Journalisme: quelques éléments pour une possible régénération
Par Alain Joannes le dimanche 4 janvier 2009, 15:44 - PROSPECTIVE - Lien permanent
Les activités humaines s'épanouissent en captant les phénomènes dominants de
leur écosystème.
La fluidité apparaît de plus en plus comme une des caractéristiques motrices
des sociétés développées (1).
L'industrie de l'information peut se régénérer en s'adaptant, mieux qu'elle n'a
su le faire jusqu'ici, à une fluidité qu'elle a contribué à faire entrer dans
les modes de vie: flux, réseaux, communautés, mouvances, flexibilité...
Une des causes des dysfonctionnements actuels vient en effet de ce que
les
entreprises de presse et le journalisme sont
restés ce qu'ils étaient à leur apogée au milieu du siècle précédent:
culturellement calqués sur une société encore rigide, donc inadaptés à la
fluidification de leur environnement actuel.
Un peu d'agilité (2) et l'examen de quelques pratiques émergentes pourraient
permettre de relever les défis que la sclérose corporatiste a laissé se
dresser.
Un organe de prospective
Pour essayer de rattraper la faute historique qui a consisté à ne pas tirer, à
temps, les conséquences de la numérisation massive et du déploiement des
réseaux, l'industrie de l'information doit se doter d'un centre de recherche et
développement, organe de prospective beaucoup plus ambitieux que
le CNDI.
Seul un think tank doté de gros moyens peut mobiliser des
scientifiques, des ingénieurs, des spécialistes des sciences humaines sans
oublier des groupes de réflexion comme le Réseau d'Etudes sur le
Journalisme. Cette instance devrait se consacrer à deux enjeux
cruciaux: l'innovation technologique et les usages. Une veille intensive et des
enquêtes utilitaristes pourraient fournir aux entreprises de presse les aides à
la décision d'investissement.
Sur le court terme, par exemple, avec le démarrage des lecteurs
électroniques. Les potentialités actuelles
et futures du
papier électronique devraient naturellement figurer parmi les thèmes
d'observation prioritaires. Surtout quand une entreprise française figure parmi
les principaux acteurs de son développement.
Ce n'est pas parce que Cytale
a été un
échec entre 1998 et 2002 que l'innovation s'est arrêtée: une
demi-douzaine de livres électroniques sont actuellement disponibles; la
stupidité du
dispositif bibop de 1993 n'a pas empêché le développement un an
plus tard de la téléphonie nomade. Le minitel rigide et centralisé a été
submergé, englouti, par le web tellement polycentrique et fluide qu'il oscille
constamment entre l'ordre stérilisateur et le désordre créatif.
Moins de papier
L'éventuelle adoption du lecteur électronique comme support de l'information ne
signifierait pas la "fin du papier". Les quotidiens ont quand même intérêt à
réduire leur pagination pour réserver le coûteux papier aux contenus
d'approfondissement, denses et de qualité.
Cesser de "courir après l'audiovisuel" en imprimant des informations volatiles,
réductrices, que tout le monde connaît pour les avoir entendues à la radio ou
vues à la télévision permettra à la presse écrite de se
re-légitimer doublement.
En se soustrayant au tempo de l'audiovisuel et à la prétention de tout raconter
chaque jour dans l'urgence, la presse écrite restaurera le précieux
discernement journalistique et la nécessaire hiérarchisation des
évènements.
Le New York Times vient de fournir un remarquable exemple de résistance de
la presse écrite au tempo de l'audiovisuel. Il s'agit d'un
article publié le 10 janvier et qui relate dans le détail les
pressions qu'Israël a exercé sur l'administration Bush pour essayer d'amener
les Etats-Unis à lancer, ou à cautionner, une attaque militaire en Iran. Ce
thème est apparu dans l'actualité à la fin de 2006. L'enquête du New York a
demandé plus de quatre semaines de travail journalistique. Elle est historique
dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer. L'audiovisuel
peut la citer mais ne peut pas la plagier.
En réduisant sa pagination pour se consacrer à l'approfondissement de
l'essentiel, la presse écrite imprimée cessera de gruger les lecteurs payants:
aujourd'hui, quiconque achète un quotidien paie des articles qu'il ne lira pas,
ce qui est unique dans les pratiques commerciales.
