Journalisme, web et information: le tout en une soixantaine de pages
Par Alain Joannes le vendredi 5 juin 2009, 19:17 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
L'auteur du petit livre
dont voici la couverture a trois qualités et un défaut:
- Il a (presque) tout compris.
- Il explique bien.
- Il est concis.
- Il est (trop) habile.
Réussir à présenter les données et les enjeux d'un problème aussi complexe en
une soixantaine de petites pages est une vraie performance. L'écriture étant de
bonne facture, à la fois clinique et persuasive, l'éloge inconditionnel est sur
le point de fuser.
Cependant, quelques détails imposent la retenue.
La distinction peu convaincante, par exemple, entre "information" et "opinion"
qui tarauderait l'esprit du journaliste. Voici réveillée la vieille rengaine -
d'origine politicienne - sur l'incompatibilité entre "le factuel" et "la
réflexion". Comme si une analyse journalistique ne comportait pas, à la fois,
des faits et un point de vue, les deux étant assumés par celui qui les produit.
Curieux de la part de quelqu'un qui cite Bourdieu.
Il y a aussi cette incroyable naïveté sur la personnalité, l'environnement
idéologique et le rôle de Matt Drudge dans l'affaire Lewinsky. Bizarre, un
journaliste qui survole à ce point l'Histoire contemporaine.
Un syllogisme badin...
Pierre Polomé a pourtant un point de vue et il l'assume quand il reproche aux
journalistes de ne pas suffisamment s'engager et de trop se lamenter:
Mais il est
également habile. Trop. Pas question pour lui de contrarier les prophètes
américains - visionnaires, comme il se doit - leurs émules franchouillards
transformés en gourous et surtout les adeptes innombrables d'une des plus
émouvantes mythologies du "web 2.0".
Pierre Polomé a tellement peur de faire de la peine à ces braves gens, lecteurs
potentiels au demeurant, qu'il prend le risque pour légitimer leur fantasme
d'écrire ceci:

Quiconque va de temps à autres se délasser sur les plateformes dont les
gestionnaires font de l'argent avec le travail gratuit des citoyens savourera
l'élégante acidité de la litote "Plus ou moins réussis".
Mais l'essentiel est dans ce superbe syllogisme: "Les journalistes écrivent.
J'écris. Donc je suis journaliste.""
... appelle une déclinaison sardonique
Que l'auteur me pardonne une déclinaison sardonique , bien que personnalisée,
de son raisonnement badin: "Jaco Pastorius était bassiste. Je joue de la basse.
Mais je suis un bassiste amateur."
Evidemment, le terme "amateur" n'est pas très valorisant.
"Peintre amateur", "photographe
amateur", "acteur amateur", "sportif amateur", "journaliste
amateur" c'est moins bien que "peintre citoyen", "photographe citoyen", "acteur
citoyen", " sportif citoyen" et surtout car il en va de la démocratie, que
"journaliste citoyen".
A part çà, le livre se lit très vite.
"Les médias sur internet", collection "Les essentiels", éditions Milan
Commentaires
J'ai lu l'ouvrage en diagobal pour l'instant, la diversité des problématiques abordées est impressionnante. Je trouve néanmoins la réflexion sur le "cyberarticle" maladroite et trop superficielle. Le traitement de l'information en ligne est aujourd'hui un complexe de genres qui dépasse de très loin la vision d'une presse en ligne en mode texte. Pour la partie qui m'intéresse dans mes réflexions, il manque dans cet ouvrage une partie liée au design d'information (infographies interactives, news games etc.) et aux modes nouveaux de représentation de l'information (timelines, etc.). Je ne crois pas que ce survol puisse rendre totalement justice aux média sur internet.
En tant que partisan déclaré du "rich media journalistiquement structuré", je suis d'accord avec vous sur cette vision, effectivement dépassée, d'une presse en mode texte. Ce passage du livre aurait été intéressant à la fin des années quatre-vingt dix, disons en 1998.
Mais cette vision dépassée de la presse en ligne est celle de la quasi totalité des rédactions françaises et surtout celle des écoles de journalisme qui en sont encore, presque toutes, à Gutemberg en ASCII.
Du coup, ce chapitre et ses onze ans de retard sont symptomatiques de l'état actuel du journalisme hexagonal. C'est ainsi que je l'ai lu: comme une manifestation, parmi d'autres, de l'indécrottable "retard français."
J'ai modéré ma sévérité sur ce livre en tenant compte de ses qualités - pas facile de traiter un tel sujet en moins de soixante pages - et surtout en tenant compte du public visé. Je suppose qu'il s'agit d'un lectorat jeune, adolescent, et que l'objectif de l'auteur et de son éditeur est une sensibilisation, prélude à une initiation plus poussée.
En ce sens, le livret est plutôt réussi.
Rien à voir, évidemment, avec les 890 pages de "Culture web":
http://www.journalistiques.fr/post/...
comment définissz-vous le journalisme par rapport à la communication?