Une profession discréditée aggrave son cas en se vautrant dans le ridicule
Par Alain Joannes le lundi 9 novembre 2009, 23:07 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
La crise d'hystérie berlinoise qui vient d'agiter frénétiquement le
journalisme à la française a repoussé les limites du ridicule tout en dévoilant
l'ignominie de l'arbitraire médiatique.
Le comble du grotesque a été atteint avec la mise en scène hypertrophiée d'un
spectacle futile, sans intérêt, sans autre contenu que d'insipides lieux
communs sur la Liberté. L'enflure des phrases rabâchées sans conviction ne
parvenait pas à dissimuler le vide du propos.
Le spectacle navrant de la sous-culture journalistique
Cette pénible journée de ruminations aussi prétentieuses que bêtifiantes
aura au moins eu le mérite de dévoiler le mécanisme pervers qui détruit la
crédibilité de l'industrie hexagonale de l'information depuis décembre 1989
(affaire du faux charnier de Timisoara).
En imposant cette morne commémoration comme le principal fait d'actualité de ce
9 novembre 2009, les rédactions, notamment audiovisuelles, ont montré la
dimension arbitraire de leur fonctionnement.
Ces rédactions ne songeaient en effet qu'à donner le spectacle narcissique de
leur improbable rencontre avec l'Histoire; mais ce n'était qu'un simulacre de
l'Histoire.
La réalité est que les journalistes ont écarté tous les autres sujet de leurs
sommaires. A les entendre - notamment sur Radio-France - et à les voir -
notamment sur les chaînes de télévision du service "public" - rien ne se serait
produit dans le monde, hormis le spectacle navrant de la sous-culture
journalistique en goguette à Berlin.
Les pitoyables décérébrés qui se comportaient à l'antenne comme si la France de
1989 avait libéré l'Allemagne de l'Est n'ont manifestement pas lu les mémoires
des acteurs politiques de l'époque (1) et ne savent donc pas qu'Helmut Kohl a
"trahi" son "ami" François Mitterrand en négociant directement avec Gorbatchev.
Mitterrand qui venait d'ailleurs de déclarer sur France 3 que la réunification
de l'Allemagne ne pourrait pas avoir lieu avant une donne dizaine
d'années.(2)
Pendant ce temps, Kohl négociait un prêt à l'URSS et, mieux informée, Margaret
Thatcher se rapprochait de Mitterrand pour essayer d'empêcher la réunification.
Seul le président américain de l'époque était tenu au courant de ce qui se
tramait entre Bonn et Moscou.
La France a été "cocufiée". C'est donc une vaniteuse cocue de l'Histoire que
les journalistes hexagonaux ont célébré, sans le savoir, le 9 novembre
2009.
Une industrie de la diversion qui s'instrumentalise au service du
pouvoir
Mais le commentaire 1 de Moktarama incite à examiner le fonctionnement des
médias du service "public" sous l'angle de la diversion.
La construction médiatique de cette diversion n'avait qu'une utilité: essayer
d'inscrire le pouvoir politique français dans l'Histoire. La France est éjectée
de l'Histoire depuis très longtemps. L'actuel président ne s'y résout pas. Il
construit un "ordre du jour" qui sert de conférence de rédaction et de sommaire
aux journaux du service "public".
En acceptant l'agenda élyséen sans aucun
discernement et sans aucune retenue, les journalistes de Radio
France et de France Télévision se laissent instrumentaliser. Ils concoctent un
écrin médiatique aux vanités du pouvoir en place. Ils détournent l'attention de
leurs audiences vers les efforts désespérés que déploie le locataire de
l'Elysée pour ne pas être éclipsé par un véritable acteur de l'Histoire en
train de se faire - ma définition de l'actualité -, Barack Obama.
Les historiens de 2109 qui voudraient savoir ce qui s'était passé un siècle
auparavant ne trouveraient dans les archives médiatiques de l'Hexagone que des
gens sous la pluie et des speakerines maquillées comme des mémères
endimanchées.
