Pendant que les responsables, globalement incompétents, de la presse écrite quotidienne quémandent de l’argent au pouvoir politique et tandis que des regroupements de journalistes préparent l’avenir en scrutant attentivement leurs rétroviseurs, les créateurs de XXI enregistrent un phénomène à peine croyable: la qualité paie puisque leur trimestriel est rentable au bout d’un an.

Précisions apportées par Laurent Beccaria le 02 février 2009: les ventes nettes, retours déduits, ont été de 44.000 (janvier 07), 31.000 (avril 07), 27.000 (juillet 07), 37.000 (octobre) et le premier mois de vente record du dernier numéro donne des projections à 44.000 (janvier 09).
Il y a aujourd'hui 2.522 abonnements à 60 euros, sans mailing ni réduction, juste avec les coupons insérés dans les exemplaires.
Le rythme des abonnements a doublé depuis septembre.
Le CA 2008 HT (5,5% de TVA) est à 1,98 k€, avec 0,8k€ de résultat.
Le point mort d'un numéro est à 31.000 ex pour 47.000 ex de tirage.
Les invendus représentent 18% des exemplaires envoyés chez les libraires.
L'impression compte pour 28% des charges.
Les frais de structure 21%.
Les frais de reportages (BD et portfolio inclus) 34%.
Les illustrations (direction artistique et maquette incluses)13%.
Les frais de promotion (relations libraires, PLV comptoir) 4%.
La mise de fond a été de 450K€; 250K€ ont été utilisés pour l'investissement (pré-maquette, numéro zéro, colonnes en bois pour les libraires, etc.). Le reste constitue le fond de roulement de XXI.
Les auteurs sont payés avant ou à parution (le remboursements des frais de reportage et le montant des piges sont précisés à la fin du troisième module audio de mon billet, module qui est situé sous le paragraphe "Des journalistes bien payés..."), l'imprimeur à 45 jours, alors que les recettes des libraires, elles, sont encaissées à 135 jours fin de mois.
Ainsi le CA du numéro mis en vente le 8 janvier, imprimé fin décembre, ne sera encaissé que le 15 mai.
C'est une contrainte importante par rapport au réseau NMPP (en plus d'une TVA à 5,5% et non à 2,1%).

Critères de qualité valables pour le papier comme sur le web

(A ce point du billet, les mots et locutions qui apparaîtront en caractères gras désigneront des exigences qui ont produit le succès de XXI , mais qui selon moi s'appliquent également aux projets éditoriaux sur le web.)

La qualité, en matière de presse, suppose d’abord un refus des scléroses corporatistes, comme celle qui s’exprime dans le mot d’ordre « Faites court, les gens ne lisent plus. »
L'exigence d'un journalisme de qualité passe par le rejet du conformisme professionnel qu'illustre le mot d'ordre répandu dans presque toutes les rédactions « Restez dans la ligne générale (sous entendu: ne vous écartez surtout pas de ce que publient les autres organes de presse); si ce n’est pas dans l’AFP, ce n’est pas de l’actu. »


La rencontre entre l’éditeur Laurent Beccaria et le journaliste Patrick de Saint-Exupéry était placée sous le signe du refus et du rejet, donc de la singularité. Laurent Beccaria raconte comment les contraintes de la presse traditionnelle ont amené Patrick de Saint-Exupéry à chercher, et trouver une autre approche de l'actualité;

La qualité, en matière de presse, c’est ensuite la créativité. Prendre le temps de la réflexion pour concevoir un projet, étudier sa faisabilité sans passer par les normes artificielles du marketing.

Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria se sont rencontrés chaque jeudi, pendant plusieurs mois, pour chercher ensemble les modalités pratiques de mise en oeuvre de ce journalisme singulier et de qualité.


En suivant les stéréotypes du marketing - le lecteur-type, la publicité, la périodicité, le prix - le projet était condamné par "les professionnels de la profession". Un jeudi matin, après une nuit passée à exorciser un renoncement qui semblait inéluctable, une équation à trois paramètres s'est imposée. C'était la formule de la cohérence.