Un dispositif multicanal
Enfin et surtout, un organe d'information ne peut pas s'adapter à la
fluidification de nos sociétés en restant "monosupport. Si elle veut atteindre
ses publics erratiques et versatiles, aux existences dérythmées à force d'être
segmentées (3), l'information ne peut être désormais que "multicanal".
L'entreprise de presse doit se transformer en un dispositif capable de diffuser
sur tous les supports et par tous les vecteurs disponibles, du
papier au SMS en passant le web et les
développements de la 3G, donc le son et la vidéo.
Dans une telle approche de la collecte, du traitement et de la diffusion,
chaque support a ses contraintes et ses avantages concurrentiels. Mais il est
clair qu'il y aura de plus en plus de monde devant toutes sortes d'écrans et
que, sans disparaître complètement, le papier perd sa suprématie comme support
de l'information .
Du rich media
Le dispositif multicanal présente le premier avantage de réduire les coûts de
matière première et de distribution. Ce qui revient, pour la presse écrite, à
s'extraire enfin d'une logique industrielle issue du XIXème siècle.
Il implique par ailleurs l'obligation d'exploiter rationnellement les supports
et les vecteurs pour ce qu'ils apportent de manière spécifique à l'information.
Le papier: une manière d'écrire et de photographier pour la profondeur, le
plaisir et la durée. Les écrans: d'autres manières d'écrire, le son, la vidéo,
les animations électroniques. C'est la définition du rich
media: exploiter chaque mode d'expression pour ce qu'il est
apte à délivrer mieux qu'un autre.
Dans cette approche, le rich media n'est pas seulement une chance
historique parce qu'il permet d'exploiter en même temps toutes les
potentialités de la numérisation et des réseaux
au moindre coût. C'est aussi une occasion inespérée, pour les
journalistes, d'analyser les évènements et de détecter leur valeur informative:
plus un évènement ou un phénomène est éligible au rich media, plus il
est consistant, plus il a de valeur.
De la polyvalence
La valorisation des contenus par le rich media et la configuration
multicanal requièrent une certaine
polyvalence dans les savoir-faire pratiques du journalisme.
Envisagée comme une source d'épanouissement professionnel, la polyvalence
consiste à greffer sur un socle d'expertise(s) des compétences
adjacentes.
Ce schéma s'applique au reportage d'où émerge la figure du mojo
(= mobile journaliste). Une expertise dans le registre des faits
divers s'accommode d'une aptitude à prendre des photos élémentaires et à
réaliser des diaporamas. Une expertise en matière économique ou scientifique
est valorisée quand elle sait, aussi, produire des images qui donnent accès à
des notions ou phénomènes abstraits.
Cultivée comme un enrichissement du métier, la polyvalence favorise
le travail en essaims par lequel chacun donne le meilleur de ce
qu'il sait faire. Ce qui est aussi, soit dit en passant, la forme la plus
efficace de l'apprentissage ("sur le tas"), la meilleure et la moins chère des
formations. Ainsi pratiquée, la polyvalence apporte au journalisme la
créativité dont il est privé par les cloisonnements fonctionnels.
Des fonctions émergentes
La polyvalence s'arrête là où commence la responsabilité de la fiabilité et de
la qualité d'un contenu. Un rédacteur capable de prendre certaines photos
ne remplace pas le photographe professionnel.
Le reporter qui se sent à l'aise avec le texte, le son, la photo et la vidéo
est enclin à vouloir structurer lui-même son enquête en rich media. Mais, outre
qu'il n'aura pas toujours le temps de réaliser tous les montages audiovisuels
ainsi que l'architecture en liens hypertexte, la validation d'un expert en
ergonomie et en webdesign ne peut que garantir la qualité de son
travail et son accessibilité. Très proche du traitement de l'actualité, cette
fonction peut englober l'optimisation du référencement des pages dans les
moteurs de recherche.
Le temps réel et la diffusion multicanal exigent une vigoureuse réhabilitation
de la
vérification des faits. Il en va de la fiabilité de l'organe
d'information et, donc, de la valeur de la marque média.
Ce travail peut être confié aux actuels documentalistes, qui ont déjà une
expertise en recherche d'informations sur le web, ou à un journaliste.