Privées d'informations pendant une journée entière, les audiences ont toutes
les raisons de mépriser une profession qui se déshonore en oubliant à ce point
que sa mission est de montrer, dans ce qui se passe, ce qui est décisif, ce qui
est important, ce qui change le cours des choses. Les nouvelles, quoi.
1) Aux futurs et jeunes confrères qui ne se reconnaissent pas dans le
journalisme à la française tel qu'il s'est exhibé à Berlin le 9 novembre 2009,
je recommande la lecture des pages 71 à 86 du livre d'Hubert Védrine, "Face à
l'hyper-puissance" (éditions Fayard). Hubert Védrine était un très proche
collaborateur de François Mitterrand. Il a participé à la structuration de la
politique franco-allemande. Il raconte très honnêtement ce qui s'est passé en
novembre 1989. Par sa culture et son expérience, Hubert Védrine est un des
personnages publics les plus estimables de la France actuelle. Raison pour
laquelle les médias le consultent peu.
2) Cité par "Le monde électronique" du 11 novembre 2009,
un journal suisse fournit des liens vers des sources officielles
sur les méfiances françaises à l'égard de la réunification allemande.
Commentaires
Ce qui est amusant, c'est de voir tout ce petit monde s'entre-congratuler, les jeunes faisant des interviews - complaisantes jusqu'à l'écoeurement, bien sûr - de leurs aînés journalistes "qui y étaient" , comme si ça avait un quelconque intérêt, et que l'évènement fut à l'époque (si je ne m'abuse, jeunesse oblige) infiniment moins traité que de nombreuses autres infos liées à l'effondrement gorbatchévien. Ca donne presque envie d'approuver Mitterrand dans ses déclarations obstinées "ça concerne avant tout les Allemands" et son refus d'aller à Berlin faire une photo avec Kohl .
M'enfin, ça aura aussi donné lieu à un amusant jeu de pistes dans le storytelling présidentiel du Fessebouque de Sarkozy ;-)
En 1989, l'ouverture du mur de Berlin a été traité, correctement, comme l' évènement historique qu'il a été.
Au moins deux raisons à cela:
1) De nombreuses "singularités" gorbatcheviennes (mais pas seulement) permettaient d'entrevoir, non pas la date et la forme de l'évènement, mais une évolution accélérée dans le sens de cette "émergence".
( Je traite en détail des rapports entre singularités et émergences dans mon livre.)
Les médias occidentaux ne savaient pas ce qui allait se passer mais ils étaient prêts. En particulier grâce aux réseaux protestants anglo-saxons qui préparaient le changement depuis longtemps en RDA. Dès 1985, j'ai pu constater à Berlin l'activité de ces réseaux protestants qui profitaient notamment du fait que la RDA "louait" de la main d'oeuvre à bon marché à la RFA: les travailleurs communistes étaient offerts à la journée aux firmes capitalistes de l'Ouest moyennant des devises - dollars, marks - dont le régime avait grand besoin.
La grande différence entre le traitement journalistiquement adapté du 9 novembre 1989 et les bouffonneries médiatiques du 9 novembre 2009 est qu'il y a vingt ans, la presse française était "à la traîne" de la presse internationale. En 2009, le journalisme à la française s'est distingué par sa vacuité boursoufflée.
2) Votre commentaire m'incite à compléter mon billet avec la notion de "diversion". Une diversion construite par le service "public" de l'information pour fabriquer une mise en scène au profit des gens actuellement au pouvoir en France.
La diversion me paraît être , avec la paresse intellectuelle et les connivences, dont la corruption organisée, une des caractéristiques dominantes du journalisme à la française.
