Phénomènes émergents dans la consommation de l'information
Par Alain Joannes le vendredi 23 janvier 2009, 20:06 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Le groupe Ketchum (agences de
relations publiques) et le Centre
Annenberg (stratégies de communication) publient leur troisième
étude "Mythes et réalités" des médias américains. Les habitudes de consommation
des médias sont mesurées tous les deux ans sur 500 professionnels de la
communication et 1000 internautes dont 200 considérés comme des
"influenceurs".
Bien que les évolutions observées concernent la population américaine avec
ses spécificités et bien qu'une partie de l'enquête se soit déroulée pendant
une période électorale de forte appétence pour l'information, des phénomènes
émergents retiennent l'attention parce que l'expérience montre qu'ils se
produisent tôt ou tard de ce côté-ci de l'Atlantique.
Le premier de ces phénomènes concerne la chute de consommation, entre 2006 et
2008, de l'information proposée par les médias traditionnels. Le recours aux
quotidiens nationaux reste stable alors qu'il aurait dû augmenter grâce à une
campagne électorale très animée, avec des primaires palpitantes pour les
démocrates et la singularité que représente le parcours victorieux de Barka
Obama.
Evolution de la fréquentation des sources d'informations entre 2006 et
2008

Ce qui frappe, dans ces évolutions négatives, c'est la défiance qui se
manifeste à l'égard des stations de radio et des chaînes de télévision,
probablement perçues comme les instruments privilégiés de puissants intérêts
privés.
Le second phénomène est la montée en puissance du web 2.0 comme sphère
d'évaluation de l'information. Elle est quantitativement inférieure à celle des
sites de shopping mais elle semble de même nature: fondamentalement motivée par
une défiance, voire un rejet, des sources établies ou institutionnelles, avec
le souci de prendre des décisions d'achat - et de consultation de l'information
- sur une base comparative et en se fiant aux recommandations
d'internautes.

On voit apparaître dans la mouvance du web 2.0, en particulier dans la
fréquentation des blogs et des réseaux sociaux, une quête d'échanges "hors
médias" traditionnels, sans le "prêt à penser" dispensé par les caciques des
médias installés. Il est possible que Barak Obama ait suscité, et profité, de
cette idée que les choix citoyens se font mieux quand ils se soustraient à
l'influence des médias instrumentalisés par de puissants intérêts privés.
Le fait que des internautes "influenceurs" drainent les citoyens connectés vers
d'autres sources d'information et d'autres moyens de forger sa propre opinion
est cohérent avec les comportements observés chez les consommateurs de produits
commerciaux.
Les "influenceurs" sont aux internautes "normaux" ce que les early
adopters sont aux consommateurs moyens, des lanceurs de tendance. Cette
analogie se remarque dans la différence, sur le graphique ci-dessus et sur le
graphique ci-dessous, entre la consultation de médias sur appareils mobiles par
les internautes en général ( + 1%) et par les internautes défricheurs (+ 9%)
dans la consommation comme dans l'information.

Une singularité (en jaune) au sein de cette émergence: les "influenceurs"
lisent beaucoup plus (32%) les blogs de
journalistes que les internautes "normaux" (8%). Les internautes
"influenceurs" apparaissent donc comme les interlocuteurs naturels des
journalistes
blogueurs, puisque les blogs sont, ou devraient être, des lieux de
discussion. Ce qui permet d'avancer une hypothèse sur la signification profonde
de ces chiffres.
La conversation sur internet, subversion de l'ordre
médiatique
Si les médias institutionnels sont délaissés, si les internautes s'intéressent
de plus en plus aux blogs (contenus produits par d'autres internautes) et aux
réseaux sociaux (espaces non médiatisés par les moyens d'information
traditionnels) et si les internautes "influenceurs" s'intéressent, malgré tout,
aux blogs de journalistes (où l'on trouve, en principe, de l'information moins
formatée), c'est sans doute parce que ces phénomènes convergent vers la notion
de conversation.
Notion subversive pour l'ordre établi, tel que les puissances économiques, le
pouvoir politique et les médias traditionnels s'efforcent de le
maintenir.
La conversation entre citoyens qui échangent , notamment dans les blogs (1) des
idées, des arguments, des convictions est une activité peu spectaculaire mais
extrêmement puissante.
Elle cristallise des opinions, construit ou détruit des réputations, relativise
des prestiges, construit des publics, des courants.
La conversation n'est pas formatée par les sondages.
C'est le dernier refuge de la liberté citoyenne.
SOURCE: Research brief du 21 janvier, newsletter du Center for Media Research
1) "Brèves de blog, le nouvel âge de la conversation", Pierre Assouline, éditions Les Arènes, septembre 2008.
