Le retard français dans l'exploitation des outils de traitement de l'information se mesure dans la comparaison entre ce que les sites des journaux américains proposent pour aider leurs audiences à comprendre l'affaire Goldman Sachs et ce que leurs homologues hexagonaux ne font pas pour aider leurs audiences à comprendre le dossier des retraites.

Deux sujets intéressants, complexes et durables, donc parfaits pour une approche en ''rich media'' journalistique, et plus précisément pour un travail de ''datajournalism''débouchant sur de l'infovisualisation.

L'alchimie des subprimes selon le Wall Street Journal

Pour faire comprendre à ses internautes - à priori plutôt avertis - ce que la SEC (police financière) reproche à la plus prestigieuse des banques américaines, le site du Wall Street Journal déploie une infographie interactive sur le recyclage d'actifs douteux dans des placements apparemment sains.
Excellent exemple de médiation journalistique entre l'opacité d'une industrie de la spéculation et la transparence due à l'opinion publique.

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Cliquer sur ce lien pour voir un diaporama d'une trentaine de secondes sur l'analyse du diaporama interactif: illustrations.swf

Cliquer sur ce lien pour utiliser l'infographie originale du Wall Street Journal: The making of a mortgage CDO

Le traitement suranné de la très actuelle réforme des retraites

Pour faire comprendre à leurs internautes les enjeux complexes de la nouvelle réforme des retraites, les sites des journaux français n'ont proposé qu'un traitement désuet à base de graphiques plats et de fades développement linéaires alourdis par de grosses masses textuelles grisâtres.

Offre consternante car ce dossier réclame, au contraire, une approche modulaire en raison de ses nombreuses composantes: démographie, recettes, dépenses, durées de cotisations, comparaisons avec les solutions adoptées à l'étranger, simulations.
En fait - et voilà qui donne la mesure du retard français et de l'ennui que génère la presse de ce pays - ce qui a été mis en ligne par les sites hexagonaux sur ce dossier intéressant, complexe et pérenne aurait pu être proposé au milieu du siècle dernier.
Deux explications à ce gâchis:
1 - Le traitement linéaire d'un problème complexe coûte moins cher qu'une approche en rich media.
2 - Cette platitude entretient la paresse journalistique, laquelle préfère "donner la parole" aux politiciens, aux syndicalistes et aux experts dans une morne litanie de phraséologie creuse.

Et pourtant, les talents bourgeonnent

Les patrons de presse n'ont aucune excuse pour la fuite des lecteurs qu'ils organisent.

D'abord parce que les talents journalistiques sont là.
Un exemple avec la carte interactive du chômage réalisée par un journaliste qui a des compétences en Flash, David Castello-Lopes et un développeur, Pierre Bance.

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Cliquer sur un département produit le chiffre du chômage dans ce département à une date choisie sur la ligne temporelle du haut tandis qu'un texte, en bas à droite propose quelques critères pour mieux comprendre les chiffres.

Lien vers la carte interactive sur le site du journal "Le Monde":

Le fait que ce travail remarquable - auquel je consacrerai un billet prochainement - ait été accepté par Boris Razon, rédacteur en chef du "Monde" électronique prouve que les blocages qui accentuent le retard français ne viennent pas forcément de l'encadrement journalistique.

Autre signe d'inventivité, le dossier multimédia de Laurent Jeanneau sur la crise de l'euro pour "Alternatives économiques".

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Si l'application Prezi a été utilisée en donnant un peu trop d'importance au texte et au développement linéaire, comme dans une présentation PowerPoint, ce choix respecte le rythme d'assimilation de l'internaute ainsi que la qualité des contenus journalistiques. Il témoigne, en tous cas, d'un réel effort journalistique pour faciliter la compréhension des phénomènes complexes qui caractérisent notre époque.

Ce souci de maîtriser les moyens d'expression actuels apparaît dans la licence de journalisme multimédia que délivre l'Université Paul Verlaine de Metz. Elle se concrétisera prochainement par une initiative importante qui associera des universitaires et des journalistes dans une réflexion pragmatique, quasiment utilitariste, sur l'innovation et ses usages au service de l'information.

Sans attendre cet évènement, la mise en ligne par Caroline Goulard et Benoît Vidal du site ActuVisu montre que la toute jeune génération des gens de presse préfère la lucidité et la volonté aux cloisonnements corporatistes et aux jérémiades stériles qui conduisent de l'incompétence à la mendicité.

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Enfin, une plateforme française dédiée au journalisme de bases de données! Le journalisme de bases de données est une activité d'avenir. Pas du tout, comme le croient les indigents cérébraux, une mode de et pour geeks. C'est un travail rigoureux, dur et peu gratifiant dans lequel peuvent s'investir tous les métiers traditionnels de la presse en synchronisation avec les métiers du web.
La voilà, la vraie convergence: les expertises humaines se rassemblent pour se mettre au service des contenus et des audiences, sans se préoccuper de ce qui serait "intello" ou de ce qui serait "techno", de celui qui a une carte de presse et de celui qui ne l'a pas. Journaliste, documentaliste-veilleur, architecte de l'information travaille en essaims pour produire plus de sens, du sens agréablement accessible.

Une fondation et un think tank

Mais les patrons de presse français ont ignoré la numérisation massive des contenus, négligé le web, se sont peu intéressés aux innovations qui leur serviraient pourtant, préférant vociférer en 2008 contre le Google qu'ils auraient dû construire au milieu des années quatre-vingt dix.
Exploiteurs de jeunes journalistes et quémandeurs de subventions, ils se sont, pendant des années, gobergés en silence de revenus publicitaires dont ils extrayaient peu d'investissements d'avenir.
Leur industrie fonctionne sur un modèle économique qui date des années 1830, c'est à dire des débuts du chemin de fer. (Leurs demandes d'aides étatiques sont aussi grotesques que celles qui auraient été formulées par des propriétaires de diligences hippomobiles pour résister au déploiement des réseaux ferroviaires.)

Si les patrons de presse étaient de vrais entrepreneurs, ils créeraient une fondation financée par les groupes de médias, par d'autres entreprises et par des philanthropes intéressés aussi bien par l'information que par des avantages fiscaux.
Cette fondation aurait trois vocations:
1 - Aider les jeunes journalistes innovants - webreportages, datajournalism - en sélectionnant, en finançant et en publiant leurs travaux les plus inventifs.
2 - Financer un think tank qui aurait pour vocation de faire de la prospective en évaluant les innovations technologiques utile à la presse, d'étudier sociologiquement les usages liés à l'innovation, forger de nouveaux modèles économiques, proposer des modes d'organisation du travail dans les entreprises de presse. Ce think tank devrait rassembler des technologues, des spécialistes de la veille, des sociologues, des spécialistes des sciences cognitives, des économistes, des experts en management, des journalistes.
3 - Contribuer à la pérennisation d'une information gratuite de qualité. Ce qui n'empêcherait pas des entreprises de presse de proposer de leur côté des contenus payants à forte valeur ajoutée ou sur des segment spécialisés de l'offre éditoriale.

A lire et à méditer de toute urgence: l'article de Cécile Dehesdin sur l'organisation du traitement de l'actualité en rich media au New York Times. Accablant pour les journaux français.