Un journalisme suicidaire
Par Alain Joannes le jeudi 1 janvier 2009, 20:19 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
A la mi-décembre de
l'année 2008, France Info a ouvert pratiquement toutes ses sessions
d'information de la journée avec l'histoire d'une dame qui avait glissé sur une
frite.
"Ouvrir sur une info" signifie que la rédaction considère le fait relaté comme
le plus important du moment.
Les historiens de l'an 2108 qui fouilleront dans la mémoire médiatique
numérisée du 16 décembre 2008 risquent de trouver une frite.
Quelques semaines plus tôt, fin novembre, un journaliste travaillant pour le
groupe Figaro déclarait qu'il avait professionnellement suivi les évènements de
Bombay sur Twitter.

Compte tenu du fait qu'aucune information originale n'a été diffusée par
Twitter pendant ces évènements, force est de constater que ce journaliste a
"couvert" les attentats de Bombay en lisant les réactions de gens qui
regardaient la télévision.
Ces deux anecdotes sont le symptôme d'un journalisme suicidaire.
Une profession qui place une frite à la "une" renonce à l'un des piliers de sa
légitimité: le discernement qui, seul, permet de hiérarchiser les évènements
selon leur portée. Evaluer la portée d'un évènement, c'est lui attribuer une
valeur. Renoncer à hiérarchiser les évènements selon leur portée, c'est
dévaloriser l'information et ceux qui la font.
Une profession qui rend compte d'un évènement à partir des émotions de
téléspectateurs inconnus renonce à l'autre pilier de sa légitimité: la
fiabilité qui, seule, garantit un lien de confiance entre le journaliste et ses
audiences. Les audiences n'ont aucune raison d'accorder leur confiance à un
journaliste qui s'en remet aux audiences des chaînes de télévision pour relater
des évènements cruciaux comme les attentats de Bombay. Le degré zéro du
journalisme est atteint dans la mesure où nul n'a besoin d'un journaliste pour
lire, directement, les gazouillis de Twitter.

"Renoncement" est peut-être le maître mot de ce qui apparaît de plus en plus
comme un suicide corporatiste. Doivent être incluses dans le terme générique de
renoncement les notions d'acceptation, de résignation, de soumission, de
veulerie, et de servilité. (Voir aussi, au sujet des aveuglements,
résignations et renoncements collectifs, mon billet sur certaines
origines décisives mais peu invoquées de la "crise de la
presse)."
La dévalorisation de l'information a commencé avant le
web
Le plus pathétique de ces renoncements est celui par lequel la presse écrite se
soumet aux médias audiovisuels. Cette soumission comporte deux aspects: la
dévalorisation de l'information par le pillage et la subordination aux
impératifs de l'industrie audiovisuelle.
La presse écrite aurait pu, juridiquement, limiter le pillage
de ses contenus par la
radio et la télévision parce que ce pillage relève moins du droit de citation
que du plagiat et du vol d'idées. Il faut savoir, en effet, que toute
conférence de rédaction au sein d'une station de radio ou d'une chaîne de
télévision consiste essentiellement à chercher dans les journaux imprimés ce
qui peut être transposé en sons ou en images. Bien sûr, il y a l'AFP, agence de
presse encore respectable. Mais les dépêches de l'AFP ne sont pas diffusables
telles quelles. C'est du brut. Les articles de la presse écrite ont prédigéré
cette matière brute et préparé, en synthétisant un évènement complexe et en
scénarisant un récit, la mise en forme dont l'audiovisuel a besoin.
La créativité journalistique - trouver des sujets diversifiés, trouver des
angles variés, trouver des modes innovants et pertinents de narration -
représente en moyenne probablement moins de 10% de la production d'informations
par la radio et par la télévision. Selon les circonstances - actualité riche ou
pauvre, spectaculaire ou abstraite - on peut raisonnablement estimer à 90% en
moyenne la part des informations que l'audiovisuel diffuse après l'avoir
importé de la presse écrite.
La radio et la télévision pillent la presse écrite beaucoup plus que le web ne
pourra jamais le faire.
Ce pillage s'apparente à celui des pays colonisés par les colonisateurs:
exploitation d'une matière première et du labeur d'autrui à des coûts très bas.
Si la collecte et le pré-traitement de l'information sont assurés par des
journalistes nombreux dont certains très compétents dans la presse écrite,
l'audiovisuel n'a pas besoin d'investir dans des rédactions pléthoriques et
dans des journalistes experts aux salaires élevés. Cependant comme
l'audiovisuel fait mine d'offrir l'information (1), celle-ci perd immédiatement
la valeur produite par le travail journalistique.
Ce n'est pas le web qui a dévalorisé l'information, c'est l'audiovisuel. Avec
le consentement de la presse écrite.
La presse écrite se soumet aux normes de
l'audiovisuel
Le consentement à son propre pillage constitue un aspect crucial de l'esprit
de soumission qui condamne une grande partie de la presse écrite.
Croire, comme ce fut sans doute le cas à la création d'Europe N°1 dans les
années cinquante et de France Info à la fin des années quatre-vingt, que
l'apparition de nouveaux canaux de diffusion allait accroître et améliorer
l'offre d'informations, donc stimuler dans la population le désir d'être plus
et mieux informée, a été la marque d'une étonnante naïveté au sein de la
profession.
Si quelques mémorables
reportages sonores, sur les journées des barricades à Alger ou pendant les
évènements de mai 68 par exemple, ont joué le même rôle de légitimation du
journalisme radiophonique que "Cinq colonnes à la une" pour la télévision, ces
prouesses historiques (au sens où elles servent l'Histoire) ont surtout été un
alibi au déploiement d'une industrie du plagiat qui prospère quotidiennement
jusqu'à aujourd'hui au détriment de la presse écrite.
Et, de même que le colonisateur a réussi à imposer ses normes au
colonisé, l'audiovisuel a fini par faire adopter par la presse écrite son
tempo, la volatilité de ses contenus et sa propension a cultiver l'émotivité
des audiences.
A quelques exceptions françaises près, comme "Le Monde" ou "Les Echos", les
quotidiens s'essoufflent à courir derrière la radio et la télévision qui les
pillent. Le suivisme empressé, fébrile, de la presse écrite accélère jusqu'à
l'emballement hystérique la fameuse "circularité de l'information": une
nouvelle publiée le matin par un quotidien est amplifiée tout au long de la
journée par les radios et gonflée le soir par les télévisions, obligeant la
presse écrite à rebondir sur les "enflures" audiovisuelles, lesquelles
reprennent de plus belle jusqu'à la saturation.