Commentaires
Très intéressantes ces évolutions. Une remarque toutefois quand à la discussion. On sait qu'elle est elle aussi très fortement formatée. Si une opinion iconoclaste est quasiment impossible à exposer dans un média type télévision, il me semble qu'il n'est en réalité pas si facile à exprimer sur Internet dans le cadre d'une discussion via des commentaires par exemple.
Il me semble que le champ des réponses attendues sur un article de blog est en réalité assez restreint et que toute réponse sortant de ce champ risque d'être perçue comme agressive ou fermant la discussion... Du coup la "discussion" comme élément de formation du sens en devient elle aussi très formatée, la liberté n'étant qu'une apparence.
Je ne suis pas d'accord avec votre perception très restrictive de la discussion sur les blogs.
Je reprends vos arguments un par un:
- "le champ des réponses attendues sur un article de blog": effectivement, si le commentaire ne concerne pas le sujet traité dans l'article, je ne vois pas en quoi il contribue à enrichir la discussion. Ce champ peut être très large et il peut être élargi par le commentaire mais il me semble que la moindre des choses est de rester dans la thématique du billet. Dans la "vraie vie", quand je parle de Schumann, le compositeur et qu'on me répond en parlant de Schumann le politicien, je signale un malentendu.
- "risque 'être perçue comme agressive": si un internaute vient commenter un de mes billets en persistant en ne parler que de ce qui l'intéresse, lui, et qui est sans rapport avec la teneur du billet, c'est une intrusion, donc une agression. La vraie vie, çà peut se terminer par un pain dans la tronche.
- "ou fermant la discussion": dans la vraie vie, la discussion est fermée par un coup de boule ou par un pain dans la tronche; dans la blogosphère, les commentaires hors sujet vont à la poubelle et leur hauteur est rangé dans l'armoire aux indésirables.
- "élément de formation du sens ": où voyez-vous que des commentaires hors sujet contribuent à la formation du sens ? Quel sens ? celui de l'auteur du billet, donc du blog, ou celui des interférences de quelqu'un qui vient parler chez vous de ce qui l'intéresse, lui ? Construire du sens consiste selon moi à soupeser des arguments, éventuellement de manière contradictoire mais avec un souci de pertinence et de cohérence globale.
- "la "discussion" devient très formatée": donc, selon vous, demander aux commentateurs d'être cohérents, c'est vouloir les formater...
- "la liberté n'étant qu'une apparence": nous n'avons pas, vous et moi, la même conception de la liberté. Pour moi, elle ne se résume pas à dire et à écrire n'importe quoi sur le blog d'autrui. Quelqu'un qui veut dire n'importe quoi peut ouvrir un blog.
Pour résumer: un journaliste doit, selon moi, dialoguer avec les internautes, leur rendre des comptes mais il n'a pas de temps à perdre avec ceux qui lui parlent d'autre chose.
J'ai renoncé à lire certains blogs dont les auteurs sont pourtant dignes d'estime. Mais, au nom de votre liberté, ils laissent des commentateurs souiller leurs billets. En tant que visiteur, je m'estime insulté quand je lis certains commentaires sur des blogs dont les billets sont intéressants.
J'ajoute que personnellement, je ne prends pas en considération les commentaires de blaireaux prétentieux tel celui qui sur un précédent billet arrive sur mon blog en écrivant: "tout çà, c'est superficiel" ... J'ai consacré trois jours à faire des recherches, à soupeser chaque terme délicat et cela après cinquante ans de journalisme dans la presse écrite, à la radio, à la télévision sur le web dans des domaines aussi variés que le grand reportage, la politique, l'économie, les technologies, la musique, le cinéma... et voilà un courageux anonyme qui arrive sur mon blog en estimant que mon travail est superficiel . Moi je sais d'où je parle. Lui, d'où parle-t-il ? Quelle est sa légitimité ?
Une petite statistique pour (presque) terminer notre discussion:
- 70 % des commentaires sur ce blog vont à la poubelle soit parce qu'ils sont insultants, débiles ou hors sujet.
- 20 % des commentaires sont dans le sujet et pas trop bêtes.
- 10% des commentaires ont tellement intelligents et enrichissants que je réponds à tous.
Les visiteurs de mon blog ne lisent donc que 30% des commentaires que je reçois. Je leur dois, par respect, le meilleur des commentaires.
Pour finir: j'ai mienne la mise en garde de Michel Audiard: " Je ne parle pas aux cons, ça les instruit."