Documentalistes et journalistes ont d'ailleurs intérêt à coopérer étroitement
dans la veille, la collecte et la validation des sources, ne
serait-ce que pour mettre au point des méthodologies et des procédures
exploitables par l'ensemble de la communauté éditoriale.
Du télétravail
Les contenus numérisés qui se répandent par paquets d'octets à travers la
capillarité des réseaux représentent la fluidité à son plus haut degré. Le
journaliste joue en permanence avec les distances et avec le temps. Ces deux
constats militent en faveur du développement du télétravail dans la
presse.
Dès lors qu'un journaliste peut être joint n'importe où n'importe quand, dès
lors que les
applications les plus performantes sont constamment disponibles et
qu'il peut
transmettre textes, sons, photos et vidéos numérisés depuis pratiquement
n'importe où, le fait de travailler chez lui génère de la
productivité de deux manières. Il gagne du temps en transports et il produit au
moment où il est au meilleur de sa forme cérébrale. Les contacts par téléphone,
textos et webcams préservent la nécessaire synchronisation avec l'organe de
presse. Rien ne l'empêche de s'y rendre physiquement pour des contacts
utiles.
Le télétravail convient aux salariés qui savent exploiter les
outils collaboratifs en ligne et qui savent faire preuve d'une
vraie responsabilité, notamment dans la gestion du temps. Il serait étonnant
que des journalistes ne se comportent pas comme des salariés exemplaires.
Des espaces de réflexion et de valorisation
Dans une configuration dominée par le multicanal, le rich media, le télétravail
et le travail collaboratif en ligne, la question des
rédactions intégrées ne se pose plus.
A la place des rédactions-usines coincées dans des immeubles-casernes, les
organes de presse peuvent aménager des espaces de réflexion éditoriale
(brain storming) autour de l'équivalent pacifique des war
rooms (salles d'opérations) qui sont, par excellence, des lieux où se
prennent les décisions fondées sur le partage de l'information. Cette "tour de
contrôle" de l'actualité assure la diffusion multicanal. Elle est directement
reliée à l'espace de valorisation des contenus par le rich
media.
Avec un espace de réflexion, une salle d'opérations et un centre
d'enrichissement des contenus, les organes de presse
s'adaptent au XXIème siècle des sociétés développées.
De la cogestion éditoriale
Les outils collaboratifs actuels favorisent la mise en place d'instances -
panels, communautés
ou conseils - par lesquelles ceux à qui s'adresse l'information doivent pouvoir
s'exprimer sur le choix et le suivi des sujets ainsi que sur le traitement de
l'actualité.
Esquissée par les journalistes blogueurs, la
cogestion éditoriale est une manière éthique de rendre des comptes
à ceux qui manifestent leur confiance en achetant des contenus.
Etre à l'écoute des infonautes rétablira la fiabilité des journalistes en leur
évitant la tentation de trop céder aux connivences avec les pouvoirs.
Enfin, travailler avec les citoyens les plus intéressés par une information de
qualité est également un moyen de développer la créativité
journalistique.
Surtout si, le mythe du "journalisme citoyen" s'étant affaissé sur sa propre
vacuité, la cogestion éditoriale englobe les contributions, rémunérées en
piges, de
témoins participatifs.
Payer pour ce qui a de la valeur
Dès lors que de substantielles réductions de coûts sont obtenues par une
reconfiguration de l'entreprise - pagination réduite, distribution allégée,
locaux réduits à l'essentiel, gains de productivité par le télétravail - la
mise au point d'un modèle économique peut s'appuyer sur l'idée simple que les
infonautes paient pour obtenir les contenus qui ont de la valeur à leurs
yeux.
Ne plus imposer l'achat de l'intégralité d'une publication électronique serait
une démarche triplement judicieuse.
- L'internaute ne paie que ce qu'il a envie de "consommer" et non ce que les
choix d'une rédaction lui imposent, dans ce qui ressemble à de la vente forcée
(4).
- Dès lors que les infonautes achètent les contenus, un lien qui n'est pas
seulement commercial s'établit avec la rédaction. Ce n'est ni du
marketing ni de la relation client, mais le fait est que l'acheteur se
comporte en co-propriétaire d'un contenu et qu'à ce titre la rédaction lui doit
des égards: dévoilement des sources utiles, prolongements didactiques, suivi de
l'information.
