Animateur du groupe de réflexion BetaTales, John Einar Sandvand (à suivre sur Twitter) examine les différentes manières d’apprécier la valeur – et, donc, la rémunération – d’un contenu journalistique.

Le problème concerne surtout les jeunes journalistes indépendants et plus particulièrement ceux qui opèrent sur le web.

John Einar Sandvand distingue trois modes d’évaluation du travail des journalistes. En voici les principaux paramètres :

1 – Le temps de travail consacré à la production du contenu et la puissance financière de l’organe de presse qui l’achète pour le diffuser.
Dans ce modèle, qui est celui de la presse conventionnelle, le journal, le magazine, la station de radio, la chaîne de télévision ou le site web assument les risques.

2 - Le nombre de clics générés par le contenu en ligne détermine la valeur du contenu, valeur qui est partagée entre le site et le journaliste.
Cette approche compense les lacunes des modalités actuelles de rentabilisation de l’information sur le web.

3 - Le site ne paie pas le producteur du contenu mais lui offre une "visibilité" sur le web.Le procédé s’adresse aux blogueurs qui croient pouvoir se doter d’une « marque personnelle ». (Une blogueuse de talent vient de quitter le très célèbre Huffington Post, qui ne la payait pas alors même que son travail contribuait à entretenir l'audience du site.)

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Le tabou de la qualité

L’analyse de John Einar Sandvand touche à l’aspect crucial du travail journalistique aujourd’hui : la qualité.
(Il faudrait un billet spécifiquement dédié à la définition de la qualité dans l’industrie de l’information. Esquisse : originalité, fiabilité, densité sur le fond ; singularité, attractivité dans la forme…)

Avec le modèle N°1, la valeur d’un contenu n’est reconnue et rémunérée comme telle que par les organes de presse ou sites qui ont placé la qualité éditoriale au-dessus de toute autre considération.

Ils sont peu nombreux (1).

Le rédacteur en chef qui choisit peut se tromper.

Un contenu très intéressant parce qu’il est valorisé par une séquence particulière de l’actualité peut demander moins de travail qu’un autre article, intéressant lui aussi, mais moins favorisé par l’air du temps, lequel est déterminé par le conformisme de la presse français et ses emballements médiatiques.

Un(e) jeune journaliste inventif ou au style inhabituel sera toujours moins bien considéré(e) qu’un journaliste expérimenté, au style convenu, voire formaté, et qui sait « se vendre ».

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Le modèle N° 2 peut être un pis-aller. Mais il met en péril la qualité des contenus pour des raisons évidentes et de plus en plus visibles.

Ce qui plaît le plus massivement relève rarement d’une exigence de qualité de la part des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs et des internautes.

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Le journalisme lol, qui privilégie les idioties n’est rien d’autre que du racolage.
(Ce journalisme lol se répand partout sur le web franchouillard mais aussi et surtout à la radio (2).
Enfin, la pression des propriétaires de sites peut amener les meilleurs journalistes à entrer dans la dérive mercantile des contenus web (3)

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Excellent pour les blogueurs, notamment experts, le modèle N°3 est, pour un journaliste, une pure escroquerie (4).
Cette escroquerie repose sur un mélange à trois composantes :
- l’idéologie de la gratuité qui est, en fait, un travestissement sournois de l’idéologie « libertarienne » à la sauce hexagonale, un peu grasse : « L’information n’a pas de valeur, donc il n’y a aucune raison de payer ceux qui la produisent.»

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- la stratégie de Patrick Lelay, ancien patron de TF1, qui consiste à « offrir » des contenus gratuits en échange d’une quantité « de temps de cerveaux disponibles » revendus à des annonceurs (5)
- la croyance débile en la possibilité d’exercer une « influence sur le web », le délicieux « doudou » des « geeks » un peu zozos, immatures ou séniles.

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Poursuivre la réflexion amorcée sur Beta Tales par John Einar Sandvand est une ardente obligation pour quiconque s’intéresse à l’avenir du journalisme à travers la situation qui est faite aux jeunes journalistes et aux étudiants en journalisme.

Contribuer au développement de cette réflexion suppose par ailleurs l’approfondissement de ce qui détermine la qualité des contenus journalistiques et qui est un tabou dans les vaticinations sur « la crise de la presse » :

L’information de qualité se mérite.

Les journalistes épris de qualité doivent se tourner délibérément vers l’élite des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes. Ne s'adresser qu'aux citoyens exigeants, en somme. A ceux qui méritent le pluralisme de la presse et la liberté de l'information, entre autres droits démocratiques.

Ce qui signifie, concrètement, que le journaliste soucieux faire respecter la valeur de son travail doit s'orienter, en France, non pas vers l'information de masse mais vers une information à haute valeur ajoutée - ce que les gens de marketing appellent des "niches" - quitte à inventer de nouvelles offres de contenus, en particulier sur le web.

Il vaut mieux reléguer dans la gratuité ce qui n’a pas de valeur et l’offrir à ceux que ça intéresse.

C’est en étant élitiste que le journalisme se réhabilitera, en partenariat avec des audiences exigeantes.

Parce que la qualité (se) paie.

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''1) En France : Arte, XXI, Le Monde, Courrier international...

2) France Info a été polluée jusqu’à cet automne par une forme particulièrement méprisable de journalisme lol qui véhiculait une idéologie technophobe dans la mesure où elle consistait à ne retenir des contenus du web que les imbécilités, les vulgarités et surtout le « buzz » instrumentalisé.

3) Un jeune journaliste d’investigation – un des meilleurs de sa génération et, donc, un talent prometteur pour la réhabilitation du métier – avait réalisé une enquête austère sur ce qui se passe dans les prisons françaises. Le mot « fellation », qui figurait dans un titre ou un sous-titre, a déclenché une quantité extraordinaire de consultations. Il est facile d'en déduire ce qu'un journaliste lol peut faire dans le choix des sujets, dans la mise en forme, surtout avec le concours de nervis déguisés en SEO.

4) Une plateforme se présentant comme le « laboratoire du journalisme » a, naguère, publié un des billets de ce blog en promettant – ce qui m’indiffère totalement – un nombre accru de visiteurs sur journalistiques.fr. Rien, Pas un visiteur de plus. Le « laboratoire du journalisme » s’est simplement offert un billet gratuit.

5) « Mythologie de la presse gratuite », Rémy Rieffel, éditions du Cavalier bleu, février 2010. Un billet sera prochainement consacré à ce petit ouvrage lucide, argumenté et équilibré.''