Cette caractéristique s'accentue depuis 2007 en raison de la veulerie journalistique. Un esprit sans précédent de soumission - pire qu'à l'époque où le ministre de l'information composait le sommaire du journal télévisé - amène la profession à accepter sans discernement "l'ordre du jour" par lequel les pouvoirs politiques et économiques construisent eux-mêmes l'actualité. A la place des journalistes.
A coup sûr, cet article fera la "une" de tous les médias du "Service public", dès demain. En effet, les journaleux auront besoin de se "racheter" !
Ce billet n'a pas été rédigé contre les journalistes du service "public" parmi lesquels se trouvent sans doute d'estimables professionnels réduits à l'impuissance.
Ce billet a été rédigé pour les futurs et jeunes journalistes, avec l'espoir qu'ils veuillent et puissent réhabiliter le métier d'informer.
Ouf ! Merci pour ce commentaire salvateur, je bouillais intérieurement chaque matin à l'écoute de France Inter tant ils m'énervaient. Les commentaires pontifiants de B. Guetta, notamment, ont le chic de me provoquer une sorte de rage dentaire généralisée.
Par ailleurs, cette célébration a été instrumentalisée opportunément en panégyrique de l'UE, version traité de Lisbonne, hors de laquelle, comme chacune le sait, point de salut...
La vérité est que j'ai honte de faire (encore un peu) partie d'une corporation qui n'a même pas conscience du discrédit dans lequel elle patauge.
Quand je suis entré dans ce métier, le 1er septembre 1961, le journaliste était regardé comme quelqu'un d'utile à la société, aussi bien à l'échelon local où j'ai commencé qu'au niveau national.
Aujourd'hui se dire journaliste, c'est risquer de s'attirer au mieux des ricanements, au pire des insultes.
Mais, vous avez raison, la profession qui s'aveugle sur elle-même par ses connivences avec les pouvoirs s'auto-congratule et pontifie avec la suffisance de courtisans obsolètes qui n'ont pas compris ce que disaient à leur propos Coluche et Desproges notamment.
"La France est éjectée de l'Histoire depuis très longtemps. L'actuel président ne s'y résout pas"
Vous citez Vedrine à la fin de votre billet en recommandant sa lucidité et ses ouvrages. Il me semble l'avoir entendu conseiller aux français d'éviter les exces de gloriole et les excès de mépris qu'ils s'infligent. Et je me demande si l'opinion qui veut que "la france est éjectée de l'histoire depuis longtemps" ne soit précisément une manifestation d'orgueil.
Il y a de l'orgueil à prétendre que si l'on est pas premier on est plus rien, que les autres places ne sont que des strapontins et qu'il vaut mieux se draper dans sa dignité et quitter la pièce quand on est plus en mesure d'imposer ses vues aux autres. Il faut au contraire évaluer lucidement ses atouts et ses intérêts, les jouer adroitement à leur juste valeur, ni trop haut ni trop bas.
Mais peut-être avez vous forcé le trait pour les besoins de votre critique des célébrations du 9 novembre ?
Au sujet de la mobilisation totale des médias pour la commémoration pendant 24 h, voire la décapante chronique de Stéphane Guillon le 10/11....
En affirmant que la France est éjectée de l'Histoire depuis très longtemps, je ne force pas le trait. C'est une analyse que je fonde sur la théorie des "Challenges and responses" d'Arnold Toynbee. Voici les références historiques - forcément résumées - avec lesquelles je nourris mon analyse:
- sur le plan militaire qui est, selon Hubert Vedrine, la caractéristique fondamentale des grandes puissances, la France n'a pas gagné une seule guerre depuis 1809.
- sur le plan scientifique et technologique, la France est passée à côté de toutes les grandes innovations qui structurent la vie de milliards de gens sur la planète. Citer toutes les capitulations et défaites nationales, de la photographie au web en passant par le cinéma, la télévision, l'informatique, le nucléaire civil, l'imagerie à résonance magnétique, serait trop long. Il faudra bien que quelqu'un raconte un jour pourquoi et comment la DGT( ancêtre de France Télecom), Giscard, Barre et Norbert Segard ont torpillé en 1979 l'avance française dans les protocoles de télécommunications par paquets. Il suffirait d'ailleurs de comparer les dépenses françaises (publiques et privées ) en recherche fondamentale, en recherche et développement avec celles de plusieurs pays comparables et émergents pour mesurer l'ampleur du déclin.
