Apports et limites du data journalism
Par Alain Joannes le jeudi 11 mars 2010, 20:41 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Le journalisme de données – produire du sens avec des chiffres convertis en
images - s’acclimate timidement en France mais de manière prometteuse car il
est exploré par de jeunes professionnels enthousiastes et plutôt
compétents.

Leurs approches suscitent déjà des débats d’autant plus intéressants qu’ils
concernent à la fois les pratiques journalistiques et l’offre de contenus à
valeur ajoutée, indispensables aux futurs modèles économiques de la
presse.
Un nouveau stimulant pour la curiosité
Le premier apport de ce qui apparaît, à tort, comme une mode (évidemment
importée des Etats-Unis et de Grande-Bretagne) est
inestimable : chercher des bases de données, les fouiller pour en extraire
des éléments significatifs constitue un antidote à la paresse intellectuelle
(1A), au conformisme et aux connivences qui dévaluent le journalisme à la
française depuis des décennies.
Dès lors que les journalistes redeviennent curieux, notamment les jeunes, il y
a lieu d’être un peu plus optimiste pour l’avenir de l’information dans ce
pays, en dépit de la cécité de ses managers (1C).
Une raison d'approfondir
Le second apport du
datajournalism se situe dans l’approfondissement (2).
L'approfondissement est l'antidote à la narration twitterisée, stade ultime du
"réductionnisme" qui justifie, à priori, le remplacement de certains
journalistes par des robots (3) (Quelques radios gagneraient à être
alimentées par de l'intelligence artificielle plutôt que par ces bipèdes
décérébrés).
Trop de lecteurs de journaux, mais surtout d’auditeurs et de téléspectateurs
affirment qu'ils se détournent des médias de masse traditionnels parce qu’ils
sont de plus en plus superficiels alors que la complexité de l'actualité
s'accroît. Ce reproche peut être considéré comme un alibi cauteleux et
masochiste, si l’on en juge par les volumes d’audience des journaux, des
émissions de radios et de télévisions les plus méprisants à l’égard du
« grand public ». Mais, même s’ils sont minoritaires, les infonautes les
plus exigeants sont les seuls vrais interlocuteurs et partenaires des
journalistes qui veulent régénérer leur profession.

Les informations construites par extractions de chiffres dans les bases de
données fournissent des opportunités de rapprochement entre le monde de
l’information et des citoyens généralement influents.
Un terrain de créativité collaborative
Troisième apport: la créativité. Quand un journaliste détecte, dans une base de
données, des relations porteuses de sens entre des chiffres peu significatifs
car isolés, il accomplit un double travail intellectuel.
Il s'efforce de valider l'intérêt et la portée des relations entre les
chiffres.
Il songe en même temps à valoriser graphiquement la mise en évidence de
l'information ainsi révélée; ce qui l'amène à se mettre à la place de
l'infonaute ( = empathie) afin de faciliter l'assimilation.
Faire émerger du sens et donner accès à la complexité relève d'une ingénierie
de la connaissance dont les journalistes devraient se faire les experts dans le
prolongement du travail des enseignants.

En outre, et ce n'est pas le moindre de ses mérites, la visualisation des
données crée les conditions idéales pour un travail collaboratif dans lequel
les compétences des rédacteurs, des infographistes, des flashmasters
et webdesigners sont mobiliser au service du contenu.
Le risque du "journalisme en pyjama"
Une première crainte, exprimée par Jean-Christophe Feraud (4), véhicule l'idée
que le journalisme de bases de données nuirait au journalisme d'investigation.
(C'est une manie bien française de réagir comme si une nouvelle pratique
devait supprimer une pratique existante.) Dans la mesure où il ne peut
suffire à rendre compte de l'Histoire en train de se faire - telle est ma
définition de l'actualité - le datajournalism ne remplace aucun genre
journalistique.
Il s'incorpore à la fois à l'investigation et à l'analyse.

Il fait partie de l'investigation lorsque l'analyse des données collectées par
la police incite des reporters
d'une station de télévision locale à aller interroger des victimes
pour révéler que des preuves de viols ont été systématiquement
escamotées.
Les visualisations de données relèvent de l'analyse lorsqu'elles permettent de
mieux comprendre des phénomènes complexes comme une crise financière, une
catastrophe naturelle.
Le database journalism serait en fait une des composantes de
l'approche rich media dans la mesure où il cherche à optimiser les
spécificités cognitives du texte et de l'image.
Le risque de l'esthétisme gratuit
Très tôt, depuis les travaux pionniers de Fernanda B. Viégas au MIT il y a une
dizaine d'années,
la visualisation de données a hérité
de l'univers des mathématiques un goût certain pour l'élégance, c'est à dire
pour les qualités formelles d'une démonstration.(Fernanda n'est pas à
l'origine de cette tendance esthétisante mais la sidérante beauté de ses
oeuvres peuvent donner des idées...). Il existe, en tous cas, un risque
que des journalistes et des graphistes enthousiastes se laissent emporter par
un souci prédominant de soigner les apparences, c'est à dire de donner plus
d'importance à la séduction visuelle (5) qu'au strict respect des réalités
révélées par les relations entre les données brutes.
Le datajournalism ne jouera pleinement son rôle dans la réhabilitation
de l'information et dans la revalorisation du journalisme que s'il s'associe
aux autres pratiques professionnelles, traditionnelles ou innovantes et en
particulier au discernement et à la culture des indispensables
factcheckers.
Le risque de l'incompétence
L'hypothèque la plus lourde est le manque de formation aux bases de données
(6). L'ignorance crasse des journalistes, y compris ceux des services
politiques, dans le domaine des sondages d'opinion laisse présager le pire pour
l'interprétation des statistiques.

