Joffrinades et woltonneries enrichissent la franchouillardise
Par Alain Joannes le mercredi 23 septembre 2009, 13:08 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Une joffrinade est une idée émise par Laurent Joffrin à propos des rapports
entre l'information et le web.
Exemple de joffrinade: Il faut taxer les fournisseurs d'accès pour financer la
presse quotidienne imprimée sur du papier. Au XIX ème siècle il aurait fallu
taxer les convois ferroviaires pour financer les propriétaires de
diligences.
Une woltonnerie est une idée émise par Dominique Wolton sur le
journalisme.
Exemple de woltonnerie: la diffusion d'une réflexion raciste proférée par le
ministre de l'intérieur relève du journalisme poubelle. Selon l'étonnant
sociologue, le fait de publier des propos publics tenus par un personnage
public dans un lieu public et enregistrés par un journaliste de Public Sénat
est un comportement ordurier.
Dans "Le Nouvel Observateur" du 24 septembre 2009, Denis Olivennes regrette
d'avoir déclaré qu'internet est "le tout-à-l'égout de la démocratie". Il n'a
toujours rien compris mais ça m'évite d'avoir à le "néologismer" en
olivennardise.
Nous sommes bien en France, en 2009, avec ses intellectuels qui pensent très
fort.
Actualisation le 20 octobre 2009: Ces trois "cerveaux"
hexagonalement formatés rejoignent donc, dans la grotesquerie nationale, un
consternant déchet biologique nommé Jacques Séguéla.
Parmi un ramassis télévisuel de blaireaux bouffis de fatuité, le clown
pathétique a eu à propos du web des mots d'une délicate lucidité: "saloperie",
"ordure"...
Concepts lacaniens généralement mobilisés pour aider les déficients neuronaux à
masquer leur incompétence. Le vieux monsieur crachotte sur ce qu'il ne maîtrise
pas et qu'il ne peut pas comprendre: çà l'énerve, il trépigne et
glaviotte.
Le fait que l'improbable Séguéla - un des rares résidus des fausses valeurs
médiatiques bricolées par le siècle précédent - le fait que ce débris soit
encore un peu en vie (sauf sur le plan cérébral) tend à prouver qu'en France,
le ridicule ne tue pas vraiment.
Wolton, Joffrin et Olivennes sont en bonne compagnie. .
Commentaires
La woltonnerie est plus complexe, si je peux me permettre.
Il s'agit :
- de prendre la parole pour ne la lâcher que 5 minutes plus tard, malgré toutes les tentatives de l'animateur du débat pour reprendre la main
- de marteler la même idée à chaque intervention, car répétition vaut démonstration
- de considérer que trop d'information est nuisible à la compréhension
- d'occulter que chaque personne filtre les informations en fonction de ses intérêts, de sa capacité de traitement et d'absorption
- de préférer l'époque bénie du Minitel à Internet, espace qui "n'est pas légitime"
- de ne pas voir dans les images prises sur le vif un retour de bâton qui fait suite à la volonté des politiciens de mettre en scène leur vie publique à des fins d'image / sympathie
- de confondre "pris sur le vif" (un rush) et "piégé" (une manipulation, un mensonge, l'extorsion de verbatims)
C'est bien pire que ça, mon pauvre monsieur.
J'ai failli provoquer, en septembre 2000, l'implosion du petit bonhomme frénétique en lui montrant comment lui et ses oeuvres étaient cités sur le web.
Au vu des quelques résultats affichés par le moteur de recherche (Copernic) avec son nom alors peu répandu, il s'est mis à s'agiter dans le studio de LCI et à piailler d'une voix suraigüe en s'étranglant: " Mais ...mais ... d'où ça sort, tout ça ? Je m'insurge...arrrrghh... Je n'ai pas autorisé...pffff ... Je porte plainte ...C'est un scandale...pouff ...ils n'ont pas le droit de parler de moi."
J'ai essayé de le calmer en lui faisant apporter un verre d'eau et en lui expliquant que son éditeur avait (peut-être) cru bon de présenter ses ouvrages sur internet. Le pauvre était vraiment dans tous ses états. Il ne savait manifestement pas ce qu'est le web.
Je crois l'avoir achevé en lui demandant pourquoi il essayait, à l'époque, d'être l'anti-Bourdieu alors que, de toute évidence, lui et Bourdieu (que j'avais également rencontré) n'étaient pas - et ne sont toujours pas - du même calibre.
Quand Bourdieu m'expliquait pourquoi il ne viendrait pas s'exprimer dans mon émission de radio, c'était respectable. J'étais obligé de m'incliner devant les arguments de quelqu'un qui connaissait le fonctionnement intime des médias. Qui savait, en somme, de quoi il parlait et pourquoi il ne voulait pas s'y commettre..
Quand Wolton se répand dans les médias, c'est grotesque. Je suis plié en deux et je me demande pourquoi les journalistes se compromettent en tendant leurs micros à de tels bouffons. Il est vrai que la sous-culture journalistique, notamment dans l'audiovisuel, se contente de peu lorsqu'il s'agit de penser.
Mais ne généralisons pas: un journaliste du "Monde", Gérard Courtois, lui règle magistralement son compte dans l'édition électronique du 21 septembre. En voici la chute:
"Tout à la défense de son sujet d'étude, ne fustige-t-il pas, dans son dernier ouvrage (Informer n'est pas communiquer, CNRS éditions) cette mauvaise et trop facile habitude de "diaboliser la communication", sans en percevoir les mécanismes si complexes et l'horizon métaphysique : celui de "l'incommunication". On ne peut que s'incliner bien bas. A la hauteur de cette logorrhée. "
L'article de Gérard Courtois est à lire intégralement.
