"Le Monde" pas très au courant
Par Alain Joannes le vendredi 19 juin 2009, 15:52 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Après avoir élevé Twitter au rang
d'agence de presse, "Le Monde" daté du 20 juin 2009 présente comme
une pratique journalistique sans précédent le fait que deux journalistes de "La
Nouvelle République" aient pu raconter un procès en temps réel sur le site web
du quotidien régional.

Il va falloir que les salariés du morne quotidien vespéral se réveillent ou,
mieux, que la sentencieuse institution du journalisme à la française se dote
d'une cellule de veille. Juste pour regarder ce qui se passe autour d'elle dans
l'univers de l'information.
Le compte rendu en direct sur internet de procès criminels depuis la salle
d'audience se pratique en effet dans
le Kansas et ailleurs depuis 2007. Et, en l'occurrence, avec
beaucoup plus d'ingéniosité que l'expérience "inédite" de "La Nouvelle
République." A lui seul, Ron Sylvester, du "Wichita Eagle" , avait réalisé un
reportage beaucoup plus riche que la production textuelle des deux journalistes
français.
France 3 Toulouse fait ça depuis mars
En plus, comme le signale Pascal
Menigoz ( voir son commentaire), la rédaction de France
3 Toulouse a commencé dès le mois de mars à raconter le procès
AZF, minute par minute, en direct depuis la salle d'audience.
La pleine page que "Le Monde" consacre au travail des journalistes de "La
Nouvelle République" célèbre une "première" hexagonale qui n'en n'est pas
une.
Toulouse, c'est sans doute trop loin pour deux journalistes parisiens. Et puis
France 3 n'est pas, comme "Le Monde" et "La Nouvelle République", un organe de
presse écrite.
Quoi qu'il en soit, les ébahissements successifs de la rédaction du "Monde"
confrontée aux usages des technologies de réseaux peuvent refléter
l'obsolescence culturelle (culture= comprendre le monde dans lequel on vit) de
cette rédaction, ou s'interpréter comme un symptôme parmi d'autres du retard
français. Les deux sans doute.

Commentaires
Un peu d'eau à votre moulin (qui aime bien châtie bien.. Le Monde ?), avec ce lien sur le suivi du procès AZF par la rédaction de France3 Toulouse.
http://sud.france3.fr/info/proces-a...
"Les ébahissements successifs de la rédaction du "Monde" confrontée aux usages des technologies de réseaux peuvent refléter l'obsolescence culturelle (culture= comprendre le monde dans lequel on vit) de cette rédaction, ou s'interpréter comme un symptôme parmi d'autres du retard français. Les deux sans doute."
Tout cela étant doublé d'un gallocentrisme de la plus belle espèce.
Merci pour cette information qui mérite de figurer dans le billet lui-même.
Précision: je ne cherche pas à châtier "Le Monde" mais j'aime de moins en moins ce journal.
La désaffection a commencé sous l'ère Colombani. Elle s'accentue au fil des mois.
Quelques articles admirables de temps en temps, une vision encore un peu panoramique de l'actualité.
Mais, des analyses économiques inconsistantes, sauf celles de Breaking Views et de l'éditorialiste emprunté au FT, des thèmes géopolitiques traités deux ou trois jours auparavant par le New York Times, des articles de politique intérieure d'une incroyable fadeur, des éditoriaux fréquemment ridicules tant le manque de courage y est mal dissimulé.
Compte tenu de l'indigence de l'information franchouillarde, je suis obligé de consulter - de plus en plus vite - "Le Monde" électronique. Ce qui me permet de suivre, sans joie excessive, le déclin de la presse française par affaissement intellectuel. De toute évidence, cette rédaction a subi une grave hémorragie de neurones.
"Le Monde" d'avant Colombani et de ses piètres successeurs n'était pas celui d'un âge d'or. On pouvait ne pas être d'accord avec les articles de Raymond Barrillon (auteur d'un inoubliable "Mitterand, oui la constance") ou de Gilbert Mathieu, trouver Passeron, Bergeroux ou Pfister un peu trop proches des mouvances politiques qu'ils observaient. Mais ils délivraient des informations, proposaient des analyses fortes, incitaient à la réflexion. Sans parler des talents de plume d'André Laurens ou de Jean-Yves Lhommeau, auteur d'un reportage génial sur Mitterand grignotant du fromage arrosé de champagne dans une barque avec des potes paysans sur un lac d'Auvergne.
Il y a aujourd'hui une sorte d'imposture à survivre de cet héritage tout en renonçant à ses valeurs.
Le problème posé par "Le Monde" est qu'il reste un modèle pour les futurs et les jeunes journalistes.