- sur le plan économique, et en admettant que l'économie soit une science - ce que je conteste - la France ne produit strictement rien dans le domaine théorique depuis des décennies. L'économie française est - sauf dans l'armement, le luxe et l'agroalimentaire - en déclin depuis le début des années soixante dix, c'est à dire depuis le début de la mondialisation. Seuls les gens qui n'ont ni mémoire ni culture refusent d'admettre que l'euro est le nouveau nom du deutsche mark et que la dévaluation perpétuelle du franc perdure dans l'amoncellement des déficits structurels - auxquels "la crise" sert d'alibi - et d'une dette phénoménale. Sans l'euro, le franc aura été dévalué trois ou quatre fois depuis 2002 et l'Allemagne règnerait sur l'Europe à travers sa monnaie.
- sur le plan culturel, aucun philosophe depuis Sartre, aucun musicien depuis Boulez, aucun écrivain depuis Camus, aucun peintre depuis l'Ecole de Paris (qui est d'ailleurs plus heureusement cosmopolite que française), aucun cinéaste n'a eu le rayonnement international que la fameuse exception culturelle et le narcissisme des élites hexagonales prétendent préserver. Vous ne manquerez pas de m'opposer dans ce bilan des oublis que je considérerai comme des cas isolés confirmant la règle générale.
Avant d'adopter et de chercher à vérifier des théories comme celle d'Arnold Toynbee - que seul Raymond Aron a eu le courage de défendre contre la scholastique hexagonale - je me fie à l'expérience. Ayant énormément enquêté comme journalistes sur le terrain économique, technologique et culturel dans des pays comme le Japon, les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Europe de l'Est et certains pays arabes, je peux vous affirmer que l'opinion que ces peuples ont de la France est plutôt humiliante pour quelqu'un qui, comme moi, aime son pays pour son histoire et pour son potentiel gaspillé. Une des remarques les plus fréquentes entendues depuis mes premiers reportages à l'étranger au début des années soixante-dix est celle-ci: " So frenchy..." Que je traduis par "tellement léger, tellement mignon, si peu fiable".
Dernière illustration de la thèse avancée dans mon billet sur l'instrumentalisation des médias du service "public" par un pouvoir politique en manque de dimension historique: ce matin sur France Info, un animateur (je n'ose pas lui accorder le titre de journaliste) s'efforçait pathétiquement de faire dire au chef du service "étranger" de la station que la présence d'Angela Merkel à l'arc de triomphe avec le président français était un "geste historique". Le malheureux spécialiste a pataugé dans les circonlocutions pour ne pas avoir à qualifier d'historique cette singerie commémorative qui n'avait d'autre objectif que d'inscrire Nicolas Sarkozy dans la mythologie De Gaulle-Adenauer, Mitterrand-Kohl. Mais l'animateur revenait à la charge: "C'est bien un geste de portée historique, non ? - heu hum en tous cas (répondait le pauvre spécialiste) Nicolas Sarkozy le pense et heu, hem c'est à dire qu'Angela Merkel ne dit pas le contraire..." Et, bien sûr, l'animateur et le spécialiste ont fini par se mettre d'accord sur le lien entre le Chemin des Dames et...les pitreries commémoratives du Mur de Berlin 2009.
Ma conclusion: les journalistes qui se prêtent à de tels maquillages de l'Histoire se font les instruments d'une diversion au profit d'un pouvoir en manque de grandeur par rapport à l'Histoire telle qu'elle se fait aux Etats-Unis, en Chine, en Inde, au Brésil, en Allemagne et en Europe de l'Est.