Twitter: "Le Monde" participe à la fabrication d'une légende urbaine
Par Alain Joannes le lundi 6 avril 2009, 16:43 - METHODES DE VERIFICATION - Lien permanent
Dans le quotidien "Le Monde" daté du mardi 7 avril, Laurence Girard
participe à la fabrication d'une légende urbaine sur
le rôle de Twitter pendant les attentats de Bombay en novembre
2008
Des utilisateurs de Twitter ont envoyé des masses énormes de "gazouillis" mais
les "gazouilleurs" étaient presque tous devant leurs écrans de télévision. La
journaliste du "Monde" considère que des spectateurs qui regardent un faits
divers à la télévision sont des témoins. Puisse-t-elle ne jamais avoir à
enquêter sur des évènements cruciaux.
Aucun des otages enfermés dans l'Hôtel Oberoi n'a livré sur Twitter sa version
des faits pendant qu'ils se déroulaient.
A part quelques badauds qui ont photographié des hélicoptères dans le ciel de
Bombay et le spectacle, sans aucun intérêt, de dégâts anodins dans certaines
rues, aucun utilisateur de Twitter n'a produit, à l'époque, de "photos des
évènements qui se déroulaient sous leurs yeux."
Les seules images journalistiquement intéressantes des attentats de Bombay ont
été prises par des reporters professionnels - en particulier la seule photo
d'un terroriste encore vivant une arme à la main- ou par les caméras de
surveillance à la gare centrale.
Si des journaux se sont faits l'écho du volume exceptionnel de tweets
émotionnels, affectifs, hystériques émis pendant les attentats, aucun journal
sérieux- à part un rédacteur peu convaincant du "Figaro" - n'a utilisé Twitter
comme s'il s'agissait d'une agence de presse.
Qu'une journaliste du "Monde" évoque les scoops de Twitter à propos
des attentats de Bombay en dit long sur la fiabilité actuelle du quotidien du
soir.

Commentaires
L'agence de presse BreakingNewsOn sur Twitter était en lien avec des membres du personnel de l'hôtel Oberoi et Taj, qui étaient à l'intérieur au moment de l'attentat. Certes, ce ne sont pas eux qui twittaient, mais leurs témoignages étaient relayés grâce à Twitter et leur relation directe avec BNO-News.
Donc la légende n'est peut-être pas si urbaine que ça :)
Pour info :
"BNO News also provided exclusive information from the Taj and Oberoi hotel management. Their staff shared up-to-the-minute details with our team about the situation inside the hotels and ruled out conflicting media reports"
Et bien, à qui peut-on faire confiance ?
Les tweets émotionnels des témoins télévisuels ou les journalistes brodant leurs articles ? On s'y perd...
Désireuse d'être "dans le coup" - Twitter" est à la mode comme "Second Life" le fut il y a trois ans - la journaliste du "Monde" a cru pouvoir "densifier" son papier en y incrustant ce qu'elle croit être un évènement fondateur: l'avènement de Twitter comme "agence de presse", légitimée par ses "scoops" lors des attentats de Bombay.
Elle s'est contenté de reprendre les pâmoisons de quelques "geeks" franchouillards, dont un rédacteur du Figaro.fr qui a proclamé, à l'époque, avoir rédigé tous ses articles sur Bombay à partir des gazouillis de Twitter.
Elle n'a rien vérifié.
Aucun otage n'a "tweeté" pendant les évènements. Aucun tweet n'a apporté la moindre information, à l'époque, sur les attentats. Aucun photographe amateur n'a produit la moindre image intéressante.
Ce journalisme-là relève d'une chronique sardonique d'Hara-Kiri, à la grande époque: "Je n'ai pas vu, je ne l'ai pas lu, mais j'en ai entendu causer".
Une remarque concernant le passage souligné en rouge : comment font-ils pour envoyer des photos via Twitter ? Ils prennent une photo avec leur téléphone, l'uploadent dieu sait où, puis ensuite envoient le lien sur twitter, tout ça en pleine prise d'otages ?
Ca me fait penser aux films de zombies où le type continue à filmer alors même qu'il se fait courser par un monstre qui ne pense qu'à le bouffer...
N'étant pas encore utilisateur de Twitter - je vais m'y mettre quand j'aurai rendu mon arbitrage entre les potentialités de cet outil et l'investissement en temps - n'étant, donc, pas encore utilisateur de Twitter j'ignore si une de ses fonctionnalités permet de mettre des photos en ligne et, dans l'affirmative, comment on fait.