- Les contenus les moins achetés ne perdent rien de leur valeur journalistique
et les meilleures ventes ne sauraient orienter la stratégie éditoriale. Il
reste qu'une rédaction gagne à mieux connaître ses publics par ce système de
vente au détail des contenus qu'elle propose.
Ces quelques idées sont à considérer comme des opportunités. A évaluer,
expérimenter, adapter à la faveur d'un bricolage informationnel volontariste et
pragmatique.
C'est la seule manière - à l'opposé de la mendicité corporatiste qui consiste à
quémander des aides au pouvoir politique - de donner à l'industrie de
l'information la flexibilité et l'agilité dont elle a besoin pour survivre dans
la fluidité du monde développé.
1) Les idées émises dans ce billet s'inscrivent dans un cadre théorique
proposé par Pascal Michon dans "Rythmes, pouvoir, mondialisation" (Presses
Universitaires de France), une de mes lectures les plus stimulantes de ces
dernières années.
2) L'agilité consiste, pour une industrie ou une entreprise, à (s')
investir dans les phénomènes que la fluidité fait émerger. Les firmes
pionnières du matériel informatique ne fabriquent plus d'ordinateurs, elles
prospèrent dans les services. Constructeur d'ordinateurs, Apple se déploie dans
la distribution musicale et dans la téléphonie nomade. A partir d'algorithmes
pour un moteur de recherche, Google se répand dans la bureautique, la
téléphonie et surtout dans la publicité. Distributeur de produits culturels,
Amazon fabrique un lecteur électronique.
3) Dans "L'individu hypermoderne", ouvrage collectif publié par les
éditions Erès, François Ascher analyse les conséquences des innovations
socio-techniques -imprimerie, télégraphe, radio, phonographe, magnétophone,
téléphone, télévision, magnétoscope, messageries téléphoniques et électroniques
- sur la gestion individuelle du temps. Le magnétoscope a permis de se
soustraire à la contrainte horaire des émissions qui commençaient à 20h30. Le
téléphone nomade avec affichage du numéro appelant permet à l'individu de se
désynchroniser et de se ré-synchroniser à volonté.
4) Bien que je ne lise jamais le moindre article consacré au sport, l'achat
de ces articles m'est imposé si j'achète un quotidien dans un kiosque ou quand
je m'abonne au "Monde" électronique. Dans leurs temporalités fragmentées et
désynchronisées, les infonautes veulent s'approprier les contenus numériques,
qu'ils soient musicaux ou visuels. En matière d'information, le fait que les
internautes picorent ce qui est gratuit ne les empêchera pas de payer pour
obtenir ce qui leur semblera singulier, consistant et agréable.
Commentaires
Bonjour,
En premier bravo pour cet article qui ose regarder de face le changement en cours et décider d'en être un acteur plutôt qu'un plaignant.
Ce n'est pas la première mutation
L'information et le journalisme ont déjà subi une mutation avec l'arrivée de la radio puis celle de la télévision. ce fut respectivement l'arrivée du son, puis de l'image animée, La télévision.
Apparemment le papier a survécu en apportant du fond à l'immédiat et à l'émotion.
Tout le monde fait de la diffusion d'information.
Aujourd'hui internet (pc ou mobile) apporte la possibilité de mixer les 3 médias (texte, image ou images animées et sons) à des couts très faibles et la presse, et autant dire le journalisme de presse, se trouve confronté non seulement à une fragmentation de son audience, mais également à une diffusion pléthorique d'informations qui submerge les lecteurs.
La reprise des dépeches AFP est usuel. Les sites d'aggrégation d'informations pullulent. Et surtout ils sont gratuits. par opposition à une presse papier francaise chère.
Tous le monde fait de l'information (sans parler des bloggeurs). Les TV font des sites d'information web (aggrégation d'articles repris et videos propriétaires). les radios font des sites d'informations (aggrégation d'articles repris + sons propriétaires). Les journaux gratuits font des sites d'information comme ils font du papier.
Moi-même je pourrais faire un site d'information avec un peu de travail et avec un peu de webmarketing, je pourrais atteindre une audience, donc une monétisation raisonnable.
L'avenir sera la qualité.