En attendant qu'une vraie formation soit proposée aux professionnels de
l'information, il vaut mieux que le datajournalism reste
temporairement une affaire de spécialistes qui se connaissent, se respectent et
s'évaluent mutuellement.
Une autorégulation assumée par les pionniers experts - pas seulement des
journalistes mais aussi et surtout des mathématiciens, des statisticiens -
permettra à cette pratique d'établir sa légitimité et de retenir l'attention
des managers de presse les plus avisés.
Une innovation porteuse d'avenir
Le graphisme d'information partage avec le reportage en rich media une
singularité précieuse pour l'avenir de l'information: ce sont des genres qui
viennent de la presse traditionnelle, imprimée ou audiovisuelle, mais qui ne
peuvent exister pleinement que sur le web. Ils représentent l'avenir du
journalisme.
Un avenir que de jeunes pionniers sont en train d'inventer.
1 A -
Comment visualiser des données par une pionnière, Caroline
Goulard.
1 B -Exemples
de journalisme de bases de données collectés par Caroline
Goulard.
1 C -Le
retard français en matière de données ouvertes par Tatiana
Kalouguine.
2 -
Un renversement de perspective, interview du pionnier
Nicolas Kaiser-Bril par Jean Abbiatecci
3 - Allusion à un article amusant publié dernièrement par un quotidien du soir
de référence hexagonale.
4 -Le
datajournalism contre Albert Londres, selon
Jean-Christophe Féraud.
5 - Les risques de la séduction
visuelle illustrés par Martin Wattenberg,
informaticien et artiste numérique.
6 -Les
risques de l'incompétence par Fabrice
Epelboin.
Autres ressources:
-
Exemples de réalisations et quelques interface sur mon blog
Hypermedia.
- Fernanda
B. Viègas pionnière de la visualisation de données au MIT puis chez
IBM.
- Many
Eyes, plateforme de partage de graphismes de données.
- Many Eyes sur
Twitter.
- Gapminder,
plateforme de visualisations sur l'état du monde.
- Hans Rosling,
fondateur suédois de Gapminder sur Twitter.
- L'explorateur de
données de Google.
- Infoscopie, outil
gratuit
- Autres
outils
- L'interface de visualisation
interactive du Pew Research Center sur la "consommation" des
médias en 2009
- Infosthetics, blog
incontournable.
- Infoviz sur
Twitter.
- Comparaisons
entre les données ouvertes américaines et britanniques.
- Worldmapper, site
de données cartographiées, proposé par Pascal Kober, rédacteur en chef de la
revue L'Alpe
- Le
''datastore'' du Guardian
- Factual,
extraordinaire plateforme de partage de données: vous déposez en ligne,
d'autres enrichissent comme vous enrichissez les données déposées par d'autres
internautes.
- Les mots
d'Obama hiérarchisés par le Washington Post
- Une base 430 indicateurs sur
Gapminder
- Les projets de la
Sunlight Foundation qui milite pour l'accès aux données publiques (aux
Etats-Unis)
- Les laboratoires de la Sunlight
Foundation
- Conception
et fabrication d'une visualisation de données au New York
Times.
- Techniques de
visualisations des données (trouvées sur le fil Twitter de Caroline
Goulard)
- Petite leçon de
statistiques politiques sur le blog NetPolitique.
- Le blog de la Sunlight
Foundation
- EuroVAZST, symposium à
Bordeaux le 10 juin 2010.

Commentaires
Autre ressource intéressante, les cartogrammes de
http://www.worldmapper.org
Pascal Kober
Rédacteur en chef
Revue L'Alpe
Cultures et patrimoines de l'Europe alpine
Merci Pascal.
J'ajoute cette intéressante ressource dans le corps du billet afin d'en faire profiter les visiteurs du blog.
Certains ne lisent pas les commentaires.
interessant résumé des problématique de ce format. reste le frein principal des éditeurs actuellement : le cout !
J'avais évoqué le sujet avec quelques liens de graphistes d'informations sur mon blog
Catalogtree — http://www.gabyu.com/2009/09/01/inf...
et aussi constater l'importance du graphisme d'information dans le secteur de l'entertainment news — http://www.gabyu.com/2009/09/09/lin...