Souvent la même information rabâchée à outrance pendant plusieurs jours est
subitement délaissée sans avoir été clarifiée. Les audiences sont d'autant plus
frustrées que le recyclage médiatique brasse plus de plagiat que d'éléments
nouveaux. C'est, du matin au soir, la même "info" répétée avec les mêmes
angles, les mêmes mots puisés dans un vocabulaire minimaliste, tandis que les
commentaires et les éditoriaux ressassent les mêmes idées convenues sur les
mêmes thèmes avec de pauvres métaphores desséchées.
Telle qu'elle fonctionne, la presse ne mérite pas le pluralisme qu'elle
revendique.
Les articles réducteurs tuent le plaisir de lire
En renonçant à son propre tempo, en voulant tout "couvrir" , même et surtout
le futile pourvu qu'il soit émotionnel, la presse écrite quotidienne renonce
surtout au recul, à l'approfondissement.
Les spécificités de la mise en page et de la typographie lui permettent encore
de proposer une hiérarchisation des évènements.
Certains quotidiens, comme "Le Monde", perpétuent le récit consistant sans se
résigner au réductionnisme que l'audiovisuel impose à l'écrit.
Globalement cependant, la presse écrite quotidienne sacrifie la densité
factuelle et la qualité du récit. Elle s'enlève la légitimité de faire payer le
plaisir de lire.
Impossible de détecter dans ce journalisme rétréci un talent émergent dont on
pourrait se dire qu'il sera probablement un écrivain, voire un historien.
Au contraire, le journal du soir de référence, dont quelques signatures
faisaient naguère autorité dans différents secteurs de la sphère publique,
demande à Martin Wolf, du Financial Times, et aux esprits libres de
Breakingviews d'apporter à ses lecteurs des éclairages originaux sur les
dysfonctionnements de l'économie.

Ce qui arrive au Monde, la disparition des grandes signatures internes (2),
résume une autre démission, celle des journalistes politiques de la presse
écrite dont le travail d'élucidation est assumé depuis une vingtaine d'années
par les directeurs d'études des instituts de sondages.
Le renoncement à une certaine idée du journalisme,
celle de John Gunther par exemple (3),
s'explique - en partie, pas chez tout le monde, il est vrai - par des
motivations balzaciennes: un journaliste de presse écrite ambitionne
naturellement de passer par la radio, puis "faire" de la télévision.
Moins pour éprouver les modalités de son métier par ces moyens d'expression,
que pour accéder au statut emblématique de présentateur-"vedette."
Mais le renoncement de la presse écrite à ce qui fait sa valeur - recul,
sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de
la photographie - cette résignation à n'être plus que le terne reflet palpable
de l'audiovisuel vient aussi d'un marketing fallacieux: les gens de l'imprimé
ont cru que la futilité, l'actualité envahie par l'insignifiance des faits et
dits des "people", allaient leur ramener une partie des audiences accaparées
par la radio et par la télévision. Or ce qui peut séduire certains
téléspectateurs ne plaît pas forcément aux lecteurs. L'art difficile de
l'entretien, par exemple, a été abandonné au profit de versions fades et
chétives des talk shows. Exercice généralement sans autre intérêt
radiophonique et télévisuel que de produire des émissions à moindre coût en
obligeant la presse écrite à "faire de la reprise", comme disent cyniquement
les gens de le l'audiovisuel (4).

La conséquence du renoncement à traiter l'actualité comme l'Histoire en train
de se faire s'observe au fil des années par la dévalorisation accélérée de
l'information et la dévaluation de ceux qui la font. Ils ne valent guère plus
que la frite écrasée par le talon aiguille d'une dame dans un restaurant Quick
de Reims.
8
janvier 2009: entretien avec
Alain Maillard, responsable de l'émission "Médialogues" diffusée par la
Radio Suisse Romande. Questions bien ajustées, spontanéité et
intonations des locuteurs : ce sont quelques uns des éléments qui font la
valeur ajoutée de la radio par rapport au style nécessairement retenu de
l'expression écrite. Et surtout, l'honnêteté du montage d'Alain Maillard qui ne
s'est pas contenté de lire le billet.
A suivre: Quelques éléments modulaires d'une possible
régénération
1) L'information gratuite n'existe pas. Financé par la publicité, son coût
est dilué dans le prix de revient des produits de grande consommation et il est
donc supporté par les consommateurs.
2) Outre Pierre Viansson-Ponté, André Laurens, Gilbert Mathieu, Jacques Decornoy, Philippe Decraene et autres journalistes experts de haute volée ( de même niveau que ceux qui assurent aujourd'hui le prestige de The Economist), "Le Monde" disposait d'une pléiade de reporters aux talents immenses et diversifiés. Le récit, par Jean-Yves Lhommeau, d'une journée de François Mitterrand, président de la République en exercice, sirotant incognito du champagne dans une barque sur un lac de montagne où il partage fromage et saucisson avec de rudes Auvergnats aura été l'une des dernières manifestations de ce journalisme qui se hissait au niveau de la littérature sans recourir à la fiction.
3) Auteur, notamment, de "Inside USA" (qui suscita ma vocation à la fin
des années cinquante) John Gunther est un archétype du journaliste. Sans se
prendre pour un sociologue ou un historien, il hisse sa conception de
l'actualité et de son traitement aussi près que possible des approches
réservées aux sociologues et aux historiens. De Gunther, je garde l'idée d'un
journaliste qui doit aspirer à travailler comme l'auxiliaire des futurs
sociologues et historiens. Par ailleurs, John Gunther a a soigneusement séparé
ses observations et recherches journalistiques de ses créations romanesques.
Enfin, sa manière d'écrire élégante mais précise fait de lui une référence
suprême aussi bien dans le journalisme que dans la fiction puisque certaines de
ses oeuvres romanesques ont été adaptées pour la télévision et pour la
scène.