La qualité, c'est à dire différence par le fond et la mise en forme, est la seule monétisable parce qu'elle a de la valeur. Elle a de la valeur parce qu'elle est différente de la masse. Elle n'est pas dans l'instant. Elle est recul et explication. Et dans un monde qui bouge trop vite, elle a une place.
vendeur de contenu ou éditorialiste.
Je pense que votre présentation du journal a la carte peut avoir ses limites.
Ce que j'aime dans un journal papier aujourd'hui, mais un journal web (le monde.fr) également, est de lire ce qui m'intéresse, mais également de découvrir autre chose à coté de l'article, qui m'ouvre l'esprit, et qui m'évite de me scléroser dans mon univers, de me replier sur mon monde. C'est une valeur à elle-seule.
Mais les deux modeles sont possibles. Vendre du contenu sur tous les supports et à d'autres. Vendre une ligne éditoriale avec un ensemble de contenu riches. Cela permet de construire et de garder la relation avec le lecteur. Le web en plus va permettre de le faire participer. C'est à dire l'impliquer et le comprendre et le fidéliser.
Quels supports.
Comme vous le dites. Tous.
Ceux qui existent et ceux qui n'existent pas encore. tout va trés vite et nous ne savons pas ce que seront les supports de demain. Donc le support ne doit pas être la solution. LA solution est une capacité à diffuser un même contenu unitaire ou un ensemble de contenu éditorialisé (mais c'est aussi un contenu) sur ces différents supports, ou de relier les supports entre eux. Par exemple, un extrait sur le mobile pour une consommation immédiate et un lien vers le pc qui est plus riche, plus la possibilité de regarder le reportage complet (si il y a) sur sa télé. Il n'y a pas de limite car ils ne sont pas en concurrence, mais complémentaires.
Le métier ne change pas.
Au final, je ne crois pas que le métier change. Il faut savoir de quel métier on parle. Il faut faire apparaitre le vrai métier du journalisme. Selon moi, profane, c'est quelqu'un qui informe. Sur l'émotion, sur le fait divers et sur le fond. Au final cela ne change pas.
Hier il n'avait que le papier et une organisation s'est créée autour de cette technique. Avant-hier il a eu la radio puis la télé, mais c'est toujours du journalisme.
C'est un peu comme une société de diligence à cheval qui se serait seulement définie comme tel. Elle serait morte aujourd'hui. Si elle a pu survivre, c'est qu'elle a vu que son service n'était pas que de transporter les gens en diligence, mais simplement de les transporter. Alors elle a pu les transporter en train, en voiture, en car, en bateau et en avion. Et demain elle les transportera en autre chose.
Ce n'est pas seulement la fluidité ou l'agilité, c'est la définition même du métier qu'il faut redécouvrir.
Les mineurs de charbon ont disparu, mais pas les producteurs d'énergie.
Les possibilités techniques sont immenses et seront différentes demain. En réfléchissant uniquement aux techniques connues aujourd'hui, la réponse sera pour aujourd'hui.
N'accusez pas la technique. Soyez responsable.
Pour savoir d'où je parle, je suis de culture technologique et consultant sur les telecoms et les médias, et passionné par la révolution actuelle des médias.
Par expérience la technique est un moyen et parfois comme aujourd'hui créatrice et destructrice de valeur. Elle crée et détruit des métiers qui sont liés à elle; Mais elle fait seulement évoluer ceux pour qui elle n'est qu'un outil.
Le papier a détruit les hérauts qui annonçaient les nouvelles. Il n'a pas, bien au contraire, détruit la diffusion des nouvelles qu'ils annonçaient.
Vous avez globalement bien compris le sens de ce billet.
Il semble, cependant, que vous n'aviez pas lu les deux précédents billets avant de rédiger votre commentaire. Or, ce billet sur la "possible régénération" du journalisme se veut le complément constructif de deux précédents billets qui étaient, eux, accusateurs.
Si vous lisez ce triptyque, vous admettrez que je suis un technophile pragmatique. Je n'accuse donc pas du tout la technique, comme vous l'écrivez à la fin de votre commentaire.
Au contraire, l'innovation technologique est à mes yeux une condition nécessaire mais non suffisante de la régénération de mon métier.
