Mediapart: affirmation d'une "marque media" sur le web
Par Alain Joannes le mercredi 7 juillet 2010, 10:55 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Par sa manière de traiter l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, le site
d'information en ligne Mediapart s'affirme comme une vraie marque media, se
détachant des autres pure players - Rue89, Backchich et Slate.fr - et
contraignant au suivisme les organes de la presse conventionnels.
Une marque media est à l'information ce que les plus prestigieuses réussites
culturelles ou entrepreneuriales sont à la création ou à l'industrie: des
titres dont les valeurs affichées sont spontanément et massivement
reconnues.
Les valeurs d'une marque media sont aujourd'hui l'indépendance, la fiabilité,
l'innovation.
Mediapart prouve son indépendance, non seulement, dans l'affaire
Bettencourt-Woerth-Sarkozy, mais aussi dans tous ses contenus journalistiques
et surtout dans son modèle économique fondé sur la confiance de ses
abonnés.
Dans le dossier Bettencourt-Woerth-Sarkozy, la Justice et la police (pour le
retrait, notamment, d'une somme de 50 000 euros le 26 mars 2007) ont validé
jusqu'à présent la fiabilité de la rédaction de Mediapart.
Quant à l'innovation, elle apparaît dans la carte mentale
(mind mapping) de l'affaire en question. Carte interactive qui n'est
pas très originale par rapport à ce que proposent quotidiennement les sites
d'information américains et britanniques mais qui, dans le pauvre contexte
hexagonal, peut être saluée comme une prouesse.

L'idée de cette carte est attribuée par Mediapart à Alphoenix. Dans
l'esprit du proverbe "Une image vaut mille mot", elle explique dix fois mieux
qu'un texte la structure du dossier exploré par les journalistes. Cette
explicitation aurait pu être proposée par des journaux imprimés sur papier ou
par des chaînes de télévision: ils ne l'ont pas fait. Mediapart l'a fait avec
la supériorité du web: l'interactivité. Chaque point nodal de la carte renvoie
d'un clic à un article. C'est du rich media journalistique avec une image comme
porte d'entrée conduisant à des contenus textuels. L'infonaute choisit sa
manière d'assimiler l'enquête.
Ce que Mediapart révèle en plus
Au-delà des informations sur l'affaire Bettencourt-Woerth-Sarkozy, le
surgissement de la marque Mediapart révèle des éléments beaucoup plus
importants pour le métier de journaliste et pour la démocratie.
Que la presse soit critiquée par des politiciens parce qu'elle "ouvre en plein
jour les poubelles que les politiciens remplissent la nuit", c'est un grand
classique depuis la III ème République. Les minables - Estrosi, Morano,
Bertrand entre autres - qui osent encore recourir à cette rhétorique finiront,
eux, dans les poubelles de l'Histoire.
Qu'un pitoyable ancien chiraquien rallié à Sarkozy se ridiculise à l'Assemblée
nationale avec une diatribe grotesque contre internet en dit long sur le piètre
journaliste qu'a pu être François Baroin.
Seuls sont dignes d'intérêt les politiciens de droite qui, tout en soutenant
Eric Woerth, s'abstiennent de critiquer Mediapart parce qu'ils savent que le
centre de gravité de cette marque media, Edwy Plenel, est capable de faire le
même travail d'élucidation contre la gauche. Il l'a prouvé, notamment dans
l'affaire du "Rainbow Warrior". Ne pas se souvenir de la hargne de Mitterrand
contre l'ex-directeur de la rédaction du "Monde", c'est faire preuve d'une
affligeante inculture.
Ce que révèlent aujourd'hui les attaques contre Mediapart, ce sont les pulsions
d'une partie de la Droite qui se dévoile, y compris en recourant aux
barbouzeries, comme sournoisement mais fondamentalement liberticide.

Commentaires
Il me semble que vous oubliez un paramètre non négligeable dans cette "affirmation d'une marque média" , peut-être volontairement car plus éloigné de la thématique de ce blog.
En effet, il me semble qu'en dehors de la qualité et du rich media de Mediapart, l'incomparable talent de Plenel pour rentabiliser ses scoops n'est pas pour rien là-dedans. Il a été le premier à importer ces techniques (au Monde notamment, modifiant profondément l'esprit du journal) d'extension dans le temps des informations obtenues. On y trouve, pêle-mêle et principalement : la distillation au compte-goutte et de manière soigneusement choisie des informations, la création permanente de l'évènement médiatique dans la sphère d'influence du journal, ainsi que le suivi de l'ensemble des réactions politiques et médiatiques suscitées par les informations publiées.