Des journalistes bien payés, traités comme des auteurs

Laurent Beccaria parle d'auteurs à propos des journalistes du trimestriel.
Peut-être parce qu'il est éditeur de livres, habitué à traiter avec des écrivains, maîtres de leur production intellectuelle, mais pas seulement.
La dignité d' auteur attribuée à un journaliste désigne une concentration de talents qui fait de ce journaliste un aristocrate de la profession. Sans doute par l'acuité de son regard sur l'actualité. Acuité qui comporte naturellement une grande profondeur de champ, une capacité à aller au-delà des faits et des apparences pour saisir et restituer des phénomènes décisifs. Une capacité à construire un récit, comme un écrivain mais au service de la réalité observée. Talent d'écriture aussi. Avec la probabilité, malgré tout, d'être corrigé et d'avoir, peut-être, à réécrire plusieurs fois son article

Effectivement, l'écriture est travaillée dans XXI. Cependant...

...Une préciosité stylistique - "le bien écrire journalistique" en successions de phrases courtes sujet/verbe/complément, fonctionnant de manière répétitive comme une rythmique disco - m'agace prodigieusement dans certaines livraisons de XXI.

 Quoi qu'il en soit, le fait que des journalistes soient considérés comme des auteurs prouve que la profession n'est pas fatalement vouée à la déqualification. Et la notion d'aristocratie qui s'attache au statut d'auteur renvoie à au prestige d'une marque média, avec sa légitimité fondée sur des valeurs reconnues: fiabilité, singularité, créativité, profondeur. Laurent Beccaria récuse l'idée de marque media. Il préfère parler de titre. D'accord: un titre, c'est aristocratique aussi.


La beauté sur papier c'est le rich media sur le web

Il n'y pas de ligne éditoriale, à XXI. Le contenu de chaque livraison est déterminé par un engagement:

L'engagement de traiter le réel dans l'actualité constitue une valeur éthique. Cette valeur est reconnue par les nombreux lecteurs qui achètent le trimestriel et qui ont assuré un succès surprenant au coffret de Noël des quatre premiers numéros. Le succès commercial fonde la légitimité de XXI.
Mais, dans la temporalité dont vient de parler Laurent Beccaria , et surtout dans la manière de détecter les faits à longue portée et de les traiter en conséquence, transparaît aussi la temporalité du rich media qui, sur le web, consiste à structurer les évènements en fonction de leur consistance, de leur complexité - un mot que mon interlocuteur n'aime pas mais tant pis - et dans leur durée. C'est la même démarche, pour le papier comme pour les écrans.


Autre analogie entre la qualité de l'information sur papier et celle de l'information sur écran(s), le culte du beau. Pour XXI, le choix du format, du papier, de la typographie, des illustrations ( photographie, dessins, bandes dessinées), tout concourt à faire de la revue un bel objet, dans lequel on a envie de s'immerger rien qu'en contemplant une couverture belle comme une oeuvre d'art hyper réaliste.

(Sur l'art d'illustrer l'information selon XXI, voir ce billet dans mon autre blog, "Communiquer par l'image.)

Le travail des directeurs artistiques contribue à installer l'identité, la singularité. C'est une inestimable valeur ajoutée.

(Remarque: dans la mesure le rich media numérique exploite pour leurs spécificités les différents modes d'expression que sont le texte, le son, l'image fixe et l' image animée, XXI fait en quelque sorte du rich media sur papier en exploitant pour leurs spécificités la mise en page, la typographie, toutes les variétés d'images qui s'impriment en noir et blanc ou en couleurs.)


Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'un projet éditorial aussi pertinent, aussi cohérent, aussi exigeant et aussi riche rencontre un public nombreux, sociologiquement très diversifié.
XXI est un succès transgénérationnel, avec un lectorat composé de jeunes, de vieux, de citadins et de ruraux, de gens aisés et d'autres qui le sont beaucoup moins.
Tous aiment lire. Ils dépensent 15 euros tous les trimestres, c'est à dire 5 euros par mois, soit encore 1, 20 euro par semaine parce qu'ils comprennent qu'ils en ont (largement) pour leur argent.

XXI ne fait pas de cadeaux. C'est la marque de l'indépendance et de la considération pour les auteurs comme pour les lecteurs. Pas d'abonnements à tarifs réduits. Pas d'objets promotionnels. Pas de service de presse gratuits pour les journalistes. XXI n'a de gratuit que la consultation de son blog.

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