Le journalisme de données – produire du sens avec des chiffres convertis en images - s’acclimate timidement en France mais de manière prometteuse car il est exploré par de jeunes professionnels enthousiastes et plutôt compétents.

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Leurs approches suscitent déjà des débats d’autant plus intéressants qu’ils concernent à la fois les pratiques journalistiques et l’offre de contenus à valeur ajoutée, indispensables aux futurs modèles économiques de la presse.

Un nouveau stimulant pour la curiosité

Le premier apport de ce qui apparaît, à tort, comme une mode (évidemment importée des Etats-Unis et de Grande-Bretagne) est inestimable : chercher des bases de données, les fouiller pour en extraire des éléments significatifs constitue un antidote à la paresse intellectuelle (1A), au conformisme et aux connivences qui dévaluent le journalisme à la française depuis des décennies.
Dès lors que les journalistes redeviennent curieux, notamment les jeunes, il y a lieu d’être un peu plus optimiste pour l’avenir de l’information dans ce pays, en dépit de la cécité de ses managers (1C).

Une raison d'approfondir

Datavis_tweetometre_Paris_Londres.jpgLe second apport du datajournalism se situe dans l’approfondissement (2).
L'approfondissement est l'antidote à la narration twitterisée, stade ultime du "réductionnisme" qui justifie, à priori, le remplacement de certains journalistes par des robots (3) (Quelques radios gagneraient à être alimentées par de l'intelligence artificielle plutôt que par ces bipèdes décérébrés).
Trop de lecteurs de journaux, mais surtout d’auditeurs et de téléspectateurs affirment qu'ils se détournent des médias de masse traditionnels parce qu’ils sont de plus en plus superficiels alors que la complexité de l'actualité s'accroît. Ce reproche peut être considéré comme un alibi cauteleux et masochiste, si l’on en juge par les volumes d’audience des journaux, des émissions de radios et de télévisions les plus méprisants à l’égard du « grand public ». Mais, même s’ils sont minoritaires, les infonautes les plus exigeants sont les seuls vrais interlocuteurs et partenaires des journalistes qui veulent régénérer leur profession.
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Les informations construites par extractions de chiffres dans les bases de données fournissent des opportunités de rapprochement entre le monde de l’information et des citoyens généralement influents.

Un terrain de créativité collaborative

Troisième apport: la créativité. Quand un journaliste détecte, dans une base de données, des relations porteuses de sens entre des chiffres peu significatifs car isolés, il accomplit un double travail intellectuel.
Il s'efforce de valider l'intérêt et la portée des relations entre les chiffres.
Il songe en même temps à valoriser graphiquement la mise en évidence de l'information ainsi révélée; ce qui l'amène à se mettre à la place de l'infonaute ( = empathie) afin de faciliter l'assimilation.
Faire émerger du sens et donner accès à la complexité relève d'une ingénierie de la connaissance dont les journalistes devraient se faire les experts dans le prolongement du travail des enseignants.

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En outre, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, la visualisation des données crée les conditions idéales pour un travail collaboratif dans lequel les compétences des rédacteurs, des infographistes, des flashmasters et webdesigners sont mobiliser au service du contenu.

Le risque du "journalisme en pyjama"

Une première crainte, exprimée par Jean-Christophe Feraud (4), véhicule l'idée que le journalisme de bases de données nuirait au journalisme d'investigation. (C'est une manie bien française de réagir comme si une nouvelle pratique devait supprimer une pratique existante.) Dans la mesure où il ne peut suffire à rendre compte de l'Histoire en train de se faire - telle est ma définition de l'actualité - le datajournalism ne remplace aucun genre journalistique.
Il s'incorpore à la fois à l'investigation et à l'analyse.

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Il fait partie de l'investigation lorsque l'analyse des données collectées par la police incite des reporters d'une station de télévision locale à aller interroger des victimes pour révéler que des preuves de viols ont été systématiquement escamotées.
Les visualisations de données relèvent de l'analyse lorsqu'elles permettent de mieux comprendre des phénomènes complexes comme une crise financière, une catastrophe naturelle.
Le database journalism serait en fait une des composantes de l'approche rich media dans la mesure où il cherche à optimiser les spécificités cognitives du texte et de l'image.