4) Il faut savoir que la plupart des invités des "talk shows" audiovisuels - anglicisme bizarre mais symptomatique pour une station de radio - sont choisis en fonction de leur capacité à prendre des postures spectaculaires, à émettre des jugements et des "petites phrases" qui seront "reprises" le lendemain par la presse écrite. Laquelle après avoir été pillée assure en plus la promotion des pillards.
Commentaires
Il y a des idées vraiment simplistes dans cet article qui renvoie uniquement à la responsabilité individuelle DU journaliste. Comme si le journaliste était hors sol (l'économie des médias, ça n'existe pas ?)
Non, les meilleurs journalistes de presse écrite n'ont pas vocation à devenir vedettes de télévision. Par contre il serait intéressant d'expliquer les liens entre l'évolution de la composition du capital des journaux et les changements éditoriaux. De montrer que pour les financiers qui ont des intérêts croisés le contenu ne peut pas être le même que pour des hommes de presse qui se retrouvent à la tête des journaux.
Vous évoquez l'Afp. Mais l'Afp aussi aujourd'hui court après les radios et les télévisions.
L'exemple de la frite est typique de ces sujets que l'Agence, tradtionnellement, ne traitait pas sinon en deux lignes dans la rubrique "insolite".
Aujourd'hui, lorsque ce type d'info, est lancée par France-Info ou un autre media, la direction de l'agence rappelle à l'ordre ses bureaux régionaux pour suivre le mouvement. Ce qui rajoute évidemment une impulsion supplémentaire à la circularité de l'information.
Je ne peux que souscrire à la circularité de l'information. Un ami m'avait expliqué comment étaient réalisés les JT de 20h : une dose de Parisien pour les faits divers, et une dose du Monde et du Figaro pour les sujets internationaux. C'est pourquoi à mon avis, la crise de la presse risque de saper la base du système médiatique français. Où les télés iront-elles trouver leurs sujets ?
Je me souviendrais toujours d'un formidable reportage du Monde 2 sur le quotidien d'une jeune femme policier issue de l'immigration. On sentait, dans le reportage, que le journaliste avait passé pas mal de temps pour suivre cette femme-flic. Elle racontait, et le journaliste avait su le raconter avec nuance, sa position compliquée notamment dans son rapport avec les jeunes issus de l'immigration qu'elle interpellait. Et boom, deux jours après, la sortie du magazine, un sujet au JT de France 2, sans nuance ni mesure, plein d'émotions dégoulinantes, sur cette même jeune femme, la transformant en 2 mn chrono en symbole de l'intégration...
Enfin, juste un petit ajout... Vous parliez de tempo de l'information. Il est intéressant de signaler que les deux quotidiens nationaux qui aujourd'hui gagnent des lecteurs depuis quelques années sont ceux qui ont su s'affranchir - du moins en partie - de ce tempo. Dans des registres certes radicalement différents : Aujourd'hui en France dans un registre qui se veut très proche des préoccupations des lecteurs, via des grands dossiers d'ouverture ; La Croix avec un registre tout en recul sur l'actualité via ses suppléments thématiques, en donnant à ses lecteurs des pistes de réflexion - souvent religieuses - et des pistes pour agir.
Une analyse vraiment brillante. Merci de rappeler ceci. Le journalisme "revue de Presse" s'est "imposé". Terrible! Où sont donc les vrais reportages de Presse Ecrite sur le terrain ? On peine vraiment à trouver ce genre d'articles qui se différencie vraiment.
Avant d'insulter ("idées simplistes"), vous devriez apprendre à lire, à défaut de pouvoir probablement interpréter correctement un texte.
Votre interprétation de mon billet est infantile.
Je vais donc perdre un peu de temps à vous faire une explication de texte, comme on le fait à un enfant pour des sujets un peu compliqués qui dépassent son entendement.
Oui, Gilbert (?), quand j'écris que bon nombre de journalistes de la presse écrite rêvent de devenir des présentateurs "vedettes", c'est une manière de désigner un schéma d'arrivisme qui fonctionne dans cette profession. J'en ai observé les ravages sur la qualité de l'information dans la presse écrite, à la radio et à la télévision. J'ai vu des journalistes de la presse écrite se prostituer pour pouvoir faire de la télévision. Non, Gilbert (?) je ne donnerai pas de noms. Oui, Gilbert (?) je suis d'accord, tous les journalistes de la presse écrite ne se prostituent pas pour faire de la télévision. Hé ! pssst ! Gilbert (?) : je viens de la presse écrite, j'ai "fait" de la radio puis de la télévision...
N'importe quel lecteur adulte comprend que tous les journalistes de la presse écrite ne rêvent pas de devenir des vedettes de la télévision. Pas vous.
Je prends un autre exemple Gilbert (?): si j'écris que la corruption est un mal endémique dans la profession, vous ne devez pas en déduire, Gilbert (?) que tous les journalistes sont corrompus...ça va ? Vous suivez, Gilbert (?).
Je ne réponds pas, ordinairement, aux commentaires insultants. Ils vont directement à la poubelle. Ma poubelle est pleine. J'accepte la contradiction à condition qu'elle apporte quelque chose, qu'elle enrichisse le blog et qu'elle se situe dans une éthique de la discussion (respect, argumentation raisonnée, etc...).
Je réponds exceptionnellement à vos insinuations insultantes parce que votre commentaire contient une notion importante.
Oui, ce billet est orienté sur la responsabilité individuelle DU journaliste. Pour trois raisons:
- la première est que j'ai évoqué la responsabilité collective des managers et des journalistes dans un précédent billet. Que vous n'avez pas lu, Gilbert (?)
- la seconde est que si chaque journaliste assume individuellement ses responsabilités, la responsabilité collective sera mieux assumée.
- la troisième est que j'en ai assez des pleurnicheries corporatistes qui consistent - notamment dans cette profession- à toujours rejeter la responsabilité des difficultés sur les autres : le capitalisme, internet, Google, le pouvoir politique etc...sans jamais s'interroger sur ses propres défaillances. Le dolorisme d'une profession qui s'exonère systématiquement de ses défaillances m'inspire le plus grand mépris.
Notamment quand il s'agit d'aller mendier des subventions à un pouvoir politique incarné par Nicolas Sarkozy dont la conception instrumentalisante de l'information devrait susciter un minimum de répulsion aux journalistes. Apparemment les professionnels de la profession n'ont pas ce sursaut d'amour propre. Pas tous, Gilbert (?)
