des futurs
historiens.
Le fait que d'infimes fragments du travail journalistique soient dignes
d'entrer dans l'élaboration de l'Histoire est une cure d'humilité pour le
journaliste lucide.
C'est aussi une puissante raison de se montrer exigeant dans la hiérarchisation
des évènements, donc dans le discernement.
2) Pour bon nombre de journaleux décérébrés - Desproges dixit - la notion d'empathie
se confond avec la notion de sympathie.
3) Ce qui est dans cette affaire accessoire, secondaire, par
ordre croissant de ridicule:
A - ceux qui béatifient le "martyr" de Wikileaks dans une
amusante croisade de dévots où se découvre une religiosité saint-sulpicienne.
Ce comportement de membres d'une secte illuminée forme un délicieux contraste
entre la croyance médiévale et "l'esprit hacker". (Il faut rappeler à ces
jeunes et vieux bigots que leur martyr a été bien puéril en défiant les
Etats-Unis sans se souvenir que l'hyperpuissance flingue pour moins que çà...
Mais le "martyr" au comportement "cucul la praline" (= prétentieux et immature)
de rock star narcissique n'est pas tenu d'avoir une culture historique
et géopolitique. Une culture et un simple bon sens qui lui permettraient de
connaître, et surtout de pratiquer, une stratégie avisée des rapports de
forces.
Quoi qu'il en soit et compte tenu des élans mystiques qui ont mis la webosphère
hexagonale en transes lors de la reddition du "martyr", il ne serait guère
étonnant que les dévots de la transparence et du hacking journalism se
mettent en tête de présenter un(e) candidat(e) du mouvement Open Data à la
prochaine élection présidentielle.(J'en connais une, qui a plus de talent
que Martine Aubry et Ségolène Royal superposées, mais elle a vraiment trop de
travail)
B - ceux qui prétendent que les documents diplomatiques
n'apportent rien alors qu'ils fournissent un éclairage intérieur des plus
précieux à des évènements ou à des déclarations qui, eux, étaient connus;
ceux-là n'ont vraiment pas le sens de l'actualité comme "l'histoire en train de
se faire" car ils n ai'ment pas la texture, la consistance de l'Histoire.
C - les dérisoires imposteurs franchouillards qui s'érigent en
acteurs du dévoilement planétaire avec du databases journalism en
Wordpress à peine amélioré et de la datavisualisation sans
data.
D - les pitoyables journalistes conventionnels traumatisés, à
juste titre, par des dévoilements qui les montrent tels qu'ils ont toujours
été: de piètres prépondérants asservis de manière obscène aux dominants.
Cette élite grotesque du "journalisme à la française" n'a aucune culture, même
pas une petite culture journalistique. Elle ignore comment Alex Virot a obtenu
le "scoop" de l'Anschluss, comment la vénérable Geneviève Tabouis faisait du
Wikileaks avant l'heure en révélant, chaque semaine, les confidences récoltées
dans les milieux diplomatiques. Ce sont les mêmes élites incultes qui, en avril
83, glosaient sans retenue sur les "carnet secrets
d'Adolf Hitler".
Ce qui rend fascinants, somme toute, ces adeptes (parfois stipendiés) de la
connivence, c'est leur manière de ramper: ils se salissent eux-mêmes rien qu'en
se vautrant dans l'ignominie professionnelle.
4) "Rythmes, pouvoir, mondialisation" Pascal Michon (PUF);
"Accélération. Une critique sociale du temps", Hartmut Rosa (La
Découverte)
5) Un "factoïde" est un pseudo-fait: il ne se passe rien mais
les médias en parlent tellement que le "rien" prend l'apparente consistance
d'une réalité.
Le "débat sur la nationalité" est le "factoïde" récent le plus honteux pour le
"journalisme à la française". Tous les journalistes qui se sont prêtés à cette
grossière manipulation ont été, délibérément ou inconsciemment, abaissés au
niveau d'instruments du pouvoir. (Depuis cette séquence ignoble
d'asservissement idéologique, je me suis séparé de ma carte N° 20748 de
journaliste professionnel)

Commentaires
Quel plaisir de lire enfin que les journalistes jubilent! Et quel dommage qu'ils cachent autant leur joie.
Je n'entend que des concerts de pleureuses et de gens raisonnables qui s'auto-censurent, cependant que toute la blogosphère et la twittosphère réunies soutiennent le nouveau rebelle sans arme (cela dit sans idéalisme aucun)
Voila 1 résumé de ma pensée sur les pleureuses : http://i.imgur.com/U62D8.jpg
David
wikileaks est une chance énorme de pouvoir relire l'histoire et comprendre les influences des US dans beaucoup de domaines comme la politiques en amerique du sud ou les relations dans le moyen orient
@DWynot:
Dessin amusant.
Cependant, le spectacle des dévots en pleurs sur le sort du "rebelle sans arme et néanmoins martyr", présentement incarcéré dans la Tour de Londres, révèle un des aspects de la techno-franchouillardise: les geeks hexagonaux prennent des postures d'apôtres à seule fin de s'auto-célébrer.