Le risque de l'esthétisme gratuit

Très tôt, depuis les travaux pionniers de Fernanda B. Viégas au MIT il y a une dizaine d'années,Datavis_esthetisante.jpg la visualisation de données a hérité de l'univers des mathématiques un goût certain pour l'élégance, c'est à dire pour les qualités formelles d'une démonstration.(Fernanda n'est pas à l'origine de cette tendance esthétisante mais la sidérante beauté de ses oeuvres peuvent donner des idées...). Il existe, en tous cas, un risque que des journalistes et des graphistes enthousiastes se laissent emporter par un souci prédominant de soigner les apparences, c'est à dire de donner plus d'importance à la séduction visuelle (5) qu'au strict respect des réalités révélées par les relations entre les données brutes.
Le datajournalism ne jouera pleinement son rôle dans la réhabilitation de l'information et dans la revalorisation du journalisme que s'il s'associe aux autres pratiques professionnelles, traditionnelles ou innovantes et en particulier au discernement et à la culture des indispensables factcheckers.

Le risque de l'incompétence

L'hypothèque la plus lourde est le manque de formation aux bases de données (6). L'ignorance crasse des journalistes, y compris ceux des services politiques, dans le domaine des sondages d'opinion laisse présager le pire pour l'interprétation des statistiques.
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En attendant qu'une vraie formation soit proposée aux professionnels de l'information, il vaut mieux que le datajournalism reste temporairement une affaire de spécialistes qui se connaissent, se respectent et s'évaluent mutuellement.
Une autorégulation assumée par les pionniers experts - pas seulement des journalistes mais aussi et surtout des mathématiciens, des statisticiens - permettra à cette pratique d'établir sa légitimité et de retenir l'attention des managers de presse les plus avisés.

Une innovation porteuse d'avenir

Le graphisme d'information partage avec le reportage en rich media une singularité précieuse pour l'avenir de l'information: ce sont des genres qui viennent de la presse traditionnelle, imprimée ou audiovisuelle, mais qui ne peuvent exister pleinement que sur le web. Ils représentent l'avenir du journalisme.
Un avenir que de jeunes pionniers sont en train d'inventer.

1 A - Comment visualiser des données par une pionnière, Caroline Goulard.

1 B -Exemples de journalisme de bases de données collectés par Caroline Goulard.

1 C -Le retard français en matière de données ouvertes par Tatiana Kalouguine.

2 - Un renversement de perspective, interview du pionnier Nicolas Kaiser-Bril par Jean Abbiatecci

3 - Allusion à un article amusant publié dernièrement par un quotidien du soir de référence hexagonale.

4 -Le datajournalism contre Albert Londres, selon Jean-Christophe Féraud.

5 - Les risques de la séduction visuelle illustrés par Martin Wattenberg, informaticien et artiste numérique.

6 -Les risques de l'incompétence par Fabrice Epelboin.

Autres ressources:

- Exemples de réalisations et quelques interface sur mon blog Hypermedia.

- Fernanda B. Viègas pionnière de la visualisation de données au MIT puis chez IBM.

- Many Eyes, plateforme de partage de graphismes de données.

- Many Eyes sur Twitter.

- Gapminder, plateforme de visualisations sur l'état du monde.

- Hans Rosling, fondateur suédois de Gapminder sur Twitter.

- L'explorateur de données de Google.

- Infoscopie, outil gratuit

- Autres outils

- L'interface de visualisation interactive du Pew Research Center sur la "consommation" des médias en 2009

- Infosthetics, blog incontournable.

- Infoviz sur Twitter.

- Comparaisons entre les données ouvertes américaines et britanniques.

- Worldmapper, site de données cartographiées, proposé par Pascal Kober, rédacteur en chef de la revue L'Alpe

- Le ''datastore'' du Guardian

- Factual, extraordinaire plateforme de partage de données: vous déposez en ligne, d'autres enrichissent comme vous enrichissez les données déposées par d'autres internautes.

- Les mots d'Obama hiérarchisés par le Washington Post

- Une base 430 indicateurs sur Gapminder

- Les projets de la Sunlight Foundation qui milite pour l'accès aux données publiques (aux Etats-Unis)

- Les laboratoires de la Sunlight Foundation

- Conception et fabrication d'une visualisation de données au New York Times.

- Techniques de visualisations des données (trouvées sur le fil Twitter de Caroline Goulard)

- Petite leçon de statistiques politiques sur le blog NetPolitique.

- Le blog de la Sunlight Foundation

- EuroVAZST, symposium à Bordeaux le 10 juin 2010.