J'ajoute, pour être plus loyal envers vous que vous ne l'êtes envers mon travail de réflexion, que je trouve pertinente votre remarque sur "les liens entre l'évolution de la composition du capital des journaux et les changements éditoriaux".
Ces liens existent, vous avez raison. Je ne les traite pas dans ce billet parce qu'il est déjà trop long et parce que j'ai le sentiment que ce thème, très important, a déjà été largement traité par des gens plus compétents que moi: sociologues et historiens des médias.
Ce billet, Gilbert (?) a été réfléchi, soupesé, écrit, réécrit, surchargé, amputé de digressions, stabilisé et finalement publié parce qu'il me semble que la responsabilité des journalistes dans "la crise de la presse écrite" est assez peu évoqué. Notamment par les journalistes.
A Béniguet:
J'ignorais que les responsables éditoriaux de l'AFP se sont, eux aussi, mis à la remorque de l'audiovisuel dans ce que ses productions journalistiques ont de plus futile.
Je maintiens mon respect professionnel (et citoyen ) à l'AFP parce que j'ai vu travailler certains de ses reporters dans des conditions extrêmement délicates et il ma semblé, alors, que le méticulosité et le courage faisaient partie de la culture d'entreprise. Parce que j'ai eu l'impression que des dirigeants de l'agence résistaient assez bien aux intimidations politiques.
Cela dit - et sans cultiver le mythe d'un "âge d'or du journalisme" qui n'a jamais existé - je regrette le temps où l'agence ACP créait de l'émulation. L'ACP n'avait pas la puissance de l'AFP mais elle "titillait" la grande agence, notamment par la qualité de ses synthèses.
Une situation de quasi-monopole est toujours dangereuse pour la qualité de l'information.
A Jean:
Merci de signaler les cas du "Parisien" et de "La Croix", que je connais mal mais auxquels je vais m'intéresser.
Votre commentaire fournit l'occasion d'apporter une nuance, qui existe mais qui est peu explicite dans mon billet ( "pillage de la presse écrite plus ou moins intense selon que l'actualité est riche ou pauvre, spectaculaire ou abstraite"):
Ce qui se passe au Proche Orient relève évidemment d'une actualité - je n'ose pas dire "riche" en raison de son caractère tragique - qui permet au journalisme audio-visuel de moins piller la presse écrite.
Aux abords de Gaza, la radio et la télévision ont moins besoin que d'habitude de la presse écrite pour "produire" leurs contenus spécifiques. (Il y aurait d'ailleurs une réflexion à développer sur le rôle inévitable de dévoilement de la presse écrite dans les régions où aucune caméra ne peut filmer: la situation au Darfour est longtemps restée un travail d'investigation réservé à la presse écrite parce que rien ne pouvait y être filmé.)
En ce qui concerne le fonctionnement "intime" des conférences de rédaction, ce que j'écris - et que votre témoignage confirme - vient de mes observations et des témoignages de confrères.
Quand je suis arrivé, en 1978, à France Inter, j'ai été stupéfait, indigné puis professionnellement écoeuré par le "contenu" des conférences de rédaction. A France Culture, grâce à d'admirables journalistes comme Alain Mannevy ou Gérard Courchelles, la réflexion journalistique propre à la radio était nettement plus affirmée. Quand Courchelles a dirigé Inter Matin sur France Inter, il y a eu entre 4h et 11h une forte gamberge collective, avec de jeunes talents, sur ce qu'une radio de service public pouvait apporter de spécifique sans piller la presse écrite. Avec Jérôme Bellay aux débuts de France Info, une déontologie de l'information radiophonique s'esquissait.
Je ne rappelle pas cela pour faire croire que "avant c'était mieux", "ah là là c'était le bon temps", "de mon temps, le journalisme c'était quelque chose mon bon monsieur ". C'est faux. Je rappelle ces choses vécues parce que je crois dur comme fer que la qualité de l'information relève d'abord de la responsabilité individuelle de chaque journaliste.
J'en profite d'ailleurs pour avouer que le courage m'a manqué, parfois, de lutter au sein des conférences de rédaction à France Inter, à France 3, à LCI pour essayer de faire prévaloir des angles, des modes de traitement. A force d'être traité d'intello - insulte suprême au sein de certaines rédactions - de vouloir faire trop compliqué pour "les gens , auditeurs et téléspectateurs qui ne veulent pas se prendre la tête", j'ai fini par adopter le principe EPM ( = "Et Puis Merde..."). Les conférences de rédaction de LCI, après le départ de Jérôme Bellay qui avait aboli ce rituel débilitant pouvaient se résumer aux froissements des pages de journaux feuilletées et ponctuées de bougonnements: Ah il y a aussi ça dans le Figaro..;on en fait quoi ? Tu reprends le papier du Figaro en son et tu mets des images dessus... Quelles images ? Non, pas la peine d'envoyer un JRI, il y a des stocks d'archives...
J'ai lâchement boycotté ces consternantes conférences et me suis réfugié dans la création et la production de magazines: "Tabou", "Multimédia", "Le club de l'Opinion", "Le journal du Web" où j'ai essayé de mettre en oeuvre "une certaine idée du journalisme."
Cette précision m'évitera peut-être d'être considéré comme un "donneur de leçons nostalgique et aigri". Non, ce n'était pas mieux avant. Oui, j'ai manqué de courage et accepte, de ce fait, une responsabilité dans ce qui arrive à la profession.
D'où mon livre et ce blog pour que les jeunes et futurs journalistes - mes lecteurs de prédilection - régénèrent le métier d'informer.
A Jean-Luc :
Il faut préciser que l'audiovisuel, notamment celui du service public, pille plus facilement la presse écrite "de gauche" (Libération ?) quand le PS est au pouvoir et avec plus de spontanéité gourmande la presse de droite (Le Figaro) quand la droite est au pouvoir.
Les "grandes" carrières à la radio et à la télévision de service public se font aussi par de tels biais que nous appellerons charitablement "opportunistes". Des noms ? Non.
"Le Monde", lui, est constamment pillé sous la droite comme sous la gauche mais la qualité de certains de ces reportages ou portraits lui permet de proposer encore une offre originale, singulière et à forte valeur journalistique ajoutée.