Tout à fait d'accord pour le hors-sujet, l'insulte, etc... (pas forcément sur le coup boule). et la politique de modération qui va avec. Quant à écrire n'importe quoi je suis effectivement heureux de le faire chez moi, et n'éprouve pas le besoin de le faire chez les autres.
La question que je me pose (et du coup je vous la pose) est celle de la possibilité d'émergence d'opinions iconoclastes, pas hors-sujet. Celles qui ouvrent une nouvelle perspective, prennent peut-être le problème dans un autre sens. Ça cela doit pouvoir faire partie de la discussion, mais j'ai parfois l'impression que ça ne passe pas. Qu'il y a des choses qui sont tout à fait admises comme "vraies" alors qu'elles mériteraient d'être questionnées. Mais que c'est précisément le fonctionnement du weblog, avec un auteur "en chef" qui bien souvent assène des vérités et des gens qui le suivent (qui le défendent?), qui l'empêche.
Pour résumer (et je n'ai vraiment pas la réponse) : est-ce que le mode de diffusion de l'information et de l'opinion par les weblogs ne relève pas plus de la joute verbale que de la discussion?
Pour répondre très directement à votre question: oui, je crois que le mode de communication sur les weblogs relève plus de la discussion - avec les réserves exprimées précédemment - que de la joute verbale.
Dans les médias traditionnels, le courrier des lecteurs n'est pas une discussion, c'est un albi, très souvent complètement bidonné. Ne sont publiés, dans une rubrique ghetto, que les courriers qui conviennent à la publication. La censure est automatique. Et il arrive que les courriers soient rédigés par les journalistes eux-mêmes. Le courrier des lecteurs est une manifestation de mépris pour les lecteurs. Mépris à peine euphémisé par les rubriques des médiateurs.
Dans la blogosphère, la discussion via les commentaires va de soi. Elle est naturelle. Elle est proche de la conversation sans trop de formalisme. Elle devient une vraie discussion au sens où l'entend le philosophe allemand Jurgend Habermas, c'est à dire échange d'arguments régulés par une éthique. Que cette discussion tourne parfois à la joute verbale, pourquoi pas si la qualité globale de l'argumentation est préservée ?
Il me semble que tout blogueur devrait rechercher l'enrichissement de chacun de ses billets par des commentaires, éventuellement critiques. Cela s'est produit sur ce blog sur certains sujets: les commentaires et l'obligation dans laquelle je me suis trouvé d'y répondre se sont avérés plus riches que certains de mes billets... Au point que j'ai envisagé de convier certains commentateur sur un wiki car le contenu global - billet + commentaires - était devenu une oeuvre collective. Mon billet avait déclenché une créativité chez les commentateurs mais ils ont apporté plus de réflexions que ma seule production sur un sujet précis.
Personnellement, les commentateurs flatteurs qui n'apportent rien m'intéressent moins que les commentaires critiques qui apportent quelque chose. Soit parce que la critique apporte des éléments auxquels je n'avais pas pensé en rédigeant le billet. Soit parce que la critique m'a obligé à préciser, à approfondir certains passages du billet. Dans les deux cas, les commentaires enrichissent.
Un journaliste qui blogue devrait accepter, stimuler la discussion sur ses articles. En expliquant comment il a abordé le sujet de l'article. Quelles ont été les contraintes de temps d'enquête et d'espace de publication. En apportant des éléments que le manque de place ne lui a pas permis de placer dans l'article. En donnant celles de ses sources qui permettent aux lecteurs internautes de mieux comprendre la construction de l'article. En répondant à toutes les interpellations sur son travail. Le journaliste a des comptes à rendre à ceux qui le lisent. Plus il rendra de comptes, plus ils sera respecté. Plus il restaurera la confiance entre ses lecteurs et lui. Plus sa légitimité professionnelle sera reconnue.
Un mot sur la légitimité du journaliste. Une légitimité ne se décrète pas. Un journaliste qui veut être légitime affiche ses valeurs professionnelles - dont, je suppose, la fiabilité - et demande implicitement à être jugé sur la manière dont il applique quotidiennement ses valeurs dans son travail.
Le blogging est le mode de communication idéal pour restaurer la légitimité du métier d'informer: le journaliste affiche ses valeurs, montre comment il les applique et répond à ceux qui lui demandent de justifier son travail au nom des valeurs affichées. Aux lecteurs de juger: s'ils estiment que le journaliste est cohérent, quotidiennement, avec les valeurs qu'il affiche, ils lui accordent une légitimité. Si le journaliste montre dans sa pratique quotidienne qu'il triche avec ses propres valeurs, il perd sa légitimité.