Or, non seulement ce "modèle" offre des contenus de moins en moins consistants, de moins en moins stimulants mais, en plus, il incarne le refus de l'innovation, la résistance au changement qui - notamment à cause de la technophobie d'une majorité de journalistes - accélère le déclin de la presse hexagonale.
Excellent. Et No comment.
A noter que Ron Sylvester journaliste au kansas.com explique par ailleurs que Twitter est devenu l'un de ses outils réguliers de reportage.
Je pense qu'il a délaissé le reportage richmédia car trop lourd à mettre en oeuvre sur ce genre d'événement, où ce qui compte c'est la chronologie de l'événement, et l'émotion de l'instant.
Chaque procès lui a valu une centaine de followers supplémentaires, donc une audience grandissante.
Ron Sylvester a été bien avisé, après sa tentative de décembre 2007, de délaisser le traitement de l'actualité judiciaire en rich media. Seuls les évènements ou phénomènes complexes sont éligibles au rich media. C'est rarement le cas pour le déroulement d'un procès.
Twitter convient parfaitement à une narration linéaire et aux "rebondissements" d'un procès.
Utilisé par des journalistes, ou par des témoins validés en mode "crowdsourcing", cet outil est plus important pour l'information en ligne que l'avait été France Info pour l'information radiodifffusée en 1987.
Outre la collecte participative, Twitter peut servir de plateforme de travail collaboratif aux rédactions qui opèrent en essaims sur des évènements 'chauds" et, bien sûr, à la publication de "nouvelles" en temps réel.
Il y a une belle réflexion à mener sur la manière de raconter instantanément, de réutiliser les tweets dans une narration distanciée et plus classiquement web ainsi que sur l'intégration de cette nouvelle forme d'écriture journalistique dans un dispositif informationnel plus large qui engloberait notamment l'interactivité, les lecteurs-conseils et le rich media.
« (...) Les ébahissements successifs de la rédaction du Monde confrontée aux usages des technologies de réseaux peuvent refléter l'obsolescence culturelle de cette rédaction (...) »
Non, non, ça reflète juste le fait qu'on a bombardé responsable des pages consacrées aux nouvelles technologies un journaliste qui était auparavant chargé des... religions ;-) Sans probablement s'inquiéter de savoir s'il était compétent ou non dans ses nouvelles fonctions...
Si ce que vous dites est vrai, çà ne change rien au diagnostic général: cette rédaction est farouchement technophobe. Cela se voit à l'absence totale de créativité dans la version électronique à laquelle je suis malheureusement abonné, les autres journaux étant pires.
Or, être technophobe en cette période de mutation des industries de contenus, quand on est journaliste, c'est une forme d'obsolescence culturelle.
La dame du "Monde" qui, auparavant, avait érigé Twitter en agence de presse témoignait comme les (deux !) auteurs de la page sur "La Nouvelle République" témoignait d'un effort pathétique pour afficher une "geek attitude". Mais cette technophilie naïve - rien de tel que de signer un papier sur Twitter pour sembler être "dans le coup" - se retourne contre une des valeurs anciennes du titre: la fiabilité.
Quand un journal comme "Le Monde" écrit que Twitter est une agence de presse, il n'y a plus grand chose à attendre de son capital intellectuel: culture, discernement, distanciation, acuité, style.
Il suffit d'ailleurs de lire le papier de la une de ce lundi 22 juin sur la récente prestation élyséenne pour mesurer l'ampleur du désastre.
Et nous aux DNA, nous avions utilisé Cover It Live bien avant également la NR pour couvrir un procès en direct. @SI a eu la gentillesse de rééquilibrer les infos.
http://www.lemonde.fr/societe/visue...
Pour tout de même rendre à César ce qui lui appartient, je voulais attirer votre attention sur ce reportage multimédia du monde.fr. Avec photos, sons et vidéos, ils ont construit un récit journalistiquement cohérent et plutôt intéressant sur le corps en prison, que l'on peut sûrement qualifier de rich média.
Arrivera, peut être, un jour on l'on aura plus honte du journalisme web français des "grands" médias... Restés comme le dit justement Alain Joannès la référence des étudiants en journalisme...
Oui, c'est du très beau travail. C'est remarquable bien qu'encore un peu trop linéaire, à la manière des médias traditionnels de flux (radio et télévision). Mais ne chicanons pas, ne boudons pas notre plaisir: c'est intéressant et c'est bien fait.
Il y a évidemment des gens qui, au "Monde" comme dans d'autres journaux encore plus attardés, ont compris ce qui se passe et voudraient travailler avec les outils et les modes d'expression de leur époque.