...un salut amical en passant....
C'est un plaisir de vous lire à nouveau...
Ce que je lis et ce que j'entends à propos de l'information et du journalisme en France ne me donnent vraiment pas envie de prolonger ce blog.
D'autres thèmes de réflexion, plus opérationnels et plus enthousiasmants, absorbent la part de mon temps que je dédie à la réflexion prospective.
Je ne perpétue ce blog qu'en raison d'une intuition: il y aura peut-être trois ou quatre futurs journalistes qui feront leur miel de mes billets, ou de quelques uns, comme j'ai bénéficié des remarques et réflexions de vieux journalistes, à mes débuts dans les années soixante.
Je ne m'adresse, en vérité, qu'à ces trois ou quatre hypothétiques futurs journalistes.
Aujourd'hui, si vous aviez 20 ans, est-ce que vous choisiriez d'être journaliste ?
J'espère faire partie d'eux cher Alain. Et donc je vous remercie de l'attention que vous me portez...
Bien à vous
Non, si j'avais vingt ans aujourd'hui, je ne serais pas journaliste.
Cette réponse mérite quelques justifications.
Dans les conditions actuelles en France et si j'avais vingt ans, je ne serais pas journaliste parce que l'information n'y est pas traitée de manière intéressante, sauf par quelques journalistes que j'admire et dans quelques rares organes de presse.
L'information n'étant pas intéressante, elle n'intéresse personne; comme elle n'intéresse personne, elle a peu de valeur; il est donc logique que les citoyens refusent de la payer. Cette dévalorisation de l'information a commencé en France bien avant l'avènement du web puisque notre pays est - depuis plus de trente ans - la nation développée où il se lit le moins de journaux en proportion du nombre d'habitants, record mondial de désintérêt. Cette réalité rend les joffrinades et autres woltonneries aussi grotesques que malhonnêtes.
Je nuance ma réponse négative à la question "Si vous aviez vingt ans aujourd'hui, seriez- vous journaliste ?" par cette précision: je ne considère pas, avec l'amère et prétentieuse nostalgie du vieux journaliste grincheux, que les années soixante de mes débuts dans ce métier étaient un âge d'or.
Ce à quoi je me soustrais de plus en plus aujourd'hui, c'est à la paresse intellectuelle et à la lâcheté d'une majorité de journalistes ainsi qu'à l'incompétence crasse des patrons de presse. (On peut penser ce qu'on veut de Murdoch sur le plan idéologique, mais c'est un vrai patron de presse. En dépit de ses visions changeantes, il a une passion farouche que je ne discerne nulle part dans l'affligeante galerie des "patrons" hexagonaux.)
Le journalisme tel que j'ai eu la chance de le pratiquer depuis le 1er septembre 1961 m'a tellement apporté que je ne conçois pas de le pratiquer dans les conditions actuelles, avec de tels "confrères" et de tels "patrons".
Si j'avais vingt ans aujourd'hui, j'essaierais d'être chercheur dans un domaine scientifique: physique ou/et astrophysique.
Cependant, dernière nuance, si j'écris encore sur le journalisme, c'est bien parce que je crois qu'il y a parmi les futurs journalistes, un potentiel de régénération. J'en ai rencontré quelques uns grâce à ce blog, mais aussi dans la filière des apprentis du CFJ ainsi que dans certaines promotions de l'IFP.
Content de retrouver vos parutions et billets d'humeur.
Je comprends en grande partie vos doutes quand à l'intérêt de le poursuivre lorsque l'on voit l'état de la presse en France et l'état d'esprit de beaucoup de confrères, mais, travaillant régulièrement avec de jeunes journalistes à peine sortis d'école (je suis jri à france 3), je garde espoir dans une tres prochaine mutation des pratiques.
Non seulement, la génération des vingtenaires n'est pas du tout effrayée par les outils numériques et les réseaux, mais en plus, pour au moins les quelques avec qui j'en ai discuté, elle est très au fait des impasses des pratiques majoritaires actuelles (peu de valeur ajoutée dans la production "mainstream", peu de réflexion et de recul sur les sujets, contraintes quasi industrielles dans les process de production...). Et dans une certaines mesure, ces jeunes ne sont plus prêts à se fondre dans un système qui de toute façon est quasiment mort à leurs yeux. Ils n'en attendent plus grand chose professionnellement et aussi important, pécuniairement.
D'où m'a-t-il semblé au cours des conversations une plus grande capacité à dire "f...k" au discours "tu acceptes la médiocrité et tu reste insatisfait, mais tu gagnes tes petites piges".
Par contre, il y avait chez ces rédactrices et redacteurs une vraie absence de repères, de sites, d'exemples de ces nouvelles formes de journalismes possible. "On sait que c'est mort, on a plus envie, mais on sait pas vers ou aller !" pourrait assez bien résumer ce que j'ai pu entendre. Et c'est LA que votre blog, comme celui d'un Jarvis, comme mediatrend, comme afp-mediawatch, mediastorm et plein d'autres sont indispensables. Alors, vraiment, n'arrêtez pas vos analyses, chroniques et coups de gueules.
Cordialement,
Stéphane Méril
Ce que vous soulignez sur l'absence de repères dont souffrent les jeunes journalistes confirme une information ahurissante récemment collectée: certaines (prestigieuses) écoles de journalisme ne proposent aucune formation au web.
Rien sur la recherche, rien sur le recoupement, rien sur la vérification, rien sur la validation des sources, rien sur la veille, rien évidemment sur le traitement des contenus en rich media. Pour ces écoles de journalisme en 2009, le web n'existe pas.
Merci de comparer mon modeste blog aux blogs que vous énumérez et pour lesquels je nourris une grande admiration.