Tout ceci représente au minimum des dizaines de papiers, chacun avec son lot de révélations et sa mise en valeur du journal particulière : "Suite aux révélations du Monde/de Mediapart" ; "L'affaire dévoilée par Le Monde/Mediapart" ; "Réponse du monde/de mediapart à tel ou tel politique/journal" ; "Le Monde/Mediapart reste un phare d'indépendance en France compte tenu des attaques qui lui sont faites" ; "Le Monde/Mediapart est fier d'avoir pu lancer un débat bénéfique pour notre démocratie" . Est-ce mal ? Je n'en sais trop rien, mais l'habitus journalistique était (et est toujours pour un nombre non négligeable de journaux) à mon sens avant les années 80 de nier ce pouvoir direct plutôt que de le mettre en valeur officiellement ainsi que de créer des "narratives" autour de celui-ci. Il me semble que c'est un changement qui a pour origine Plenel en France, et que ce dernier est devenu un maître en la matière, permettant à Mediapart d'avoir une étonnante visibilité pour un site situé derrière un mur payant.
La comparaison avec les autres pure-players est flagrante, notamment avec Bakchich qui a a sorti quelques scoops mais n'a su les faire réellement vivre, du moins pas assez pour obtenir une couverture médiatique suffisante et étalée dans le temps.
Quand à Slate, je vais être sévère mais ce site n'a que peu à voir avec les autres : 50 % de repompage (signalés seulement en fin d'article, bravo la déontologie) d'articles de sa maison-mère Slate.com (bien plus intéressante par ailleurs dans son approche) et 50 % de chroniques et articulets vaguement "anti-conformistes" ... bref,, on est très loin de Rue89, Mediapart ou Bakchich.
J'ai, en effet, délibérément choisi de ne pas traiter, dans ce billet, le paramètre que vous évoquez.
C'est un paramètre que je connais bien depuis "l'affaire des diamants" attribués à Giscard d'Estaing ,donc avant l'avènement de Plenel dans la sphère de l'information.
C'est un paramètre que j'ai observé pendant l'affaire du "Rainbow Warrior". La méthode Plenel a fait l'objet d'une analyse intéressante - résumée dans mon livre "Le journalisme à l'ère électronique" - par Gilles Ménage, directeur de cabinet de François Mitterrand à l'époque du "Rainbow Warrior". J'ai également lu un livre très épais consacré à Edwy Plenel. La même méthode a été utilisée contre le président Clinton par un certain Matt Drudge qui n'est ni un journaliste, ni même un blogueur mais un agent d'influence, ou plutôt un instrument consentant, au service d'intérêts précis.
Le "paramètre" Plenel, comme vous l'appelez, est une des composantes cruciales de la marque Mediapart. C'est parce que ce journaliste a construit sa marque personnelle avec une méthode éprouvée (que vous décrivez assez bien), que des gens détenteurs d'informations sensibles s'adressent à lui.
Du "Canard enchaîné" au "Whashington Post" avec "Deept throat", le journalisme dit "d'investigation" est plus un réceptacle de dénonciations qu'une véritable pratique de recherche.
Restent le recoupement, l'art de transformer des "insiders" en informateurs parfois involontaires, la technique de déstabilisation qui consiste à piéger la cible en lâchant une parcelle d'information pour l'amener à mentir et prouver ensuite qu'elle ment en publiant le reste de l'information. (Vendredi dernier, Plenel avait gentiment annoncé sur France Info, qu'il y aurait du nouveau "la semaine prochaine"...)
Je n'ai pas l'intention de rédiger un billet sur la méthode Plenel. Ce qui m'intéresse, dans l'état de paresse intellectuelle et de soumission de la presse française, c'est ce que la méthode Plenel génère:
- affirmation d'une vraie marque média
- confirmation de la médiocrité venimeuse - et dangereuse pour la presse et la démocratie - d'une partie de la droite actuelle.
A signaler que Le Monde signe sa propre infographie (peu interactive, c'est le moins qu'on puisse dire) : http://www.lemonde.fr/politique/inf...
Je n'ai pas trouvé l'infographie du "Monde", bien que je sois abonné à l'édition électronique.
Les journalistes du "Monde;fr" font ce qu'ils peuvent pour que la "marque media" forgée par Hubert Beuve-Mery perdure sur le web. Mais le budget qui leur est alloué n'est pas à la hauteur de leurs légitimes ambitions.