Le problème est qu'ils sont isolés puisque la production rich media que vous mentionnez à juste titre est exceptionnelle dans la production éditoriale du quotidien de référence.
Beaucoup plus probant aurait été un travail de ce type sur des phénomènes d'actualité complexes et durables comme la crise économique ou l'apparition du virus A/H1N1.
Le fait qu'une réalisation comme "le corps incarcéré" soit si rare et décalée par rapport à l'actualité, comme un supplément intemporel, révèle de lourdes pesanteurs sociologiques et de puissants blocages culturels.
Enfin, le sujet de ma note ainsi que les commentaires ne portaient pas sur la capacité du "Monde" à proposer de temps à autres une document multimedia convaincant, mais sur l'inanité - la perte de fiabilité - de certains articles sur le compte-rendu en temps réel ou sur Twitter.
Le décès de Michael Jackson nous montre bien le délire autour de Twitter. Les 20% de maniaques de la micro messagerie donnent l'impression que tout le monde est branché sur la vitesse de l'info. Ce n'est pas vrai. La grande majorité - jeunes et moins jeunes - des consommateurs du journalisme n'a pas le temps de suivre le n'importe quoi du Twitterfall. Twitter ne remplace aucune source sérieuse d'information. Twitter est un jeu ... un casino. Si c'est vrai, bingo !
Le danger pour les médias organisés est qu'ils se laissent emporter par les 20% qui n'ont rien à perdre et qu'ils sur ou sous/ évaluent l'actualité. Le fait que Michael Jackson a pu engorger le trafic sur Twitter prouve-t-il que le sujet est méga important ? Le fait d'attendre pour confirmer son décès est une honte ? Le Monde est déboussolé. Twitter n'est pas une agence de presse.
Votre commentaire m'inspire plusieurs réflexions, dont certaines auraient dû se transformer en un billet si j'avais le temps de le rédiger.
Je persiste à croire que Twitter peut être un outil journalistique précieux dans certaines circonstances et dans une exploitation professionnellement exigeante.
Ce que le décès de Jackson prouve - vous avez raison - est que Twitter est beaucoup plus un vecteur de banalités et d'émotions que d'informations.
Mais ce que Twitter révèle aussi, c'est la twitterisation de l'information conventionnelle. Les radios ne cessent de répéter les mêmes lieux communs, les mêmes clichés, les mêmes stéréotypes, les mêmes phrases creuses, sans aucune information, qui peuvent effectivement tenir en 140 caractères.
J'ai attendu la parution des quotidiens pour voir si la presse écrite saurait prendre du recul. Pas du tout. Les mêmes clichés, les mêmes phrases inconsistantes.
La presse écrite accélère son suicide en "courant" après l'information "fast food" des radios qui "courent" après le web et surtout après Twitter en se mettant à twitteriser grave.
Gazouillis radiophoniques tellement insipides qu'un automate aurait pu, vendredi, remplacer les préposé(e)s incultes, décérébré(e)s, aux microphones d'une radio que je ne cite pas, par pitié pour ceux qui essaient encore d'y faire du journalisme.
Aucun approfondissement, aucun arrière-plan culturel sur le contexte musical, sociologique, politique, économique dans lequel la production musicale de Jackson a pu s'épanouir: les seventies des Afro Américains, la Tamla Motown, le Philadelphia sound, Quincy Jones prodigieux personnage. Rien que de l'émotion bébête et répétitive. Comme souvent sur Twitter.
J'ai écrit dans mon bouquin et répété sur ce blog que la paresse, le conformisme, l'inculture des journalistes est une des causes principales de la "crise de la presse". Ce que j'ai entendu et ce que je viens de lire à propos de Jackson prouvent que la twitterisation des "cerveaux" journalistiques est plus avancée que je ne le pensais. Pas plus de cent quarante neurones par tête.
"Le Monde" daté du 20 juin 2009 présente comme une pratique journalistique sans précédent le fait que deux journalistes de "La Nouvelle République" aient pu raconter un procès en temps réel sur le site web du quotidien régional.
Un pratique journalistique sans précédent pour la NR… C'est sans doute ce que voulait dire Le Monde :-)
Ce qui en dit long sur le travail d'investigation, de recoupement, de vérification des journalistes du "Monde". Sans parler de leur sens du discernement pour évaluer une information et hiérarchiser les faits qui constituent la matière de l'actualité.
Car, tout à fait entre nous, Laure, est-ce que "l'innovation" qui n'en est pas une dans le seul cadre de "La Nouvelle République" mérite un article aussi long...