Le passage souligné en rouge, qui a attiré votre attention, ne m'avait pas échappé. L'allusion aux photos montre que la journaliste du "Monde" a confondu l'exploitation intensive des tweets par des téléspectateurs et les photos que des amateurs ont mis en ligne sur des plateformes comme Flick'r ou sur leurs photoblogs.
La confusion sur les tweets et les photos de Bombay révèle un manque de discernement que Laurence Girard partage avec d'autres professionnels de la profession: surpris par les pâmoisons que déclenchait la twitterisation des attentats de Bombay, j'ai demandé poliment à des confrères de bien vouloir m'expliquer la différence entre une information factuelle et une émotion exprimée par des téléspectateurs. Réponse: aucune différence.
Pour eux, le fait que des téléspectateurs manifestent une indignation, de la compassion, de la haine EST une information au même titre que les données recueillies par les journalistes indiens sur l'identité du commando, son itinéraire, son équipement électronique, ses objectifs, son mode opératoire, etc... Pour ces journalistes, dont certains - pas tous - m'inspirent une certaine estime, une réaction affective à un évènement a la même valeur journalistique que l'évènement lui-même.
Pas étonnant, dès lors qu'au moindre coup de vent, les journalistes de radio commencent leurs reportages par le cliché "La population est sous le choc ". Quand on ne sait rien, quand on n'a rien à dire, on dit "La population est sous le choc" et ça fait un bon papier, coco...
Même absence de discernement pour les photos. L'image du terroriste avec sa mitraillette (photo prise par un professionnel) n'a pas plus de valeur , pour ces confrères extatiquement twitterisés et ,donc, pour Laurence Girard, que le spectacle d'un abri bus détruit, dès lors que cette image anodine a été mise en ligne par amateur.
Laurence Girard a "gobé" le mythe de la twitterisation de l'information les yeux fermés, sans rien vérifier. Elle contribue ainsi au discrédit accéléré de son journal.
Il ne vous aura pas échappé, en effet, qu'avant le web, le "Monde" était un journal de référence parce que ses lecteurs avaient peu d'autres sources sur le plan international. Depuis que chacun peut lire le récit d'évènements lointains sur plusieurs sources journalistiques, en même temps que les journalistes du "Monde", le journal de référence perd beaucoup de son intérêt.
(Pour tout dire, je trouve de plus en plus, dans "Le Monde", d'analyses publiées plusieurs jours auparavant dans les quotidiens anglo-saxons. Sans parler d'une mémorable chronique qui reproduisait, sans le citer, un reportage sur le blues en Louisiane lu plusieurs jours auparavant dans le New York Times en ligne.)
La singularité du "Monde" dans l'analyse de l'actualité économique est ainsi gravement amoindrie par l'appel à un éditorialiste du Financial Time et aux journalistes "pointus" de Breakingviews. Comme si l'ancien journal de référence n'avaient plus de "plumes" à la hauteur d'un Gilbert Mathieu tenant la dragée haute à Raymond Barre.
Le capital immatériel d'une marque média est fondé sur sa singularité, sa fiabilité et la richesse de ses contenus. Le web réduit à de bien minces proportions la singularité du "Monde". Des articles comme celui de Laurence Giard - qui n'apporte rien par rapport à ce que l'on a pu lire depuis longtemps dans de nombreux blogs spécialisés américains et français - entame sérieusement la fiabilité du quotidien vespéral. Compiler des blogs sans recul ni discernement devient peut-être une nouvelle forme du journalisme d'investigation.
Il reste au "Monde" une richesse de contenus qui est effectivement supérieure à celle des autres quotidiens français, ainsi que quelques talents d'écriture décelables dans quelques enquêtes ou grands portraits. Mais ces atouts n'émergent qu'au regard de la médiocrité du reste de la presse hexagonale.
Effectivement, cet article comporte des erreurs factuelles. Il n'y a pas eu de "tweets" à partir des hôtels (à ma connaissance, et j'avais suivi avec attention le phénomène à l'époque) En revanche, des otages avaient appelé le plus classiquement du monde avec leur tél portable des radios comme la BBC (c'est le cas en particulier d'un armateur grec qui devait être tué par les terroristes par la suite). Une précision technique (et là encore à ma connaissance) on ne peut pas mettre de photos dans les tweets, mais des liens qui renvoient sur des photos (grâce à un outil de partage comme twitpic, qui est d'ailleurs en panne au moment où j'écris ce commentaire), en revanche on peut le faire pour de courtes vidéos.. A l'époque, les photos prises par les "amateurs" avaient été téléchargées tout à fait classiquement sur des sites de partage comme Flickr. Etc..