On voit les efforts du Monde en la matière depuis 2007, avec des infographies interactives de qualité (notamment dans la clarté, ce qui est un avantage, dans le style du New York Times qui est en train d'établir de réels standards en la matière) , certes au compte-goutte.
Le modèle industriel en ce domaine me semble être le NYT, qui a dédié une véritable équipe dédiée (trente personnes environ si je ne m'abuse) aux infographies, et qui opère tant pour le journal que pour les autres médias en vendant les contenus à de nombreux journaux US. La difficulté est que ce type de stratégie implique un investissement non négligeable et assez lent à résorber (les infos du NYT ont mis deux ans avant d'être reprises et donc payées en nombre, et la qualité apportée à l'image NYT est difficilement mesurable) . Comme vous le pointez, on sent un certain enthousiasme chez les journalistes du Monde, mais il semble clair que la direction n'y alloue pas les moyens nécessaires (parce qu'elle n'y porte pas grande attention, et que les choix financiers sont autres vu le déficit actuel, on peut supposer) .
Il n'est toutefois pas impossible que le changement d'actionnaires modifie la stratégie du journal en la matière...
Entièrement d'accord avec vous sur le New York Times et sur le courage de l'équipe du "Monde" électronique.
Il y a cependant, entre ces deux titres, deux différences qui ne me permettent pas d'être aussi optimiste que vous sur les effets possibles des modifications dans la structure actionnariale du journal français du soir et de référence:
- contrairement à leurs homologues anglo-saxons (américains, britanniques, néo-zélandais, australiens) , scandinaves et même hispaniques, les patrons de presse français sont fondamentalement technophobes. Ils sont véritablement incultes, ne comprennent pas ce qui se passe et considèrent l'innovation comme une menace pour leur statut.
- contrairement à leurs homologues précédemment énumérés, les patrons de presse hexagonaux ne sont pas des entrepreneurs. Ils ne prennent aucun risque. Ils attendent que leur homologues anglo-saxons, scandinaves ou hispaniques mettent au point un modèle économique viable pour copier ce modèle. En attendant, ils mendient des subventions au pouvoir politique.
- il existe au sein des rédactions françaises un clivage générationnel et culturel dont je ne soupçonnais pas la gravité avant d'avoir été sollicité pour (essayer de) reconfigurer certaines rédactions. Je ne pensais pas que la génération des quarante-cinquante ans - qui détient le pouvoir opérationnel dans les rédactions - serait aussi hostile à l'adaptation du journalisme. C'est une hargne qui relève à la fois du sabotage et du suicide corporatiste. Sabotage: ces quadras-quinquagénaires empêchent les jeunes journalistes d'innover, de créer. Suicide corporatiste: ils sont, avec les patrons de presse, les principaux responsables de l'aggravation spectaculaire du retard français. Leur lutte hargneuse contre l'innovation a d'ailleurs la même origine que l'aveuglement et la crispation des patrons: l'innovation met en cause le statut de ces pitoyables quadras-quinquas qui, engoncés dans leurs certitudes obsolètes, brandissent de grotesques références à un journalisme révolu.
Toutes proportions gardées, à seule fin de proposer une référence éloquente pour le plus grand nombre, l'état mental et culturel de la presse française me fait penser à la morgue doublée d'incurie de l'état-major et à l'incompétence voire à la lâcheté de nombreux officiers de l'armée française lors du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Les technologies sont là, les jeunes et futurs journalistes sont pour la plupart disponibles, réceptifs, voire enthousiastes. Ce sont les élites et les petits chefs qui sabotent.
Plus que le pessimisme, c'est l'effarement devant tant de crétinisme hautain qui caractérise mon état d'esprit actuel.
Il est amusant de constater que Cedric Motte, sur son blog, écrit la même chose que vous concernant cette génération qui "tient" les rédactions. Il semble toutefois nettement plus optimiste vu son papier, je me demandais d'ailleurs ce que vous en pensiez, tant la situation décrite est finalement assez similaire alors que vos conclusions sont radicalement différentes : http://www.chouingmedia.com/$blog/2...
Pour ce qui est du Monde spécifiquement, je pense qu'on n'en saura pas plus avant 2011, mais si les nouveaux patrons sont présents (ce n'est pas ce qu'ils disent, mais on n'a jamais vu un futur actionnaire de presse dire publiquement qu'il allait imprégner de sa marque le média) , il ne me semble pas impossible que Niel mette un coup de pied aux fesses de la direction pour qu'ils utilisent mieux ces possibilités.