Alain, je vous suggère de préciser que si je suis bien employé du groupe Figaro, je travaille pour lefigaro.fr et non pour Le Figaro (sauf quelques papiers isolés, soit moins de 0.5% de mon travail). C'est une nuance importante, il me semble, puisque Twitter a été utilisé comme un outil de veille (j'ai eu l'occasion de le dire et de le redire, et je n'ai pas une seule fois "rendu compte d'un évènement à partir des émotions de téléspectateurs inconnus", contrairement à ce que vous écrivez) dans le cadre d'un traitement en direct sur le web. Toutes les informations signalées sur Twitter (car il s'agit simplement de ça) ont été vérifiées à la source par mes soins, le confrère étant automatiquement cité et liés quand c'était possible pour que le lecteur puisse également consulter la "première main". Je n'ai rien repris depuis Twitter qui n'ait été écrit directement par un média étranger ou entendu par mes propres oreilles sur son antenne. Pas même, je dois l'avouer, des tweets émis depuis Bombay même, car ils me semblaient trop flous ou peu intéressants pour un lecteur français. Ce que j'ai lu sur Twitter et ce que j'ai écrit sur lefigaro.fr sont deux choses bien différentes, non ?
"En direct sur le web". Ces cinq mots sont importants, et je vous invite également à envisager l'influence qu'a actuellement le "direct" sur l'écrit dans la presse web. Peu de gens y ont vraiment réfléchi. Et c'est peut-être plus important que tout ce qu'on a pu dire sur le journalisme "multimédia" ou plus récemment sur le "journalisme de lien". Dans ce cadre, ces fameux outils de veille sont indispensables.
Vous pouvez donc utiliser mon exemple pour critiquer le contenu ou les méthodes de l’info en ligne ou du figaro.fr autant qu’il vous plaira, mais difficilement pour évoquer les « renoncements » de la « presse écrite » au sens « imprimé » du terme. Le Figaro a des spécialistes, avec infiniment plus de bagage que moi, et des envoyés spéciaux sur le terrain pour traiter l’information autrement, avec plus de recul notamment (et de sélectivité, approfondissement, hiérarchisation, qualité du récit écrit et de la photographie), c’est une évidence. En disant cela, on ne dit pas grand-chose.
Pour résumer les faits: le tempo du web (dans sa production et sa consommation) se rapproche de celui d'une chaîne d'info en direct. Ce travail se situe pour l’heure quelque part à mi-chemin entre un journaliste de presse écrite et celui d'un flashman de radio. Est-ce définitif ? Je n’en sais rien, le média est trop jeune pour l’affirmer. Me fera-t-il gagner le Prix Albert Londres ? Probablement pas.
Mon boulot est de dresser le portrait d'une situation le plus complet et le plus fidèle possible à l'instant où le lecteur se connecte (avec ce que ça implique en terme de mise à jour continue de l'information). Libre à vous de le juger moralement, libre à vous même de considérer qu'il ne s'agit pas de journalisme (après tout, les définitions sont fluctuantes…), ou que c’est un travail indigne. Reste que ce travail a des lecteurs, que des gens viennent s'y informer, qu’il ne me semble pas qu’il ait été pris plus en défaut que d’autres médias plus établis, et enfin que l’on cogite pour savoir comment le faire encore mieux. Il n’a peut-être pas de valeur pour vous cela dit, c'est votre droit le plus total...
A Laurent:
D'accord pour rectifier la nuance (peu importante à mon sens) concernant votre statut professionnel.
Sur le fond: j'ai contesté avec virulence l'usage professionnel de Twitter que vous décriviez à l'occasion des attentats de Bombay.
J'ignore ce que vous avez fait, ou pas, des gazouillis de Twitter à propos des attentats de Bombay: c'est votre problème, celui du groupe Figaro et de ses audiences.
J'ai contesté à l'époque ce que vous publié à propos de Twitter en tant que source d'informations sur les attentats de Bombay et je ne retire rien de mes propos sur ce sujet.
Que, par la suite avec le recul et surtout avec la révélation de la totale vacuité de Twitter sur les évènements de Bombay, votre raisonnement évolue, c'est également votre problème.
Très intéressant billet. En tant qu'ex-journaliste TV, je ne peux que confirmer ce que dit Alain Joannès à propos du pillage permanent de la presse écrite dans les conférences de rédaction à la télé. Et comme il y a moins de journalistes de presse écrite avec du temps et de la place pour écrire, on peut craindre le pire...
Pour les 10% de sujets originaux, et pour tout ce que la télévision pouvait apporter comme valeur ajoutée à l'info, là-aussi se joue un drame.
Les postes de spécialistes sont en train de disparaître. Le spécialiste avait le tort de n'être pas corvéable et polyvalent, de connaître son sujet, d'avoir des idées, d'être mieux payé.
On voit non seulement une réduction des postes de spécialistes dans les rédactions télés, mais quand les anciens partent, si le poste est sauvegardé, deux ou trois jeunes journalistes "tournent" sur ce poste. Et n'y restent pas longtemps.
Parler d'un sujet dont on ne connaît pas l'historique, sans contact, dans un temps limité, mène toujours à l'imprécision ou à l'erreur.
D'où le recours - encore plus - systématique à la presse écrite. Plus que jamais, le choix des angles et le traitement de l'info sont conditionnés par le travail préalable d'un confrère (agencier, dans la presse imprimée).
D'où le ridicule de vouloir défendre une citadelle à laquelle on a soi-même mis le feu, d'où l'intérêt de se projeter dans l'avenir sur de nouvelles bases.
Aurélien,
Votre témoignage permet d'en finir avec une idée toute faite particulièrement simpliste récupérée par Gilbert (?): le plan de carrière qui va de la presse écrite à la télévision en passant pas la radio n'est pas du tout réservé aux "meilleurs journalistes" de la presse écrite.
Quand on vient de la presse écrite et qu'on est amené à travailler à la radio et surtout à la télévision, on est vite écoeuré par l'appauvrissement de la profession tel qu'il se ritualise, notamment dans les conférences de rédaction. Les spécialistes de la presse écrite qui se fourvoient dans l'audiovisuel déchantent en général très rapidement. Ils sont effectivement tenus en suspicion.
Sauf, évidemment s'ils peuvent se prévaloir d'appuis politiques au sein du pouvoir en place, de droite ou de gauche.