Ces erreurs factuelles sont gênantes, car elles montrent une méconnaissance de ces outils et de leurs usages.
l'esprit de l'escalier : un tweet n'est pas une dépêche d'agence. Ca va de soi. Faut-il le rappeler ?
Je sais, Marc, que vous avez observé le phénomène Twitter lors des attentats de Bombay avec autant de vigilance que moi et aussi avec plus de compétences car vous êtes un utilisateur avisé de Twitter, ce que je ne suis pas encore.
Les précisions que vous apportez répondent à la remarque acerbe de Thibau175, à 11h50, sur les "films de zombies". Qu'un otage utilise un téléphone portable pour essayer de contacter une organe d'information est tout à fait plausible, en raison notamment de la durée de l'encerclement. On peut alors estimer que cet otage fournisse à l'organe de presse qu'il contacte des informations extrêmement importantes, plus intéressantes éventuellement que celles que les journalistes obtiennent à l'extérieur auprès des forces de sécurité. Mais cela n'a rien à voir avec Twitter.
(Je serais même prêt à admettre que, le temps passant, un otage aurait pu émettre un gazouillis; mais à notre connaissance cela n'a pas eu lieu et si cela s'était produit cela n'aurait rien à voir avec une exploitation journalistique de Twitter).
Quant à mettre en ligne des photos par les fonctionnalités que vous citez, je me demande ce que le point de vue de l'otage enfermé dans une chambre aurait pu produire comme image intéressante, en admettant qu'un otage ait envie de photographier en pensant aux médias.
Les erreurs factuelles véhiculées dans un article par ailleurs sans intérêt pour qui s'intéresse au web sont, à mon avis symptomatiques de trois dérives:
- affirmer sans vérifier: inexcusable de la part d'un quotidien ex- "de référence" dont la rédaction semble particulièrement attachée à la distanciation, la prise de recul, que seul le papier permettrait selon eux.
- ne pas connaître les fonctionnalités détaillées de Twitter est excusable, sauf quand on consacre un long article à Twitter.
- la posture "geek", être le premier ou la première à célébrer une émergence technologique, sociétale, culturelle - quitte à la dénigrer dès qu'elle est adoptée par le plus grand nombre - est un des travers les plus méprisables des journalistes français.
L'élite "geek" de l'Hexagone est régentée par quelques gourous, prophètes auto-proclamés des temps à venir (pléonasme intellectuellement confortable puisque ce qui est annoncé n'est jamais vérifié mais vite oublié). Les gourous sont encensés par des thuriféraires qui les légitiment par paresse intellectuelle et conformisme.
Le paradoxe est que Laurence Girard signe un article de thuriféraire qui légitime les divagations des gourous geeks brâmant leurs litanies sur la mort du journalisme. Et ceci dans "Le Monde" auquel tous les futurs journalistes se réfèrent encore.
J'ai l'impression qu'on a pas assez commenté la situation des ouvriers du livre dans ce post ;-)
Plus sérieusement, je rejoins Marc sur la précaution qu'il faut prendre avec les notions d'outils et d'usages. Un couteau est un outil si vous vous en servez pour manger, c'est une arme si vous vous en servez pour tuer.
Je crois que le cas de l'article de Laurence Girard, s'il est emblématique, n'est pas symptomatique. Je crois que l'Internet est une chance pour la presse : elle va devoir (et elle devient en ce moment-même) être plus exigeante avec elle-même, apporter un regard.
Elle va devoir faire son travail de tri et de hiérarchsation de l'information, et elle a des cartes à jouer face à des systèmes qui vomissent de l'information. Ce n'est pas tant le web que la standardisation des modèles de production de l'information le plus grand danger du journalisme.
Quand au prophète geeks... c'est bel et bien parce qu'ils ont échappé à une certaine standardisation, en proposant de nouveaux formats et des contenus de qualités, en provoquant le débat qu'ils sont devenus prophètes... Statut que Le Monde peut encore reconquérir ;-)
Je ne comprends pas, dans le contexte de ce billet et des commentaires qu'il suscite, la différence entre "emblématique" et "symptomatique".
Le passage de l'article du "Monde" contient des faits exacts ou inexacts.
C'est le premier élément décisif dans un article volumineux et détaillé, signé par une journaliste professionnelle dans un quotidien qui a été une référence au sein la presse française.
Les faits mentionnés dans l'extrait de cet article sont inexacts.
L'autre question est de savoir si l'inexactitude de faits relatés dans un article consacré à Twitter par le journal "Le Monde" vaut d'être stigmatisée dans un blog qui s'intitule "journalistiques" et qui se consacre aux outils informatiques et aux applications web au service de l'information.