Le culte vaguement chiite du martyr est d'ailleurs un des pôles de la dialectique "geeks/technophobes": les premiers ont besoin des seconds pour se sentir supérieurs, "initiés", précurseurs, visionnaires; les seconds ont besoin du snobisme des premiers pour propager la défiance à l'égard de la technologie en général et de l'innovation en particulier.
Dans les deux cas, il y a un émouvant souci de préserver des "pouvoirs" illusoires.
Les geeks se croient "influents" alors même qu'ils sabotent la capacité d'attention qui fonderait une hypothétique influence. Quelques gourous profitent néanmoins de la crédulité ambiante pour vendre du vent, en exploitant au passage des jeunes qui souscrivent à leurs fumeuses prédications parce qu'ils ont besoin et envie de travailler.
Les technophobes savent, eux, que l'innovation technologique est sur le point d'achever l'annihilation d'un prestige intellectuel hérité des Lumières. Héritage qui est, au demeurant, à l'état résiduel en raison des innombrables égarements des "maîtres à penser".
Quant à la délectation de vivre l'actualité comme "Histoire en train de se faire", ni les geeks ni leurs comparses intello-technophobes ne sont en mesure de l'atténuer.
Elle relève d'un état d'esprit qu'ils ne peuvent pas connaître: l'émerveillement, mélange de curiosité et de besoin de comprendre.
Nul besoin de Wikileaks pour "comprendre les influences des us", comme vous dites.
Si vous ne savez pas ce qu'est l'hyperpuissance et comment elle fonctionne, vous ne pouvez pas vraiment apprécier les matériaux bruts de Wikileaks.
L'anti-américanisme primaire est la plus mauvaise manière de savourer le magnifique traitement journalistique - "Le Monde", "The New York Times", "The Guardian", "Der Spiegel"- des données de guerre et des câbles diplomatiques obtenus par Wikileaks.
Pour vous guérir de l'anti-américanisme (si toutefois vous en souffrez) attendez qu'un réalisateur de la stature de Francis Ford Coppola, d'Oliver Stone ou de Quentin Tarantino réalise un film à partir des contenus de Wikileaks.
Je parie que des dizaines de scénaristes sont déjà en train de travailler sur ces contenus.
"Wikileaks est une chance historique pour la régénération du journalisme." A condition de bien mesurer ce que le journalisme y risque.
Les cables diplomatiques confidentiels contiennent le nom des interlocuteurs des diplomates. La publication dans la presse de ces documents non expurgés permet d'identifier ces sources diplomatiques.
Si la diplomatie ne peut pas protéger légitimement ses sources (au moins durant leur activité professionnelle) comment le journalisme le pourrait-il ? Comment un journaliste pourra-il exiger le secret de ses sources s'il dénie le principe même de la protection quand il s'agit des autres détenteurs d'informations sensibles ?
1 - Vous confondez les données de guerre et les câbles diplomatiques. Dans le premier cas, des vies sont en jeu. Dans le second cas, seules les réputations de politiciens, conseillers élyséens et magistrats sont concernées quand ces personnages se comportent en informateurs de l'ambassade des Etats-Unis.
2 - Les journalistes que je cite dans ce billet ont pris le temps d'analyser les données de guerre pour en masquer les noms et localisations des informateurs des troupes de la coalition.
3 - Le Pentagone et le Département d'Etat croyaient bien faire en diffusant plus largement les notes diplomatiques: permettre aux officiers qui combattent sur le terrain de mieux comprendre le contexte politique de leur activité guerrière. Avec plusieurs centaines de milliers de destinataires, les fuites sont inévitables.
4 - Les journalistes qui "exigent" la protection de leurs sources sont des imbéciles. Ils n'ont rien à attendre d'un pouvoir qui, en les espionnant, viole les lois qu'il a fait voter. Il existe aujourd'hui beaucoup plus de moyens que naguère de protéger ses sources - et même de berner les flics - et les journalistes qui ne se servent pas de ces moyens élémentaires n'ont que ce qu'ils méritent.
Voici mon point de vue sur ce sujet précis: le journaliste n'attend rien des pouvoirs politiques et économiques; il protège ses sources; il admet que ces pouvoirs veuillent masquer certaines de leurs activités ou de leurs intentions derrière le secret: le journaliste cherche à détruire ce secret en s'abstenant de mettre en cause des vies humaines et en respectant la vie privée, y compris celle des personnages dont ils dévoilent les agissements secrets quand ces agissements ont des conséquences sur la vie publique.
Deux exemples:
- Le secret qui enveloppe les rétro-commissions liées aux attentats de Karachi doit être transgressé par tous les moyens.