Je ne connais pas Cedric Motte et je ne connaissais pas son blog.
Il a observé les mêmes phénomènes que moi mais nous n'en tirons pas les mêmes conclusions.
Lui est optimiste parce qu'il veut "évangéliser".
Je suis pessimiste parce que je ne suis ni un curé ni un gourou et je ne veux surtout pas "évangéliser": le mot me fait gerber.
Les outils informatiques, les contenus et les applications du Réseau ne relèvent pas d'une religion. (En 1994, quelques connards de LCI me demandaient si j'appartenais à une secte parce que je leur parlais de ce que je trouvais sur le web. Parmi ces connards, quelques "grands noms" de la presse audiovisuelle hexagonale.)
Si les journalistes n'ont pas assez de curiosité pour essayer de comprendre ce qui se passe - et c'est le cas en France - tant pis pour eux.
Je ne prêche ni ne cherche à convertir.
Le syndrome de la presse franchouillarde englobe ce manque de curiosité, auquel s'ajoutent la paresse intellectuelle, le conformisme, l'arrivisme et sa conséquence logique: la corruption.
S'agissant de l'avenir du "Monde", vous avez peut-être raison. En tous cas je le souhaite.
Bonjour à tous les deux,
commençons par le début : merci Moktarama pour le lien.
Alain, j'admets que le terme d'évangélisation n'est pas adapté. Satané américains qui mettent de la religion partout, ils ont poussé le vice jusqu'à utiliser des termes catholiques dans l'informatique et, benoîtement comme dirait Jean-Paul, je l'ai utilisé.
Car, oui, mes frères et soeurs, l'internet est vu, pour beaucoup, comme une religion d'obscurantistes qui ne voient le monde que par l'écran.
Fatal Error dirait un Judas quelques jours après la crucifixion, mais les faits sont là : éduquer les journalistes au web, c'est une mission. Très très loin de la religion, mais c'est une mission.
Sur le fond :
Les journalistes sont autistes, ce n'est pas nouveau.
Au point qu'il s'agit de l'une des profession au taux de divorce le plus élevé. S'il ne regarde plus leur femme, ou leur mari, vont-ils regarder un "nouveau truc" qui n'était pas au coeur de leur métier ? Non.
Ceci dit, le changement est en cours. Long, douloureux, mais pas vain. Tout dépend de la façon dont on leur parle. Doucement, sans les brusquer, en leur apportant des solutions plutôt que des réponses.
Oui, je vous le dis, tout agneau égaré est capable de trouver la voie numérique.
Peut être avez-vous été confronté à des journalistes particulièrement revêches, ou bien êtes-vous arrivés avec des solutions toutes prêtes ?
Quant à mon optimisme, il m'aide bien quand la qualité de l'écoute fait défaut... Et il reste tout relatif. Il y aura de toute façon une sélection naturelle parmi la profession, reste à savoir 1. Quel pourcentage fera la bascule 2. combien de générations cela va prendre.
Pour le reste, je vous invite à lire mon billet précédent http://bit.ly/btKjBu : médias ou pas, journaliste ou pas, on s'en cogne, l'info sera de toute façon présente sur le net, peu importe le diffuseur.
La tirade sur l'évangélisation était un peu outrancière, j'en conviens, et elle ne vous concerne pas car votre blog ne présente pas les caractéristiques du prêche hystérique.
Cette tirade qui vous a effleuré dans un dégât collatéral visait et vise désormais plus précisément les "gourous", "prédicateurs" et autres "geeks" frénétiques, visionnaires autoproclamés qui, des deux côtés de l'Atlantique, assènent une prophétie cruciale toutes les semaines: "demain la révolution", "demain la fin du papier", "demain le web 3.0 ". J'ai rencontré cette engeance en juillet 1997 au National Press Club de Washington: des blaireaux en costards noirs du Boston Consulting Group sont venus annoncer aux frenchies éberlués que " en l'an 2000, la moitié du commerce de détail se fera sur le web".
Depuis, d'autres ont pris le relais et chacune de leur sentence absconse est vénérée comme parole divine: Clay Shirky a dit que..., Jay Rosen pense que...Selon Chris Anderson... ou mais Jeff Jarvis estime que...S'en suivent des courbettes religieusement extatiques.
Evidemment, ces astucieux pourvoyeurs de modes "intellectuelles" font des émules franchouillards, creux et arrogants, toujours en quête du dernier gadget pour se distinguer de leurs rivaux et du troupeau. J'en ai même lu un, récemment, qui théorise gravement sur la fin du modèle économique de la presse et qui termine son homélie en faveur de la gratuité en demandant aux internautes s'ils n'auraient pas une idée de modèle économique.