La réponse est "oui" parce que la profession à laquelle j'appartiens ne peut pas aller mendier 150 millions d'euros à l'Etat en invoquant les grands principes démocratiques et continuer à se discréditer - c'est à dire à détruire elle-même ce qui lui reste de légitimité - à coups de faux SMS, de légendes urbaines sur Twitter.
Agissant ainsi, je pense moins à moi, qui totalise cinquante ans de journalismes heureux, qu'aux futurs et jeunes journalistes désorientés et inquiets. Ils prennent presque tous "Le Monde" comme un modèle de journalisme.
Je ne comprends pas la suite de votre argumentation sur la presse et internet. Mon livre et ce blog qui en est l'extension numérique en ligne ne traitent que de cela mais je ne vois pas où vous voulez en venir.
Charte de bonne conduite vis-à-vis du journal Le Monde : http://universitesenlutte.wordpress... ;
Décryptage du traitement du Journal Le Monde sur les mobilisations anti-réformes Pécresse : http://www.acrimed.org/article3118....
Télécharger l’affiche "Le Monde ment ! boycott !" au format pdf pour la diffuser : http://boutros.oxyhost.com/LeMonde....
Qu'on le veille ou non, il faut tenir compte de l'émergence des médias sociaux et de leur impact journalistique. Je lis cet article (et commentaires) quasiment par hasard alors que je participe à une conférence des journalistes européens -- Interfacing Innovation (http://ejc.net/interfacing_innovati...). Je ne suis pas journaliste moi-même, mais il est clair que le journalisme change, et qu'il est appelé à changer encore. Je n'ai pas d'opinion au sujet des attentats de Bombay, bien que j'ai vu passer les tweets de ceux que je connais sur place, et de beaucoup d'autres. Certainement que certains étaient devant leurs écrans de télé, peut-être pas!? Je n'ai pas filtré ni vérifié, ce n'est pas à moi de le faire. Un journaliste devrait vérifier ses sources, par contre, c'est sa responsabilité. Twitter s'est avéré le plus rapide à annoncer l'atterrissage réussi d'un avion sur la Hudson river (longtemps avant qu'aucune équipe de télévision ne soit sur place), et plus récemment du tremblement de terre en Italie (exploité par Reuters, si mes informations sont bonnes). Twitter ne survivra peut-être pas, mais le microblogging certainement. Les journalistes ne doivent pas nécessairement adopter à tout prix, ni se battre contre le phénomène d'ailleurs. Ils doivent simplement apprendre à utiliser cette nouvelle source, vivre avec... It's a given.
@cdn
Je suis de plus en plus fasciné par la dérive des thèmes conversationnels dans la blogosphère.
Mon billet stigmatise le fait qu'un journal "de référence" ( "Le Monde") affirme que les "tweets" générés les attentats de Bombay ont assumé la fonction journalistique d'une agence de presse.
Votre commentaire sur mon billet commence par l'étonnante déclaration selon laquelle vous n'avez pas d'opinion sur la question. Et pourtant vous la donnez, votre opinion...
Personne, dans le billet et dans la conversation qui s'ensuit, ne met en question l'importance des réseaux sociaux en général et de Twitter en particulier dans la collecte et le traitement de l'information.
Quand à l'opinion selon laquelle "le journalisme change et est encore appelé à changer", c'est peu de dire qu'elle enfonce une porte ouverte dans un blog qui est dédié - vous vous en êtes peut-être aperçu - à la maîtrise par les journalistes des innovations technologiques.
Je suis ravi d'apprendre que l'agence Reuters a exploité Twitter pour révéler au monde le séisme en Italie. Je serais d'ailleurs heureux de lire le tweet de la personne qui, pendant les premières secousses, a pensé à gazouiller sur son téléphone nomade. Quant à l'atterrissage de l'avion sur l'Hudson, il est clair que sans Twitter le pilote n'aurait pas pu contacter la tour de contrôle pour connaître la température de l'eau.
Au fond, Reuters, l'AFP et AP peuvent licencier leurs journalsites et se contenter de collecter des tweets. Ce qui serait au demeurant inutile puisque manifestement, les citoyens comme vous sont mieux informés par Twitter que par les journalistes. Grand bien vous fasse.
Après avoir envoyé pas mal de commentaires à la poubelle en vertu du principe énoncé par Michel Audiar ("Je ne parle pas aux cons, ça les instruit"), je publie le vôtre parce qu'il reste poli et sincère mais surtout pour me convaincre que je suis encore un peu tolérant.