- Le fait que Mme Woerth ait travaillé à la gestion de la fortune de Mme Bettencourt n'est pas une affaire privée dans la mesure où son époux a été ministre du Budget. Si Eric Woerth - qui s'est stupidement vanté naguère d'avoir en sa possession une liste de fraudeurs exilés en Suisse alors que sa femme gérait la fortune d'une évadée fiscale en Suisse - si ce piètre bonhomme a confondu sa vie conjugale avec ses activités publiques de trésorier de l'UMP et ministre du Budget, c'est une affaire publique.
Le journalisme se régénère quand il contribue à faire vivre la démocratie en obligeant les élites à rendre des comptes.
Il me reste un fond de cliché sur le backgroud littéraire des journalistes qui les rendrait (statistiquement) moins technophiles. Et j'ai bien vu passer votre .pdf sur la technophobie.
Cependant les journalistes (se) débattent sur l'innovation http://blog.slate.fr/labo-journalis... . Discours optimiste qui prend à contre pied plusieurs mois de lamentations.
Mais là où ils vous donnent raison c'est que la synthèse de cette journée ne parle ni d'Ipad, ni de Flipboard, ni de Paper.li...ne serait que pour prendre position contre.
Et quand s'invite une SEO, elle arrive des USA alors que la France (sans être franchouillard) est réputée pour ses professionnels du domaine.
D'ailleurs, elle donne une image obsolète du SEO, pas l'ombre d'une prospective.
Coté Assange, je n'écoute plus rien à son sujet ;
d'une part parce qu'il est soupçonné de viol au maléfice d'un doute qu'on ne cherche pas à lever dans 80% des articles sans l'ombre d'une enquête meme surferficielle
et d'autre part parce qu'une personne se médiatisant et "chargée" de communiquer devient souvent trouble ("chargée" au sens médical) : stars, politiques, artistes ...ne semblent jamais "sains" face aux médias.
Wikileaks donne du souffle au journalisme et il fait de l'Histoire à défaut de la faire totalement .
Je n'ai pas pu accéder au contenu proposé par votre lien.
Cependant, je souscris à la première partie de votre récent commentaire. Sans remonter à la très lointaine période de la créativité technique durant laquelle les inventeurs français brillaient dans des domaines porteurs d'avenir comme la photographie, l'enregistrement et la restitution des sons, le cinéma, la télévision, le fait est que notre pays évolue aujourd'hui dans une zone d'excellence mondiale en mathématiques, en informatique et dans de nombreux domaines qui en découlent au quotidien.
Mais ces cerveaux ne sont pas considérés comme dignes d'appartenir à l'élite nationale. Quand vous rencontrez au Japon, aux Etats-Unis et ailleurs des gens qui opèrent en technologie, en infographie, en datavisulaisation le mot "Français" convoque avec un sourire émerveillé les évocations Fourier, Minard, Bertin qui sont vénérés partout mais ignorés en France.
La faute en revient aux élites politiques, intellectuelles et économques de ce pays qui perpétuent dans l'enseignement et dans les médias une forme plus ou moins accentuée de mépris pour la technique. Le fait que ces élites ne comprennent pas que la technologie est un concentré d'intelligence est une bonne illustration du proverbe chinois selon lequel "le poisson pourrit par la tête". C'est la responsabilité historique de ces élites d'avoir accéléré, ces dernières années - depuis le début des années quatre-vingt dix - un recul français constamment mesuré par des études concordantes.
Le mépris de la technique va beaucoup plus loin: Giscard, Barre et le ministre des PTT des années soixante-dix, Norbert Segard ont saboté la percée française en matière de transmission de données par paquets à haut débit. Je tiens le récit de ce "crime technologique" et économique d'anciens responsables de la DGT, ancêtre de France Telecom et ce récit m'a été confirmé par Vinton Cerf, un des cinq "inventeurs" du web venus à Paris pour négocier une coopération transatlantique basée sur l'avance française.
Aujourd'hui, sauf quelques réjouissantes exceptions, les étudiants français auxquels j'essaie de transmettre la volupté de comprendre le développement technologique semblent tellement gavés de savoirs littéraires et juridiques qu'ils ne peuvent plus assimiler les connaissances qui leur seraient utiles. Comme si l'Université perçait la fontanelle des étudiants pour implanter dans chaque cerveau hexagonal un entonnoir qui les submerge de concepts dont 60 % au moins ne leur serviront pas. Ce gavage les rend presque tous apathiques, inertes, passifs et un peu tristes, quand même, de pressentir que le journalisme à la Maupassant sera de moins en moins une filière de réussite sociale conduisant au Quai Conti.
Quant au personnage présentement embastillé, je ne sais pas s'il est coupable de ce dont on l'accuse et je m'en moque éperdument. Sauf sur un point annexe qui me stupéfie: quelques uns de ses zélotes français affirment que le préservatif du monsieur s'est rompu accidentellement et que, donc, le martyr est innocent. Ce qui laisse supposer que certains zélotes français participaient aux ébats leur donnant ainsi une toute autre dimension. Comme le ridicule ne tue plus, ils peuvent aller témoigner sans craindre les calibres 45 de la CIA dont les agents sont, eux, morts de rire.