Ces précieux ridicules ne m'intéresseraient pas s'ils ne contribuaient, par leur galimatias à entretenir la technophobie naturelle, innée, du Français de base, un intellectuel forcément: à force de décréter que ce qu'ils prônaient la veille est dépassé, sans intérêt, ils sapent toute approche pragmatique de l'innovation.
En tant qu'utilitariste forcené - une idée ne m'intéresse que si elle sert à quelque chose - je ne vais jamais devant des gens qui me consultent avec une solution toute faite. Je les écoute longuement et je cherche avec certains d'entre eux, la moins mauvaise solution à leur problème tel qu'ils me l'exposent.
Quand les conditions ne sont pas réunies pour qu'une approche empirique ait quelques chances d'apporter des changements probants, je refuse d'enseigner, de former ou même de donner mon avis.
Et, donc, je refuse, depuis un an et demi, plus de propositions que je n'en accepte.
J'en refuserai de plus en plus car le problème du "retard français" - qui a pris naissance en 1979 quand Giscard, Barre et Ségard ont torpillé le réseau Cyclades après que Vinton Cerf soit venu l'étudier avec d'autres inventeurs du web - est que ce retard s'accroît exponentiellement: plus les pays novateurs innovent, plus la France technophobe et immobile recule. En 1998, ce retard était selon mois de cinq ans sur les Etats-Unis. Je l'estime aujourd'hui à huit ans. Je parle ici du retard non pas dans l'innovation pure, de pointe, mais dans la généralisation des usages professionnels: outils collaboratifs, réorganisation des rédactions, créations de nouvelles fonctions, travail en essaim...
Je crains (mais je ne suis pas prophète) que le moment de basculement démographique - c'est à dire quand les futurs et jeunes journalistes seront enfin majoritaires dans les rédactions - que ce moment de basculement arrive trop tard dans un pays qui est déjà en voie de sous-développement technologique, c'est à dire de régression culturelle.
Comme vous, je suis toujours émerveilée face aux innovations du web-journalisme. Il est indispensable. Tous les journalistes vont finir par comprendre que le papier, la télévision et la radio ne suffisent plus.
Par rapport à Mediapart, j'apprécie son indépendance. Toutefois, la vitesse du web ne peut pas excuser un certain amateurisme du traitement de l'information par les professionnels du site. Je m'explique: ne pas enregistrer l'itw de l'ex-comptable de Mme. Bettencourt, contenant des accusations sérieuses, serait désapprouvé par n'importe quel formateur de n'importe quelle école de journalisme dans le monde. Franchement, à la place de la laborieuse carte mentale de l'affaire Bettancourt-Woerth-Sarkozy, j'aurais préféré avoir l'audio de l'itw de Claire Thibout.
La bonne utilisation du rich media nous aurait épargné les démentis et les moqueries de la droite.
Je vous un trouve un peu sévère pour la "laborieuse" carte mentale car elle est pertinente (l'affaire passablement complexe nécessite une image qui comme vous le savez "vaut mille mots") et elle est interactive: le fait de cliquer sur un thème donne accès aux articles dédiés à ce thème. C'est la supériorité du web sur le papier, la radio et la télévision. Offrir une image significative comme entrée dans un dossier compliqué, ce n'est pas mal du tout dans le contexte des sites d'information français.
Cela dit, vous avez tout à fait raison de stigmatiser l'amateurisme qui a présidé aux entretiens de Mediapart avec la comptable. Dans une investigation de ce type avec ce genre de protagonistes, il est surprenant et, en effet, inexcusable de ne pas avoir utilisé au moins un dictaphone.
En admettant qu'en accord avec l'avocat de la comptable, l'enregistrement de l'entretien ne soit pas diffusé, cette trace aurait au moins préservé la crédibilité de Mediapart contre les conséquences délétères des hésitations de la comptable. Laquelle a dû être soumise à des pressions exceptionnelles pour évacuer Nicolas Sarkozy de ses mises en cause.
J'ai été très étonné par le comportement de Mediapart lorsque le revirement de la comptable a été rendu public.
Ce billet avait été mis en ligne et je n'ai pas jugé utile de l'actualiser, considérant que l'essentiel était de montrer ce que le travail de Mediapart et de la presse en général déclenche au sein d'une partie de la droite; "sournoisement liberticide".