Ceci m'amène à dire mon effarement devant ce qui a été produit récemment par les "Etats généraux de la presse" et les "Assises extraordinaires": voilà des gens qui préparent l'avenir d'une profession en regardant dans le rétroviseur et en tendant la sébille pour mendier l'argent des contribuables distribué par le pouvoir politique. Il va de soi que les patrons de presse veulent l'argent et se moquent de la qualité (autre valeur de légitimité).
Quant à mes "confrères"....Le comportement d'instances professionnelles qui proposent une nouvelle couche de déontologie alors que les cinq textes de déontologie qui existent depuis 1918 sont quotidiennement piétinés me laisse pantois.
Je ne désignerai pas, ici, les journalistes blogueurs qui sont des escrocs intellectuels, affichant dans leurs blogs des valeurs qu'ils piétinent allègrement à l'antenne ou dans leurs journaux. C'est aux lecteurs de les mépriser. Je le fait depuis longtemps et suis assez étonné d'observer la crédulité puérile et persistante des audiences à l'égard de journalistes crapuleux. Il est vrai que la France manque cruellement de "media watch", dignes de ce nom.
Pour le reste, c'est à dire l'essentiel de la blogosphère: tout dépend, effectivement, de l'auteur du blog. De ce qu'il cherche véritablement dans le fait de bloguer.
Certains ne bloguent que pour apparaître en "influenceurs" ou en "stars".
Vouloir être consacré comme "influenceur" pour gagner de l'argent en bloguant, pourquoi pas ?
Les "stars" de la blogosphère me font rire: ils ne demandent au fond qu'à être invités dans les médias traditionnels ( radio et télévision) en rêvant comme des midinettes de devenir les PPDA du web 2.0.
Avant de me taire enfin, je tiens à préciser que la blogosphère n'est pas, selon moi, essentiellement une source d'information. C'est un lieu d'échanges d'opinion ou d'expertises. Dans l'affaire de la Société générale, quand la direction mentait à propos de Jérôme Kerviel, c'est sur des blogs d'experts ("traders" français à Paris ou à Londres) que j'ai pu comprendre ce qui s'était effectivement passé.
On ne trouve des informations dans la blogosphère que quand un internaute blogueur a été témoin de quelque chose sans la présence de journalistes ou s'il sait quelque chose que les journalistes ne savent pas. Il produit alors un témoignage qui a rarement la forme d'une information.
La blogosphère est donc un espace d'opinions émises par les uns (avec plus ou moins de condescendance, vous avez raison) et commentées par les autres.
Merci de la partie directe de votre réponse et de la partie indirecte qui ouvre et rappelle des pistes essentielles.
Je comprends mieux le sens de votre scepticisme après avoir lu, sur votre site, votre billet consacré aux répercussions des évènements de Gaza.
Entre les commentaires sur Britney Spears et les commentaires sur Gaza, il y a, effectivement, la même différence qu'entre des jacasseries débiles et des vociférations de fanatiques. Mais nous ne sommes plus, dés lors, dans la conversation. C'est autre chose, qui est de l'ordre des pathologies.
Un sujet comme la tragédie de Gaza ne peut être rationnellement analysé -"décortiqué" - et commenté que par un nombre très restreint de gens de bonne compagnie intellectuelle et culturelle.
Vos commentaires et mes réponses prouvent qu'une discussion, plus vraie et plus consistante que dans un courrier des lecteurs de la presse traditionnelle, est favorisée par les blogs.
Vous aurez une preuve supplémentaire et définitive de cette magnifique opportunité qui nous est donnée d'échanger des idées en lisant le livre de Pierre Assouline, "Brèves de blogs" aux éditions Les Arènes: 400 pages de vraies conversations, parfois musclées, mais intéressantes sur le fond.
Il existe aussi pour le journaliste blogueur la possibilité d'analyser les contenus des commentaires avec des outils informatiques de lexicologie. Une analyse lexicologique des billets confrontée à une analyse lexicologique des commentaires - sans les réponses du journaliste blogueur - permet de mesurer périodiquement les distorsions de sens entre "émetteur" et "récepteurs". Ce qu'il impossible de faire avec un article dans les supports de la presse traditionnels puisque nous n'avons aucun "retour".
Les commentateurs pertinents et exigeants des blogs de journalistes doivent pouvoir, un jour ou l'autre, être associés à la gestion de la ligne éditoriale d'une publication. C'est une des propositions formulées dans le billet du 4 janvier : "Quelques éléments pour une possible régénération du journalisme."
http://www.journalistiques.fr/post/...
très intéressant, le blog, les commenatires aussi!! y-at-il eu une enquête de la sorte en France? j'aimerais savoir si les tendances sont les mêmes??