Sauf également ceux dont le véritable objectif est d'être reconnu par la caissière de leur supermarché, de vendre discrètement leur temps d'antenne à des firmes commerciales ou de faire des "ménages" (prestations tarifées) en confiant la gestion rémunérée de leur image télévisuelle à des agences spécialisées. On peut ainsi louer un(e) journaliste de télévision un peu connu(e) pour une soirée, pour épater des invités provinciaux à un dîner. Il suffit de contacter l'agence, de choisir sur le catalogue (photos, caractéristiques conviviales) et de payer. Ce ne sont pas, en général des spécialistes mais plutôt des présentateurs et présentatrices de journaux, parfois d'ancien(ne)s spécialiste(s) qui on opté pour le "vedettariat" télévisuel.
D'une manière générale, les spécialistes sont effectivement assez mal vus dans les rédactions de l'audiovisuel. Trop "intellos", pas assez simplistes, plus indépendants que les journalistes de base face aux petits chefs qui pullulent dans les rédactions.
C'est moins vrai dans la presse écrite qui, elle, a investi assez largement dans l'expertise. Raison pour laquelle elle est pillée par l'audiovisuel.
A tort ou à raison, je fais confiance aux jeunes et aux futurs journalistes pour exercer ce métier sur de nouvelles bases.
Si je puis me permettre, il faudrait insister aussi sur la place centrale des tranches radiophoniques d'info matinales, dans le processus de production de l'info télévisuelle, dans son timing de production pour être précis.
Et notamment celle de France Inter, avec la caution supposée "intello objective" de N.D., encore soulignée ce matin par F. Bayrou.
Un N.D. qui, surtout l'an dernier, une heure avant la revue de presse en tant que telle faisait lui-même un pré digest des journaux du matin, avec toujours Libération en citation obligée.
Libération et son directeur (à la fois de la publication et de la rédaction…) qui à mon avis, ne cherche qu'à sauver ses meubles justement en cherchant à se placer délibérément dans ce jeu du timing de pré-digestion de l'info, de ces infos dont on va parler toute la journée.
D'où les erreurs éternelles dues à cette "hystérie de l'actu", cette hystérie du timing qu'on s'impose de suivre si l'on veut rester un des acteurs de cette économie. Ces erreurs sur lesquelles on ne ne revient jamais…
C'est règne de la reprise des dépêches AFP ou des infos officielles, aucun recul et encore moins de vérification : pas le temps.
"Pas le temps" : nouveau credo.
Jeu interne à destination du champ journalistique : position clairement affichée depuis la refonte du site web de Libé qui donne à lire aux internautes ses articles (et encore, pas tous, sachant en plus qu'il y en a de moins en moins) qu'avec un délai de latence.
Comme si cela suffisait à sauvegarder de la valeur au texte papier…
A Fabrice:
Les "tranches matinales" d'information radiophonique jouent, effectivement un double rôle ans le pillage de la presse écrite quotidienne par les rédactions de l'audiovisuel.
D'abord les "radios du matin" actualisent un peu, pas trop, notamment mais pas seulement dans l'actualité internationale, ce que la presse écrite n'a pas eu le temps de mettre en forme pour cause de bouclage nocturne.
Ensuite parce que les contenus des "journaux " radiophoniques sont en quelque sorte "pré-formatées" pour la télévision. Compte tenu de la durée normalisée d'un sujet" de JT, durée qui est curieusement la même que celle d'un "papier" radiophonique, il ne reste plus à une rédaction de chaîne de télévision qu'à "mettre des images" - images pretextes, comme disent les gens du métier - sur la version audio de la dépêche AFP ou de l'article imprimé et pillé par la radio.
D'où la pauvreté de l'information télévisée qui, sauf en de rares circonstances comme en ce moment au Proche-Orient, n'est que de la radio filmée. Du son sur lequel des images généralement insignifiantes ont été déposées parce que "c'est çà la télé, coco".
Comme le son en question provient généralement, pas toujours, d'un plagiat de la presse écrite, la circularité de l'information produit ses effets de terne monotonie et de conformisme.
Conformisme qui ne permet pas à la presse française d'invoquer le pluralisme démocratique.
En gros d'accord avec vos remarques, même si je vous trouve trop gentil avec le "quotidien de référence", au quel je suis encore abonné parce que c'est le moins mauvais, bien qu'il lui arrive de dériver aussi.
Mais, comme j'ai séjourné quelques jours près de Nice, je voudrais vous faire part de mon incrédulité acrimédienne au sujet du quotidien local unique, comme dans les pays ex-totalitaires, le dénommé Nice-Matin. En effet, pas moyen de mettre la main sur le concurrent régional, "la Provence", dans la ville d'Estrosi.
Dans son édition du 28 décembre, que j'ai conservée, au lendemain, donc de l'offensive israélienne contre Gaza, il faut attendre la page 19 pour lire que "Israël bombarde le Hamas sans épargner les Gazaouis.
Rien, absolument rien sur le sujet, en une, sur laquelle on peut lire en gros titre:
"La gastro et la grippe s'invitent pour les fêtes".
Et aussi:
"Nostalgie: les amoureux du old-tech", au-dessus d'une énorme photo d'un amateur de vieux appareils photographiques avec ses machines...
A Schlomoh:
Je partage votre opinion sur le "Monde". Je paie deux abonnements électroniques - un pour mon épouse, un pour moi - parce que c'est comme vous l'écrivez non pas le meilleur mais "le moins mauvais" des quotidiens français. J'inclus, dans ce "moins mauvais", le plaisir de lire, de temps en temps pas tous les jours, des articles consistants et fort bien rédigés.
S'agissant de "Nice Matin" et de la presse quotidienne en général, deux phénomènes peuvent expliquer ce que vous avez lu:
- la disparition de la concurrence et, donc, le monopole. Tout monopole industriel (la presse est une industrie de contenus) est préjudiciable à la qualité du produit, en l'occurrence de l'information.
- le marketing de l'info, que l'on peut aussi désigner comme une démagogie mercantilisée. J'y vois une influence des pratiques racoleuses de l'audiovisuel qui lui est en concurrence et qui de ce fait "vise bas" - je pense au journal de 13 h de TF1 - en piétinant la valeur professionnelle du discernement et en renonçant à la responsabilité de la hiérarchisation.