Cependant, je n'entre pas en pâmoison hystérique devant la dernière application à la mode ("Second life" hier, "Twitter" aujourd'hui). J'examine d'abord les usages qui peuvent être faits des innovations sous l'angle de la créativité et de la productivité. Ensuite seulement je peux m'enthousiasmer.
Sur "le journal à la carte": cette modalité n'est envisageable, évidemment, que sur le web car il est hors de question de se présenter devant les kiosques à journaux avec une paire de ciseaux, de découper les articles qui m'intéressent et de le faire empaqueter par le tenancier de kiosque avant que de payer mon achat au poids, c'est à dire au nombre de signes mobilisés par chaque article.
Ce que vous décrivez comme "la possibilité de lire autre chose à côté de l'article" qui suscite l'intérêt premier est, précisément, une fonctionnalité du web. Vous la décrivez fort bien en évoquant les consultations gratuites de très nombreuses sources d'information.
Voici comment pourrait fonctionner une motivation d'achat, donc une des bases d'un modèle économique, dans la configuration esquissée par mon billet:
- l'infonaute survole l'actualité gratuitement sur le web.
- Il est intéressé par un sujet complexe et approfondi ou par la qualité d'un article et l'achète soit sur le web soit en version papier, à sa convenance.
- si l'article en version électronique ou imprimée comporte des références décisives sur le sujet, l'infonaute avide d'"information vraie ( connaissances, puis savoir) sur un sujet qui le passionne peut aller acheter un livre, le commander en ligne ou l'acquérir pour le consulter sur un lecteur électronique.
La valeur ajoutée se situe effectivement dans la qualité, dans l'approfondissement et l'enrichissement des contenus sur papier, papier électronique ou en rich media sur le web. Donc, au-delà d'une consultation gratuite, panoramique et superficielle de l'actualité par une offre abondante mais sans grande profondeur.
Les modalités de paiement de "journal à la carte" peuvent être celles qui fonctionnent pour la consultation des archives de certains sites éditoriaux. Une somme déterminée est prélevée mensuellement: elle s'épuise au fur et à mesure de la "consommation" des articles et se renouvelle par tacite reconduction. La formule de l'abonnement est une marque de confiance envers l'organe de presse.
Bonjour,
Je voudrais avant de continuer tout échange vous prier de m'excuser de la fin de mon commentaire.
J'avais conçu ma réponse avec des titres de paragraphe ou idées fortes, tel le 'N'accusez pas la technique. Soyez responsable.' qui s'adressait à tout le monde de manière générique et par opposition pas à vous puisque dans ce billet vous montrez les possibles de la technique.
Quand je relis mon commentaire, je suis confus de la vision qu'il donne et qui n'est pas la mienne, augmenté par le fait que tout est écrasé (et hop j'accuse la technique)
Je renouvelle donc ici mes plus plates excuses.
Cordialement,
Je craignais surtout un malentendu issu d'une lecture partielle du triptyque.
Si votre commentaire avait comporté le moindre manquement à l'éthique de la discussion - respect, contradiction argumentée - je ne l'aurais pas publié. Il serait allé, comme quelques autres, à la poubelle et vous auriez été expulsé comme commentateur indésirable.
Tel n'était pas le cas.
Un commentaire n'a pas à être nécessairement approbateur pour être publié sur ce blog.
Je me méfie d'ailleurs de l'auto-congratulation qui sévit dans la blogosphère. Il y règne, notamment dans la blogosphère hexagonale, un narcissisme latent ainsi et surtout qu'un curieux besoin de reconnaissance: "Génial, ton billet ! - Le tien est formidable aussi ! ".
Cela ne m'intéresse pas car j'ai passé l'âge du narcissisme et la reconnaissance ne m'intéresse que si elle émane de gens pour lesquels j'ai de l'estime.
J'ai publié votre commentaire parce qu'il m'a donné l'occasion de préciser quelques points mal ou incomplètement formulés dans le billet. Ce qui est une forme d'enrichissement du blog.
Et les correspondants de la PQR, alors ? Vous savez, ces trente mille petites plumes qui remplissent 70% des quotidiens régionaux... Ces authentiques esclaves, payés parfois 5 à 6 fois en dessous du smic horaire, en toute légalité, pour produire à la chaîne une information sytématiquement dégoulinante de connivence et de médiocrité ... Quand est-ce qu'on les vire, ou qu'on les forme ? Mais imaginez 5 mn qu'on applique leur statut bidon à un autre métier, pensez au désastre ...
