Les données et documents mis en ligne par Wikileaks depuis le printemps dernier constituent un moment sans précédent de bonheur professionnel.

Il faut, pour jouir pleinement de ce contentement, adopter la posture du "journaliste auxiliaire des futurs historiens". Une posture faite d'humilité et d'exigence (1).

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Jubilation d'étudier, volupté de comprendre

Wikileaks livre des matériaux bruts: vidéos, données, documents. La jubilation journalistique commence avec l'étude de cette matière première.

La jubilation se perçoit, de manière inhabituelle, dans les contenus à haute valeur ajoutée proposés par "The Guardian", le "New York Times", "Der Spiegel", "Le Monde". Ces rédactions ont réalisé un travail admirable dans lequel entrent le discernement, la culture, certains savoir-faire pratiques en visualisation interactive, le souci empathique (2) de rendre largement accessibles ces données et ces notes diplomatiques.

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Ces journalistes ont manifestement éprouvé un plaisir rare à pouvoir partager avec leurs audiences la volupté de comprendre. C'est ce qui transparaît dans l'interface que propose "Le Monde.fr": on y retrouve l'alliance, très rare en France, de la haute compétence journalistique et de l'expertise technologique de la société LinkInfluence. Une date dans les annales du journalisme en ligne dans l'Hexagone.

Le défi de la compétence, source de valeur

A cette première dimension des relations entre Wikileaks et l'industrie de l'information s'ajoute le passionnant défi à relever que constitue l'Histoire rattrapée par l'actualité.

(Dans une représentation allégorique, l'actualité serait une fille plutôt volage et futile, en tous cas évanescente, au regard d'une Histoire s'imposant en marâtre solide et impérieuse, qui relate sans complaisance les actes de l'Humanité).

Dans les temps anciens, c'est à dire il y a une dizaine d'années, ce qui a été dévoilé par Wikileaks eut été réservé aux futurs historiens. Ils se seraient jetés sur ces données de guerre et sur ces documents diplomatiques avec gourmandise pour comprendre et expliquer ce que les journalistes n'avaient pas su, à cause du secret qui est un des instruments favoris des dominants.

Wikileaks a permis aux journalistes de partager le bonheur des historiens.

Une chance historique de régénération

Congédions l'accessoire (3) et cinglons vers l'essentiel: Wikileaks est une chance historique pour la régénération du journalisme.

D'abord parce que le traitement de cette matière brute élimine sans appel les incompétents et les veules (Ce sont souvent les mêmes, mais ils sont nombreux et, du coup, il ne reste plus grand monde.)

Ensuite parce que ne sont dignes de traiter cette matière première que les organes de presse, les rédactions et les journalistes qui investissent dans la culture, dans les savoir-faire pratiques offerts par l'innovation technologique ("The Guardian", notamment) et dans le respect que l'industrie de l'information doit à ses audiences.

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Enfin parce que si le journaliste ne peut pas s'ériger en historien dans sa confrontation de chaque instant avec l'actualité, "histoire en train de se faire", il devrait souhaiter de plus en plus de Wikileaks. En effet, plus sa culture et son discernement se rapprocheront des talents exigés des historiens, plus il saura se rendre attractif en racontant, humblement, les faits et phénomènes qui permettent aux gens de comprendre l'époque dans laquelle ils vivent.

Et la relation de faits complexes par des journalistes compétents - sur papier mais plus encore avec les visualisations électroniques - est un argument de crédibilité, donc de la valeur ajoutée.

Le faux problème de l'accélération

L'accélération (4) n'est pas un obstacle à cette tension vers l'idéal journalistique esquissé par l'inaccessible mais désirable stature de "l'historien du présent".

Les outils d'analyse et de traitement - des bases de données mais aussi des documents grâce à la sémantique informatisée - relativisent les inconvénients du manque de recul. Pour peu, évidemment, que les intéressés sachent que de tels outils existent et qu'ils fassent l'effort de chercher à les maîtriser.

L'argument de l'accélération et du manque du recul apparait, à vrai dire, comme un curieux alibi, fondamentalement irrecevable.
Le pression du "bouclage" des dernières éditions d'un quotidien, avec la brève de "dernière minute" griffonnée sur le marbre pendant que le dernier typographe et le dernier metteur en page attendent impatiemment de pouvoir finir leur nuit de labeur, le "temps réel" radiophonique importé des Etats-Unis par France Info sont de même nature mais bien antérieurs à Twitter.

Par ailleurs, ce n'est pas l'accélération qui, le 9 mai 1927, a tué le quotidien "La Presse", mais la prétention d'anticiper et de "faire" l'Histoire en racontant un évènement qui ne s'est pas produit. Ce n'est pas l'accélération mais la crapulerie intellectuelle qui a conduit les médias franchouillards à se discréditer durablement avec l'affaire du faux charnier de Timisoara.

En réalité, il n'y a pas, objectivement, d'accélération du temps. Le temps journalistique ne s'emballe pas.

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La vérité est que les journalistes s'encombrent l'esprit de futilités, de "factoïdes"(5) et autres diversions que déversent les dominants. Comme l'attention - parfois limitée en potentiel de synapses - est convoquée par une quantité croissante de sollicitations, les journaliste accusent le temps. Illusion puérile: ce n'est pas parce que le paysage est de plus en plus saturé de détails que le véhicule va plus vite.