La presse quotidienne régionale cultive, à juste titre parfois, un atout qui consiste à être "proche de son lectorat". Si cette proximité permet de rendre compte de la vie des communautés humaines (quartiers, villages), elle peut donner lieu à des contenus utiles et intéressants, même si parfois la révérence à l'égard des notables devient agaçante.
Je crois beaucoup à l'exploitation des technologies de la communication pour le développement et l'enrichissement de l'information hyperlocale. Je pense que l'information hyperlocale par les moyens électroniques est une des issues pour la presse quotidienne régionale.
Les situations de monopole instaurées par des groupes financiers qui n'ont rien de journalistiques peuvent d'ailleurs être bousculées par une presse électronique alternative. Mettre en place un réseau de correspondants locaux et produire du contenu informatif avec les outils collaboratifs en ligne me semble être une réponse possible aux dérives du monopole.
Je souscris entièrement aux propos d'Alain Joannes et au contenu de la plupart des commentaires qui suivent son analyse. J'ai été journaliste dans les années 63 à 73, dans un quotidien suisse, régional et local, aujourd'hui disparu. A l'époque déjà, la télévision suisse romande, mais aussi la radio, exploitaient systématiquement les sujets originaux traités par la presse écrite. C'est toujours le cas pour la TV, moins pour la radio, qui se concentre sur la chasse à toutes les informations ou ragots susceptibles de mettre une autorité (pouvoir politique, judiciaire, police) en difficulté.
Aujourd'hui, quand je vois ce qu'est devenue la presse suisse francophone, je me félicite chaque jour de n'avoir pas persisté dans le métier.
En Suisse romande, il y a deux journaux gratuits paraissant du lundi au vendredi. L'un d'eux est la version «bleue» d'un quotidien payant qui se qualifie de «vitamine orange». Autant dire que le payant orange scie la branche sur laquelle il est assis, de gros annonceurs ayant depuis préféré la version gratuite.
Depuis l'apparition des gratuits, leurs éditeurs mettent en avant le «succès» de leurs feuilles de chou. Ils proclament avec véhémence qu'ils ont créé de nouveaux lecteurs parmi les jeunes qui ne lisaient rien auparavant. En fait, on constate que ces «lecteurs», effectivement des jeunes en majorité, se content de les parcourir pendant le trajet de leur bus puis l'abandonnent, créant un vrai problème aux services chargés de la propreté des rues...
Cette presse gratuite, au contenu parfaitement inutile pour les citoyens encore soucieux de s'informer sur les enjeux locaux, suisses ou mondiaux, est condamnée à disparaître, comme disparaîtront les journaux payants qui ont cru indispensable de suivre le chemin de la médiocrité montré par ces feuilles «vite lues».
Le quotidien qui était la référence en Suisse romande, le Journal de Genève, a disparu, remplacé par le Nouveau Quotidien, disparu lui aussi. Son successeur, Le Temps, survit, pour l'instant, grâce à la médiocrité de ses concurrents.
Bref, on voit que la presse suisse francophone prend le même chemin suicidaire que dénonce Alain Joannes.
Excellent résumé de notre situation actuelle...
Vous touchez là une problématique particulièrement importante ; la plupart des supports médias, notamment web et audiovisuel sont depuis très longtemps et probablement de plus en plus, adeptes de la stratégie du coucou. Créer de l'audience avec de la valeur fabriquée par les autres. Je ne parle pas ici des blogs qui font du commentaire car le commentaire est une production de valeur. Ce n'est pas l'essence du journalisme mais c'est une production journalistique malgré tout. Le problème dans sa plus simple expression ce sont les agrégateurs de contenus, et vous avez raison de préciser que les premiers agrégateurs sont les radios et les TV (mais quelles voies juridiques ou autres pour les en empêcher... ?).
Que la presse suive la même voie en faisant du discours audiovisuel (et même plus simplement télévisuel) une matière informative est à mon sens un peu plus contestable, ou du moins un peu moins généralisable. Beaucoup de journaux "fabriquent" leur chemin de fer, leur une et leurs articles indépendamment de la TV, ne serait-ce que parce que la TV n'a pas encore ces informations. C'est notamment le cas de la PQR.
Pour aller plus loin sur ce sujet, il serait intéressant de pouvoir établir un panorama complet du nombre de journalistes qui composent les rédactions des chaines, stations et journaux ou magazines. Combien de journalistes dans la rédaction de TF1 pour (environ) 8 millions de TVspectateurs ? Combien chez Europe 1 ou RTL ? Combien au Monde ou aux Echos ?
Je connais bien la PQR (6000 journalistes pour 60 journaux et 17 millions de lecteurs quotidiens) et les salles de rédactions provinciales, mais aussi parisiennes, où il n'est pas rare de trouver plusieurs centaines de journalistes.
Je trouve que c'est un élément important si on veut commencer à imaginer quel est le poids et le prix d'une vraie information (et de sa disparition possible). Je serai preneur en tous cas de telles informations. Pour compléter ce panorama, et lui donner du sens il faudra compter les journalistes salariés par Google... probablement sur les doigts de nos mains quand on sait que cette entreprise milliardaire en capitalisation boursière comme en lecteurs ne nourrit que... 20 000 salariés en tout et pour tout.
Un gros coucou, en somme.
Que de bonnes et enrichissantes observations !
Les voies juridiques susceptibles de limiter le pillage de la presse écrite par la presse audiovisuelle sont, j'en conviens, limitées et étroites. Je pense à l'une des six licences de Creative Commons ou à une version dérivée de ces licences. La presse écrite ne manque pas de juristes compétents.
Au-delà, il serait nécessaire - et, à mon avis, salutaire - d'effectuer une veille sur les contenus journalistiques diffusés par l'audiovisuel et d'en extraire les cas les plus flagrants de plagiat et d'atteinte à la propriété intellectuelle. Alors, les journaux ou syndicats de presse écrite pourraient se tourner vers les entreprises audiovisuelles pour leur demander de faire cesser le pillage. Cette solution aurait, assurément, un effet de stimulation intellectuelle sur les rédactions de l'audiovisuel.
Ce qui me frappe le plus, dans cette industrie du pillage, c'est la passivité des dirigeants de la presse écrite et des journalistes. Un seul journaliste a, à ma connaissance, dénoncé cette pratique: c'est Daniel Carton, mais il a publié cette mise en cause dans un livre après son départ du "Monde", c'est à dire trop tard.
