Etudiant à l'Ecole de journalisme de Grenoble, Sina Mirabdolbaghi me questionne sur les usages journalistiques de Twitter pour l'Observatoire du Journalisme sur Internet.

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L'entretien vient d'être mis en ligne à cette adresse.

Une étudiante de l'IFP de Paris m'interroge sur le modèle économique de la presse en ligne et sur les évolutions possibles du métier de journaliste.

Valeur ajoutée et modèle économique

C'est l'occasion d'amorcer une réflexion sur certains comportements journalistiques face aux défis que doit relever l'industrie de l'information.

  • Parmi ces défis, l'adaptation du modèle économique des organes de presse suppose que certains contenus soient payants. Sauf, évidemment, à mendier des subsides au pouvoir politique en place.

  • Pour que des contenus soient payants (et payés, c'est à dire achetés) ils doivent comporter une valeur ajoutée (1) qui justifie le prix à acquitter pour les consulter.

  • Dans le frénétique engouement d'une partie de la profession journalistique pour Twitter, les gourous prosélytes de la twittosphère médiatique vont bien au-delà de l'affirmation ridicule du "Monde" selon laquelle "Twitter est une agence de presse".


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C'est, brâment-ils, le médium incontournable et définitif de notre temps, l'horizon indépassable des professionnels de l'information.
Et de proposer par exemple, à propos d'un match de football, le "contenu" journalistique que voici::

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Questions: quelle est la valeur ajoutée de ce contenu journalistique ? Qui est prêt à payer pour lire cela ? Le même journaliste qui a publié cela vivra-t-il des subsides que lui octroie le pouvoir politique en place ?

Le culte suicidaire de la futilité twitterisée

Une autre manière de dévaloriser l'information en ligne consiste à ne retenir du web en général et de Twitter en particulier que les futilités, les insignifiances.Bruit_du_net_logo.jpg
C'est à quoi s'adonne méthodiquement "Le bruit du net" sur France Info.
Il n' y est question que de "buzz", de "people", de blagues bien grasses et de factoïdes insipides, le tout énoncé - le matin notamment - avec la fatuité du blaireau "qui en sait beaucoup plus mais qui ne veut pas tout dire maintenant".

Cette posture journalistique a une origine idéologique et une conséquence corporatiste:

- L'origine idéologique: Le web est un gisement de données, d'informations et de documentation que ne peuvent contrôler ni les intellectuels "chiens de garde" de l'ordre établi ni surtout les hiérarques et leurs minables chefaillons chargés de veiller sur la conformité, c'est à dire le conformisme, de l'information (= surtout, être dans le ton général ). La caporalisation des "petits soldats de l'actu" et le formatage des contenus journalistiques supposent que le web soit écarté des sources qui échappent à une hiérarchie aussi vieille que veule.

Ben Laden ou Britney Spears

En 1998, quand j'ai créé le "Journal du web" sur LCI, j'y ai systématiquement diffusé des informations internationales ou économiques qui n'étaient pas encore dans l'AFP. Par exemple, les premières tentatives d'attentats de masse aux Etats-Unis, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre 1999-2000, à Times Square et à Las Vegas, puis les premières photos de Ben Laden recherché par le FBI après cette opération manquée. Le directeur de l'information de l'époque (l'inoubliable Jean-Claude Dassier) m'a ordonné de ne plus extraire des informations sérieuses du web, seulement des anecdotes drôles sur les personnalités connues. Par exemple, a-t-il aboyé, pourquoi n'as-tu pas parlé du site qui vend aux enchères une petite culotte de Britney Spears ?
C'est, douze ans plus tard, la ligne éditoriale de l'émission de France Info qui se pâme, entre autres débilités qu'elle met en valeur, sur le fait qu'une présentatrice de télévision aurait montré son genou (çà, c'est le factuel de l'info, coco), afin (attention, voici l'analyse de l'évènement) "de défier ses jeunes concurrentes"...
France Info a déjà pas mal donné dans le futile. "Le bruit du net" l'y enfonce avec une délectation masochiste.

- La conséquence corporatiste: Selon l'idéologie journalistique du "web insignifiant" - idéologie qui est fondamentalement technophobe sous une apparence "geek" - "le web est un truc d'adolescents ou de jeunes adultes immatures". Et, de toutes façons, "le grand public est con par définition; donc il faut lui balancer des conneries." (Sentence entendue des centaines de fois dans les conférences de rédactions).

Prendre les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs, les internautes pour des imbéciles parce qu'ils sont vus comme une "masse" est une des causes profondes de la "crise de la presse", laquelle a commencé bien avant internet.
A force de mépriser les gens auxquels on s'adresse, ils s'en vont.
Exploiter le web comme la source privilégiée des futilités pour auditeurs crétins , c'est dévaluer une profession déjà discréditée: on n'a pas besoin de journalistes pour parler du "buzz" et des "people".

Au fait... Il n'est plus beaucoup question de journalistes-citoyens. Perdus de vue ? Plus à la mode ? Déjà ?

1) La valeur ajoutée d'une information résulte de son caractère non substituable (on ne la trouve pas ailleurs que dans l'organe qui la propose) et elle fait l'objet d'un traitement élaboré en rich media sur le web, dans une approche textuelle et graphique exigeante comme celle du trimestriel XXI, dans des réalisations radiophoniques somptueuses comme celles de certains magazines de France Culture, par un gros travail de préparation, un style, un ton de questionnements singuliers comme chez Philippe Vandel sur France Info).