Problème complexe.
Les correspondants locaux de la Presse Quotidienne Régionale ne sont pas des journalistes amateurs. Ce ne sont pas des journalistes professionnels à plein temps. Ce sont des semi-pros. Ils sont payés à la pige, c'est à dire à l'article et à la photo publiés.
La médiocrité veule des pages locales leur est imputée, largement à tort à mon avis.
D'abord parce que ce ne sont pas les correspondants locaux qui déterminent la ligne éditoriale du quotidien régional. Ils font ce qu'on
leur demande de faire, comme on leur demande de faire. C'est l'agence locale la plus proche qui les recrute et c'est la rédaction centrale du journal qui publie, on pas, leurs articles.
Ensuite, quel que soit leur talent, s'ils trouvent un bon sujet d'enquête, cette enquête leur est enlevée pour être confiée soit aux journalistes professionnels de l'agence la plus proche, soit aux grands reporters de la rédaction centrale. Ils n'ont donc jamais l'occasion de démontrer quoi que ce soit en matière journalistique.
Enfin et surtout, les lecteurs de quotidiens régionaux demandent à tous les niveaux cette information médiocre. Les notables locaux sont en campagne électorale permanente; si leur photo n'apparaît pas dans les pages locales pendant une semaine, ils protestent auprès de la rédaction en chef. Les présidents d"association veulent des articles qui les mettent en valeur car c'est une des conditions pour obtenir des subventions, même si l'activité de leur association se résume à une banquet par an. (Ces associations fonctionnent souvent comme des relais électoraux auprès des notables qui distribuent les subventions). Et les lecteurs eux-mêmes veulent voir leurs bambins en photo à la moindre fête d'école maternelle.
Coincés entre la rédaction centrale qui fait du marketing éditorial - d'où la robustesse financière des journaux de province en situations de monopoles -, les notables qui veulent être vus tous les jours, les associations qui veulent qu'on parle d'elles, les lecteurs qui veulent se voir dans le journal, les correspondants locaux n'ont pas beaucoup d'espace pour la créativité journalistique.
Il y a d'ailleurs un lien entre cette médiocrité imposée au niveau local et celle des grandes rédactions de l'audiovisuel: le mépris du public.
Dans les rédactions des stations de radio et des chaînes de télévision, le théorème de base, largement répandu et bien intériorisé par les journalistes est que - je schématise - "plus l'audience est massive, plus elle est dominée par les cons".
L'approche est à peu près la même chez les dirigeants de la Presse Quotidienne Régionale et dans les rédactions centrales de ces journaux: "il faut flatter le lectorat avec des conneries parce qu'il est con". (J'emploie exceptionnellement les mots que j'ai entendu dans les rédactions nationales et régionales.)
La responsabilité de cette médiocrité est donc imputable aux dirigeants de la PQR et aux responsables des rédactions de cette PQR. Ils ne se rendent d'ailleurs pas compte du tort qu'ils causent à leur région: lire les pages locales de certains quotidiens de province fait fuir les chefs d'entreprise qui auraient envie d'y implanter une activité économique tellement le contenu rédactionnel donne une impression d'abrutissement collectif.
Si les journalistes professionnels recrutent de bons correspondants locaux - il en existe -, si les rédactions en chef demandent une certaine qualité dans le choix des sujet et dans leur traitement, il n'y aucune raison pour que l'information locale ne s'améliore pas.
Quant à la formation de ces correspondants, elle devrait selon moi s'orienter vers l'information hyperlocale avec les outils du web 2.0.
C'est d'ailleurs à ce niveau que les fameux "journalistes" citoyens - pitoyables redresseurs de torts médiatiques - devraient intervenir pour créer des petits "mediaparts, backchich ou rue89 " locaux . Histoire d'en finir avec le contrôle de la vie publique par les notables locaux. Histoire d'obliger, par un regain de concurrence, la PQR à faire un effort vers la qualité journalistique.
Il est vrai qu'il est plus facile et plus confortable, pour un "journaliste"' citoyen d'éditorialiser au café narcissique du commerce numérique en se prenant pour l'Alain Duhamel du web 2.0 et en espérant, surtout, passer un jour à la télé.