Vous avez raison de relativiser le suivisme de la presse écrite par rapport à l'importance du pillage auquel elle est soumise. J'aurais dû préciser ma pensée, dans ce billet, en évoquant une soumission intellectuelle, ou culturelle, de la presse écrite qui, effectivement, ne recopie pas ce que véhiculent les flux de la radio et de la télévision pour les raisons que vous indiquez. Et aussi parce que la mise en forme, par la presse écrite, de contenus très réducteurs ne serait pas rentable.
Je stigmatise le fait que les choix éditoriaux de l'audiovisuel ont, en quelque sorte, "colonisé" la mentalité collective des rédactions de la presse écrite. Le désir de vouloir "tout raconter", la place accordée aux futilités volatiles, les articles dont les longueurs sont uniformément réduites quelles que soient l'importance et la complexité du sujet qu'ils traitent ou la qualité de l'écriture...A quelques exceptions près, dont "Le Monde" et les quotidiens économiques, il est scandaleux - et suicidaire - que la presse écrite quotidienne se soit globalement alignée sur le tempo, donc sur les formats, de l'audiovisuel pour "survoler", "effleurer" les dysfonctionnements récents de l'économie mondialisée.
"Le Monde" , contre lequel je nourris de plus en plus de griefs qualitatifs, reste à mes yeux le moins mauvais des quotidiens généralistes parce que, justement, il ne cède pas ou très peu à la pression du tempo audiovisuel.
(Je citerai, dans mon prochain billet, un autre exemple de résistance de l'écrit face à l'audiovisuel, celui d'un quotidien qui a mené une enquête d'au moins quatre semaines avant de publier un article historique dans la mesure où les historiens seront obligés de s'y référer.)
En attendant, je ne peux que souscrire à votre réflexion sur les rapports entre les effectifs des rédactions dans la presse écrite, dans l'audiovisuel et les audiences respectives des quotidiens et des chaînes de radio et de télévision. Il y a, dans les chiffres que vous produisez, les éléments initiaux d'un passionnant travail à effectuer. C'est, à mon avis, un sujet de travail universitaire. A moins que le Centre National de Développement de l'Information veuille mener une enquête exhaustive.
Je me permets d'ajouter - ayant travaillé dans la presse écrite régionale, puis à la radio et à la télévision - que la densité de matière grise est plus importante dans les rédactions de presse écrite, y compris régionale, que dans les rédactions de l'audiovisuel.
(J'ai ma petite idée sur les origines de cette disparité cérébrale mais le lieu et le moment ne sont guère propices au déclenchement d'une controverse qui pourrait devenir blessante.)
Quant à Google, je ne comprends pas pourquoi la presse écrite ne fait pas payer ses articles au moteur de recherche. Je ne vois pas pourquoi Google embaucherait des journalistes si l'entreprise de Mountainview peut publier gratuitement - non pas les dépêches d'agence - mais les articles produits par la presse écrite.
Ou plutôt si, je crois comprendre: la presse écrite a commis une faute technologique et une erreur commerciale en utilisant le web comme on utilise une photocopieuse. A partir du moment où les sites web des quotidiens reproduisent à l'identique et gratuitement les contenus créés pour le support papier, ce sont eux , les quotidiens, qui dévaluent leur propre production. Dès lors que cette offre web "photocopie" de l'offre papier est mise gratuitement en ligne, pourquoi Google n'en ferait pas un produit d'appel ?
Il me semble que l'industrie discographique, aussi coupable d'aveuglement technologique que l'industrie de l'information, a essayé de lutter contre le pillage avec beaucoup plus de vigueur.
En tant que journaliste et enseignant dans une école de journalisme (l'une des - encore - douze reconnues par la CNPEJ), je souscris totalement aux analyses que vous faites, Alain Johannes, sur les perspectives intéressantes qu'offre le traitement multimedia de l'information. Mais je ne pense pas qu'il faille y voir une issue pour la seule PQR.
Le traitement multimedia d'une information (dans l'hypothèse où on ne considère pas Internet comme un simple medium supplémentaire de transmission de l'information - un tuyau, donc - mais comme un support qui permet un traitement spécifique de l'information) n'a de sens que s'il permet d'aborder cette information dans sa profondeur. Or cette profondeur est, à mon avis, le seul antidote à l'uniformisation de l'information, au fait que, comme disait Nicolas D. dans une ITW croisée avec Jean-François K. dans Télérama, l'été dernier, la même info AFP est reprise en boucle par tous les media.
Creuser l'information, lui donner une profondeur, oblige à davantage réfléchir à sa contextualisation, à retourner sur le terrain, à mobiliser des réseaux nouveaux et donc, in fine, à gérer de l'information nouvelle, connexe.
Je pense que le multimedia amène ainsi le journaliste à reconsidérer au moins deux des cinq "W" de l'information, le Where, que l'on pense souvent pouvoir traiter... depuis son bureau, et le Why, qu'on ne prend pas le temps de travailler.
Le traitement multimedia, si on le considère comme un moyen d'apporter de la valeur ajoutée à l'information, nous recentre donc sur l'essence même de notre métier : comprendre pour être compris. Et ce n'est pas seulement vraie pour l'information dite locale ou régionale.
Je ne pense pas que le rich media journalistiquement structuré puisse être réservé à la PQR.
Le Rich Media Journalistiquement Structuré - ainsi dénommé pour le distingué du rich media de la publicité et du multimédia où tous les éléments sont déposés en vrac sans production de sens- le Rich Media Journalistiquement structuré est principalement destiné aux évènements complexes et durables.
Ce sont précisément ces évènements qui justifient la valeur ajoutée du journalisme dans l'information. Je pense aux crises emboîtées sous le générique de "la Crise" , mais aussi le réchauffement climatique, la situation au Proche Orient, etc...
Et certaisn faits divers: voir mon billet plus loin, le 13 février je crois, sur la manière magistrale dont le New York Times a traité en profondeur et en longueur la catastrophe aérienne de Buffalo, allant jusqu'à évoquer quelque chose dont personne en France n'a parlé: la supériorité dans certaines circonstances de vol de l'Airbus A320 sur le Boeing 777.
Pour le reste, je suis d'accord avec vous. Y compris pour considérer que l'apport du rich media n'est pas une exclusivité de l'information locale ou régionale.