Double démonstration: les articles et commentaires les plus stupides sont été commis par des gens qui se sont jetés sur la matière de Wikileaks sans prendre le temps de l'analyser; ces contenus sont déjà enfouis dans les poubelles de l'Histoire.

Les articles et datavisualisations les plus passionnants ont fait l'objet d'un travail d'analyse et de traitement de plusieurs semaines.
Les historiens s'y référeront et l'Histoire retiendra que quelques organes de presse et une petite horde de journalistes exigeants se sont hissés à sa hauteur de vues.

Roboratives conséquences

Wikilleaks, par le travail admirable de journalistes à prendre pour modèles aura deux conséquences:

- les Etats et les dominants vont élaborer de nouvelles chapes d'opacité pour protéger leurs secrets. C'est normal.

- les militants de la transparence et les journalistes exigeants auront de plus en plus de moyens et d'occasions de dévoiler ces secrets. C'est réjouissant.

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1) A la fin des années soixante dix, j'avais proposé dans le mensuel "L'Histoire" une méthode d'évaluation de la décantation de l'actualité.
A partir des principaux titres de quatre quotidiens nationaux recensés pendant plusieurs mois, je mesurais le "taux d'évaporation" des faits relatés, c'est à dire la durée de présence des titres à la "une" de ces journaux.
La décantation ne retenait que les évènements dont la mention à la "une" durait le plus longtemps. Le temps agissait comme un filtre. Seuls les évènements qui ne s'étaient pas dilués étaient, à priori, éligibles à l'attention des futurs historiens.
Le fait que d'infimes fragments du travail journalistique soient dignes d'entrer dans l'élaboration de l'Histoire est une cure d'humilité pour le journaliste lucide.
C'est aussi une puissante raison de se montrer exigeant dans la hiérarchisation des évènements, donc dans le discernement.

2) Pour bon nombre de journaleux décérébrés - Desproges dixit - la notion d'empathie se confond avec la notion de sympathie.

3) Ce qui est dans cette affaire accessoire, secondaire, par ordre croissant de ridicule:

A - ceux qui béatifient le "martyr" de Wikileaks dans une amusante croisade de dévots où se découvre une religiosité saint-sulpicienne. Ce comportement de membres d'une secte illuminée forme un délicieux contraste entre la croyance médiévale et "l'esprit hacker". (Il faut rappeler à ces jeunes et vieux bigots que leur martyr a été bien puéril en défiant les Etats-Unis sans se souvenir que l'hyperpuissance flingue pour moins que çà... Mais le "martyr" au comportement "cucul la praline" (= prétentieux et immature) de rock star narcissique n'est pas tenu d'avoir une culture historique et géopolitique. Une culture et un simple bon sens qui lui permettraient de connaître, et surtout de pratiquer, une stratégie avisée des rapports de forces.
Quoi qu'il en soit et compte tenu des élans mystiques qui ont mis la webosphère hexagonale en transes lors de la reddition du "martyr", il ne serait guère étonnant que les dévots de la transparence et du hacking journalism se mettent en tête de présenter un(e) candidat(e) du mouvement Open Data à la prochaine élection présidentielle.(J'en connais une, qui a plus de talent que Martine Aubry et Ségolène Royal superposées, mais elle a vraiment trop de travail)

B - ceux qui prétendent que les documents diplomatiques n'apportent rien alors qu'ils fournissent un éclairage intérieur des plus précieux à des évènements ou à des déclarations qui, eux, étaient connus; ceux-là n'ont vraiment pas le sens de l'actualité comme "l'histoire en train de se faire" car ils n ai'ment pas la texture, la consistance de l'Histoire.

C - les dérisoires imposteurs franchouillards qui s'érigent en acteurs du dévoilement planétaire avec du databases journalism en Wordpress à peine amélioré et de la datavisualisation sans data.

D - les pitoyables journalistes conventionnels traumatisés, à juste titre, par des dévoilements qui les montrent tels qu'ils ont toujours été: de piètres prépondérants asservis de manière obscène aux dominants.
Cette élite grotesque du "journalisme à la française" n'a aucune culture, même pas une petite culture journalistique. Elle ignore comment Alex Virot a obtenu le "scoop" de l'Anschluss, comment la vénérable Geneviève Tabouis faisait du Wikileaks avant l'heure en révélant, chaque semaine, les confidences récoltées dans les milieux diplomatiques. Ce sont les mêmes élites incultes qui, en avril 83, glosaient sans retenue sur les "carnet secrets d'Adolf Hitler".
Ce qui rend fascinants, somme toute, ces adeptes (parfois stipendiés) de la connivence, c'est leur manière de ramper: ils se salissent eux-mêmes rien qu'en se vautrant dans l'ignominie professionnelle.

4) "Rythmes, pouvoir, mondialisation" Pascal Michon (PUF); "Accélération. Une critique sociale du temps", Hartmut Rosa (La Découverte)

5) Un "factoïde" est un pseudo-fait: il ne se passe rien mais les médias en parlent tellement que le "rien" prend l'apparente consistance d'une réalité.
Le "débat sur la nationalité" est le "factoïde" récent le plus honteux pour le "journalisme à la française". Tous les journalistes qui se sont prêtés à cette grossière manipulation ont été, délibérément ou inconsciemment, abaissés au niveau d'instruments du pouvoir. (Depuis cette séquence ignoble d'asservissement idéologique, je me suis séparé de ma carte N° 20748 de journaliste professionnel)