Journalisme de données: approche et réflexions de deux pionniers
Par Alain Joannes le lundi 7 juin 2010, 20:09 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Une des visualisations de données les plus intéressantes dans le contexte
français a été réalisée pour LeMonde.fr par David Castello-Lopes, journaliste
et Pierre Bance, développeur.
Il s’agit d’une
cartographie interactive qui raconte et explique l’évolution du chômage,
département par département, région par région depuis 1982.
Outre sa valeur intrinsèque, ce travail porte témoignage d’une action de
pionniers tout en abordant trois problématiques sensibles liées à
l’émergence du ''data
journalism'' :
1 – Un journaliste-programmeur ou un journaliste et un
programmeur
David Castello-Lopes a découvert l’exploitation journalistique et graphique
des bases de données en 2008 à la faveur d’un séjour comme "journaliste invité"
à l’université de Berkeley : ''C’était
une carte de l’immigration par nationalités, état par état, comté
par comté depuis 1880.
La fameuse
carte de la criminalité proposée par le New York Times a achevé de
convaincre le jeune journaliste.
Durée de la vidéo: 1'28"
David n’a, dans l’univers du langage Flash, que des connaissances,
disons une compétence. Il ne possède pas l'expertise nécessaire pour se lancer,
seul, dans une œuvre d’infovisualisation.
Il se souvient alors des longues conversations qu’il a eues, naguère, sur les
bases de données avec un copain de lycée, Pierre Bance, qui, lui, s’est lancé
dans la programmation.

David Costello-Lopes, à gauche et Pierre Bance.
Reprise de contacts, échanges de courriels. Pierre connaît bien l’outil
d’animation vectorielle qu’il pratique depuis Flash 4 (1999).
Aujourd'hui, avec l'émergence du
HTML5 et de Silver Light notamment, le
flashmaster est au coeur d'une polémique sur le recours aux langages
propriétaires dans le développement d'applications pour les tablettes
électroniques; schématiquement, Apple contre Adobe pour des problèmes liés à la
consommation d'énergie des terminaux nomades.
Mais la question des savoir-faire pratiques comme ceux de Pierre Bance est,
aussi et surtout, au centre d'une réflexion sur la formation des futurs
journalistes. Certaines universités américaines leur enseignent la
programmation. Les "professionnels de la profession" objectent que les cours de
programmation s'instaurent nécessairement au détriment d'autres qualifications
sur le traitement des contenus.
Le point de vue de Pierre Bance sur cette question (Vidéo:
1'30"):
Commentaire 1 : à la question de savoir
si les écoles de journalistes doivent enseigner la programmation, la réponse de
Pierre Bance corrobore les principes de la polyvalence exposés dans mon
ouvrage
« Communiquer en rich media »: seule l'expertise peut être
tenue pour responsable de la bonne réalisation d'un projet; l'idéal est que les
détenteurs de l'expertise dans un domaine précis soient entourés de quelques
journalistes ayant des compétences dans ce même domaine - capables, par
exemple, de coder des choses simples - et surtout des connaissances suffisantes
en programmation pour savoir ce qui peut être demandé à
l'expert.
2 – Collecter et trier les données pertinentes
Juillet 2009. Les deux jeunes gens réfléchissent au mode de fonctionnement d'un
binôme "développeur-journaliste multimédia". Ayant mis au point une manière de
travailler ensemble, chacun avec ses expertises et ses compétences, ils se
lancent fin novembre 2009 dans la création d’une carte de France du chômage.
Projet accepté le 15 décembre suivant par Boris Razon, rédacteur en chef du
Monde.fr. Le département est choisi comme critère central des données à
sélectionner et, donc, à solliciter auprès de l’INSEE.
L’Institut est non seulement un prodigieux gisement d’informations en puissance
- voir le classeur Excel en annexe à la fin de ce billet -
mais aussi un outil didactique qui guide les novices en extraction dans les
arcanes des formats de fichiers et des variables qui peuvent fausser les
comparaisons, établir de fausses relations entre les données.

L’INSEE a également fourni aux deux jeunes pionniers une assistance plus que
précieuse avec les conseils de l'un de ses responsables nationaux, Etienne
Debauche, et avec les analyses qualitatives fournies, département par
département, par tous les responsables régionaux.
Il a fallu, en effet, éclairer la
masse de chiffres départementaux par une description contextuelle au niveau des
régions. D’où la nécessité de procéder à 22 entretiens téléphoniques à l’aide
de Skype et
de l’enregistreur Wiretap.
Avec, évidemment, l’obligation de vérifier la cohérence entre les données
départementales et les données régionales.
L’INSEE offrant la matière première, il ne restait plus qu’à lisser les
chiffres trimestriels de chaque département pour les faire entrer dans la carte
vectorielle de l’Hexagone en respectant les principes de navigation les plus
intuitifs.

