Twitter et la valeur ajoutée de l'information en ligne
Par Alain Joannes le mercredi 6 janvier 2010, 16:36 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Etudiant à l'Ecole de journalisme de Grenoble, Sina Mirabdolbaghi me
questionne sur les usages journalistiques de Twitter pour l'Observatoire du Journalisme sur
Internet.

L'entretien vient d'être mis en ligne à
cette adresse.
Une étudiante de l'IFP de Paris m'interroge sur le modèle économique de la
presse en ligne et sur les évolutions possibles du métier de journaliste.
Valeur ajoutée et modèle économique
C'est l'occasion d'amorcer une réflexion sur certains comportements
journalistiques face aux défis que doit relever l'industrie de
l'information.
- Parmi ces défis, l'adaptation du modèle économique des organes de presse
suppose que certains contenus soient payants. Sauf, évidemment, à mendier des
subsides au pouvoir politique en place.
- Pour que des contenus soient payants (et payés, c'est à dire achetés) ils
doivent comporter une valeur ajoutée (1) qui justifie le prix à acquitter pour
les consulter.
- Dans le frénétique engouement d'une partie de la profession journalistique
pour Twitter, les gourous prosélytes de
la twittosphère médiatique vont bien au-delà de l'affirmation ridicule
du "Monde" selon laquelle "Twitter est une agence de
presse".

C'est, brâment-ils, le médium incontournable et définitif de notre temps,
l'horizon indépassable des professionnels de l'information.
Et de proposer par exemple, à propos d'un match de football, le "contenu"
journalistique que voici::

Questions: quelle est la valeur ajoutée de ce contenu
journalistique ? Qui est prêt à payer pour lire cela ? Le même
journaliste qui a publié cela vivra-t-il des subsides que lui octroie le
pouvoir politique en place ?
Le culte suicidaire de la futilité twitterisée
Une autre manière de dévaloriser l'information en ligne consiste à ne retenir
du web en général et de Twitter en particulier que les futilités, les
insignifiances.
C'est à quoi s'adonne méthodiquement
"Le bruit du net" sur France Info.
Il n' y est question que de "buzz", de "people", de blagues bien grasses et de
factoïdes insipides, le tout énoncé - le matin notamment - avec la fatuité du
blaireau "qui en sait beaucoup plus mais qui ne veut pas tout dire
maintenant".
Cette posture journalistique a une origine idéologique et une conséquence
corporatiste:
- L'origine idéologique: Le web est un gisement de données,
d'informations et de documentation que ne peuvent contrôler ni les
intellectuels
"chiens de garde" de l'ordre établi ni surtout les hiérarques et
leurs minables chefaillons chargés de veiller sur la conformité, c'est à dire
le conformisme, de l'information (= surtout, être dans le ton général ). La
caporalisation des "petits soldats de l'actu" et le formatage des contenus
journalistiques supposent que le web soit écarté des sources qui échappent à
une hiérarchie aussi vieille que veule.
Ben Laden ou Britney Spears
En 1998, quand j'ai créé le "Journal du web" sur LCI, j'y ai systématiquement
diffusé des informations internationales ou économiques qui n'étaient pas
encore dans l'AFP. Par exemple, les premières tentatives d'attentats de masse
aux Etats-Unis, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 1999-2000, à Times Square
et à Las Vegas, puis les premières photos de Ben Laden recherché par le FBI
après cette opération manquée. Le directeur de l'information de l'époque
(l'inoubliable Jean-Claude Dassier) m'a ordonné de ne plus extraire des
informations sérieuses du web, seulement des anecdotes drôles sur les
personnalités connues. Par exemple, a-t-il aboyé, pourquoi n'as-tu pas parlé du
site qui vend aux enchères une petite culotte de Britney Spears ?
C'est, douze ans plus tard, la ligne éditoriale de l'émission de France Info
qui se pâme, entre autres débilités qu'elle met en valeur, sur le fait qu'une
présentatrice de télévision aurait montré son genou (çà, c'est le factuel de
l'info, coco), afin (attention, voici l'analyse de l'évènement) "de défier ses
jeunes concurrentes"...
France Info a déjà pas mal donné dans le futile.
"Le bruit du net" l'y enfonce avec une délectation masochiste.
- La conséquence corporatiste: Selon l'idéologie journalistique du
"web insignifiant" - idéologie qui est fondamentalement technophobe sous une
apparence "geek" - "le web est un truc d'adolescents ou de jeunes adultes
immatures". Et, de toutes façons, "le grand public est con par définition; donc
il faut lui balancer des conneries." (Sentence entendue des centaines de fois
dans les conférences de rédactions).
Prendre les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes pour
des imbéciles parce qu'ils sont vus comme une "masse" est une des causes
profondes de la "crise de la presse", laquelle a commencé bien avant
internet.
A force de mépriser les gens auxquels on s'adresse, ils s'en vont.
Exploiter le web comme la source privilégiée des futilités pour auditeurs
crétins , c'est dévaluer une profession déjà discréditée: on n'a pas besoin de
journalistes pour parler du "buzz" et des "people".
Au fait... Il n'est plus beaucoup question de journalistes-citoyens. Perdus de
vue ? Plus à la mode ? Déjà ?
1) La valeur ajoutée d'une information résulte de son caractère non
substituable (on ne la trouve pas ailleurs que dans l'organe qui la propose) et
elle fait l'objet d'un traitement
élaboré en rich media sur le web, dans une approche textuelle et
graphique exigeante comme celle du trimestriel
XXI, dans des réalisations radiophoniques somptueuses comme celles
de certains magazines de France Culture, par un gros travail de préparation, un
style, un ton de questionnements singuliers comme
chez Philippe Vandel sur France Info).

Commentaires
C'est vrai que les médias traditionnels ont tendance à ne rapporter que ce qui fait le "buzz" sur Internet (tout en se moquant de ce "buzz" qui abrutirait les gens). Mais je pense que les réactions idéologiques et corporatistes de nombreux journalistes cachent en fait leur incapacité à saisir qu'Internet n'est pas un média de masse, c'est à dire un média rassembleur, comme TF1, France 2 ou France Inter. Ils se fient à l'audience de telle vidéo (un chat qui chante) ou de tel article (le genou de la présentatrice) sans comprendre que dans la masse des internautes, seule une minorité s'intéresse à ces histoires. Quand certains journalistes télé, radio ou de l'écrit arrêteront de croire que l'audience fait tout, alors peut-être qu'on entendra (et qu'on écoutera) des informations originales tirées d'Internet.
Je ne sais pas si, comme vous l'écrivez, "une minorité d'internautes s'intéresse au chat qui chante et au genou de la présentatrice".
Si on se réfère aux succès de ventes en kiosques des magazines "people" et des couvertures les plus racoleuses des "news magazines" réputés sérieux, il y a lieu d'être circonspect.
Mon opinion personnelle est que l'entreprise d'anesthésie mémorielle (lobotomie citoyenne) commencée à la fin des années soixante-dix dans l'enseignement (réforme Haby), poursuivi dans les années quatre-vingt avec le transfert des contenus médiatiques de masse du service public vers les intérêts privés se prolonge avec la mise en oeuvre des ADM (Armes de Diversion Massive) dont le web est un des territoires.
Dans cette entreprise idéologique, les journalistes de plus en plus instrumentalisés participent à leur propre éviction puisque la futilité dont ils sont les propagateurs alimente - si j'ose dire - l'inforexie, c'est à dire le manque d'appétence pour l'information.
Le but recherché par la dévalorisation de l'enseignement de l'Histoire ("les rhumatismes du passé", selon Giscard) était bien d'enlever aux citoyens l'envie de comprendre leur époque. Ce but est pratiquement atteint. Avec le concours de journalistes suicidaires.