La première maquette de la carte du chômage, telle qu'elle a été
présentée au rédacteur en chef du Monde.fr
Ce qui conduit, entre autres tâches, à l’élaboration de 96 calques différents,
un par département ; à la définition de 29 classes pour la représentation
visuelle.
Au total, une application interactive qui "pèse" 3089 lignes de codes.
Commentaire 2 : l’engouement pour le
data journalism inspire, ces temps-ci et sans doute temporairement,
des exercices de style qui s’éloignent de l’information utile aux audiences, ou
tout simplement de l'information intéressante. Les travers qui ont marqué
l’infographie et la typographie – surenchères de chefs d’œuvre abscons pour
initiés – présentent l’inconvénient d’éloigner le data journalism de
son axe de développement : l’investigation.
3 – Création unique ou ustensile réutilisable
A ce stade, David et Pierre rencontrent une problématique que les rédactions ne
peuvent éluder: construire des infovisualisations interactives uniques, une par
thème d’investigation, ou (faire) réaliser des outils réutilisables pour
d’autres données, sur d'autres thèmes…

Un générateur de cartes, application réutilisables par les rédactions
qui peuvent y injecter successivement des données de natures
différentes.
Pierre Bance: "Un générateur automatique s’exécute rapidement mais il
s’adapte moins bien aux différents types de données. Pour obtenir une parfaite
adaptation de la visualisation aux données, il faut du temps.»
Sur ce sujet, extrait d'une discussion entre David Castello-Lopes et
Pierre Bance (2 minutes 15")
Commentaire 3 : La solution au dilemme des créations
uniques ou des templates dépend du niveau d’engagement des rédactions
dans la migration numérique des contenus. Ou bien les rédactions se dotent
d’une équipe de programmation suffisamment étoffée pour créer des produits
uniques en liaison avec la rédaction. Ou bien des journalistes s’impliquent
dans l’exploitation de générateurs de cartes pré-formatées. Ou bien la création
de graphiques interactifs est externalisée auprès d'experts extérieurs comme
Pierre Bance.
Pour
avoir réalisé une superbe présentation sur « L’excellence dans le
journalisme multimédia » - qui comporte, notamment, une analyse
inédite de l’organisation du travail au San Jose Mercury News – David
Castello-Lopes va enseigner le journalisme multimédia au Studec.
Pierre Bance continue à explorer les langages vectoriels.

Commentaires
Bonjour Mr Joannes,
Se poser la question " doit on enseigner la programmation en école de journalisme" me semble pertinent. J'interviens au CFPJ pour sensibiliser les étudiants aux contraintes et potentialités qu'offrent le web dans la présentation et le traitement de l'info.
On peut constater que la plupart des étudiants, bien qu'internautes au quotidien, ne perçoivent pas ce que la technique peut leur apporter.
Beaucoup sont étrangers au concept de webdocu, voir même de liens hypertextes...
Je pense qu'il faut quoi qu'il en soit éveiller les etudiants en journalisme , surtout ceux qui s'orientent vers le web, à l'aspect ingénierie rédactionnelle du métier à part entière de journaliste web.
Enseigner la programmation soulève également la question du choix de la techno... particulièrement en ce moment... (html5, flash vs mac....) . Le flash permettant beaucoup de choses mais l'apprentissage est fastidieux... et ne passe pas sur I phone....
Je pencherais pour le xhtml5, plus accessible bien que moins complet...
Toutefois, des sujets tels que celui du chomage sur le monde.fr pourraient aisément etre réalisés en Html...
Nous travaillons en ce moment sur une solution "user friendly" et accessible à des journalistes (non codeurs) pour géolocaliser sur une carte le contenu produit (textes, photos, sons, videos).. J'espère pouvoir bientôt vous montrer le résultat ( en utilisant que du html)
"On peut constater que la plupart des étudiants, bien qu'internautes au quotidien, ne perçoivent pas ce que la technique peut leur apporter" :
- je suis, comme vous, consterné par le manque d'intérêt des futurs journalistes (pas tous, mais une grosse majorité) pour les outils actuels qui leur permettraient de mieux pratiquer leur futur métier. J'attribue cette technophobie précoce à l'enseignement universitaire français qui semble s'appliquer à détruire la curiosité intellectuelle, la curiosité tout court. Constat: plus le nombre d'années au-delà du bac est élevé, moins les futurs journalistes sont curieux. A Bac + 5, c'est effrayant. Raison pour laquelle je refuse d'enseigner dans plusieurs centres universitaires.
- L'ingénierie de l'information est en effet une des perspectives les plus propices à la régénération du métier de journaliste. Peu de patrons de presse, quelques rares enseignants (universitaires) et une poignée de jeunes ont compris l'importance de cet enjeu.
- L'enseignement de la programmation aux futurs journalistes relève d'un débat passionnant mais délicat. Enseigner la programmation au détriment de quoi...J'ai quelques idées sur une réponse possible en raison du nombre de "têtes bien remplies" que j'ai vu défiler: on leur avait bourré le crâne de choses inutiles afin que, se prenant pour des intellectuels sachant tout, ils deviennent incapables de s'émerveiller, de s'étonner, d'imaginer.
- Il me semble que l'enseignement de la programmation aux journalistes passe par une transformation profonde, radicale, de l'enseignement du journalisme.
- Le choix du langage: Adobe est obligé de réagir à la critique d'Apple. Il va donc se passer quelque chose de ce côté. A suivre aussi Microsoft avec Bing Maps et Silver Light. Je viens de lire quelques réserves sur le HTML 5 mais le potentiel reste intéressant.
Tout cela est tellement passionnant que l'on manque de temps pour continuer à s'étonner, à réfléchir, à imaginer, à tester, à bricoler avec des échecs, des impasses. Et quelques jubilations rares.