La crise des quotidiens est parfaitement logique
Par Alain Joannes le mercredi 17 décembre 2008, 20:24 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Jeff Jarvis
glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va
supprimer
en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était
considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal
papier.
Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis
sont tellement dérangeantes qu'elles
ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)
Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations.
Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce
qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du
vénérable
Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est
envisagée.
Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une
industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près,
comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très
différents de leurs ancêtres de 1908.

Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour
empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans
leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient
pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision
et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une
information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé
l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent,
autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse
écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent
plus de véritable valeur ajoutée.
L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt
dix
Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours,
recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet
exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une
catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au
moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été,
prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à
plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que
Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales
et persistantes (5).
Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de
nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère
nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation.
Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être
numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des
vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux
aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de
supports et de vecteurs.
A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter.
Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de
supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des
innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès
1997.

La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que
les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent
mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets
électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à
l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport
des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus,
forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite
aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier
journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en
1993.
Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés
(singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les
conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de
l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non
seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée.
L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas
compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait
fatalement concerner la presse écrite.
Google joue le même rôle que Napster
Et d'ailleurs, le
dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de
réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie
discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la
presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus
les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des
centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de
contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations
technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne
savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique.
Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des
engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies
fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent
massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à
l'incompétence des "capitaines" d'industrie.

L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture
technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence
totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les
plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des
secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines
pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en
même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs
d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
Un mathématicien du
CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait
beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la
DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque
(Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de
puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et
à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a
tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des
oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues
perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de
presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la
communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées
d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe
TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à
l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la
Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable
think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur
concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et
économiques de l'avenir des médias.

La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises
par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que
sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis
n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement
par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien
passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au
dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat
alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas
où la conduire.

A suivre: "Un journalisme suicidaire"__
1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google
est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la
radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation
monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune
volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.
2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la
radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie,
dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements
publicitaires qui financent l'information.
3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout
bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la
télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande
surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de
Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde.
Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus,
fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence...
et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les
grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off
Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin
Michel 2003.
4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y
compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des
prétendants de tous pays européens à de hauts commandements
militaires.
5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.
6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible
mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas
fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les
facultés cognitives du cerveau humain.
7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des
technologies de la communication n'est pas enseignée dès le
secondaire.
Commentaires
A propos de Jeff Jarvis, Readwriteweb signale que son nouvel ouvrage ne trouve pas d'éditeur en France, pour cause de "diabolisation" de l'internet par les grands groupes de presse.
http://fr.readwriteweb.com/2008/12/...
@FPM : c'est quand même assez incroyable !
@Alain Joannès : vous n'y allez pas avec le dos de la cuiller, mais dans l'ensemble, on peut difficilement être en désaccord.
Je voudrais rajouter, concernant la presse écrite : il est curieux de voir que les journalistes de cette presse expliquent doctement que la télé et la radio ne les ont pas tué, et que donc "internet on ne voit pas pourquoi ce serait différent" ; ignorant - ou faisant mine de - qu'on peut y lire de l'écrit de manière bien plus satisfaisante, surtout concernant les économies de la connaissance et de la communication.
D'ailleurs, on peut aussi penser aux hauts cris des encyclopédistes concernant wikipedia...
Et pourquoi les quotidiens n'ont pas crée un gratuit collaboratif, pour tuer Metro et 20 min et prendre la pub - cf l'Equipe avec 10 sport ? Pourquoi n'ont ils pas créé eux-même leur wikio ? Pourquoi le format tabloïd nettement plus lisible en 2008, n'a-t-il été adopté par aucun quotidien ? Pourquoi les rédactions internet ou non sont-elles séparées ? Pourquoi le format papier, dans l'absolu plein de contraintes, est toujours considéré comme l'Olympe ? Pourquoi on continue de voir la même dépêche AFP vaguement réécrite dans 25 journaux différents ? Les questions s'accumulent...
Merci à FPM pour ce précieux complément d'information. Suffisamment symptomatique pour que j'en fasse une actualisation de mon billet dans le corps du texte et pas seulement dans les commentaires.
A Moktarama: j'essaie de séparer les responsabilités des propriétaires et managers de la presse écrite quotidienne de celles des journalistes qui sont, eux aussi, à l'origine de la crise mais dans des registres différents.
Par "responsabilités", j'entends: être en situation de prendre des décisions cruciales, les prendre ou ne pas les prendre et en assumer les conséquences.
Ce que je lis ici et là sur les grotesques "états généraux" de la presse m'incite à penser que les principaux fossoyeurs de la presse écrite quotidienne sont en train de fuir leurs responsabilités en prenant la posture de victimes. Victimes de Google comme, naguère, les incompétents de l'industrie discographique s'exposaient en victimes de Napster.
Cette victimisation, ce dolorisme pleurnichard qui culpabilise autrui à seule fin de masquer ses propres déficiences, cette fuite des incompétents incapables de réparer leurs erreurs car dépourvus de toute créativité, de toute imagination, ces postures de martyrs prêts à se laisser stipendier par un pouvoir politique avide de courtisans m'inspirent, vous l'avez compris, un mélange de mépris et de dégoût.
Ce qui suinte, ces derniers temps, des "états généraux" me semble obscène.
Cependant, les journalistes qui s'émeuvent d'avoir été exclus de cette mascarade - en particulier deux générations de journalistes (la mienne et celle qui suit) - portent également une lourde responsabilité dans la catastrophe qui frappera les jeunes et les futurs journalistes.
Je dirai en quoi deux générations de journalistes ont contribué à faire péricliter une composante historique - le papier - du métier d'informer.
Il ne s'agit pas de poser au "redresseur de torts" mais d'analyser , sans (auto)complaisance et sans se défausser sur Google, pour comprendre ce qui s'est passé, ce qui se passe, ce qui peut se passer.
Avec un seul objectif en tête: aider, autant que faire se peut, les jeunes et futurs journalistes à régénérer ce métier.
Beau boulot de remise en perspective historique... J'attends la suite avec impatience (notamment la bataille presse écrite vs. radio, ça ne m'était pas venu à l'esprit).
Pour avoir rencontré pas mal d'étudiants en journalisme ces derniers temps, j'ai été assez désarmé par leur clairvoyance sur la situation et leur discours sur l'impasse absolue de la presse écrite actuelle, qui tranche avec leur farouche volonté d'exercer ce métier.
Une chose est claire, il n'y aura pas de boulot pour tout le monde, mais ceux qui comprennent la réalité des évolutions du 'business' de l'information n'ont pas trop de soucis à se faire, même si leur futur travail n'aura de toute évidence, aucun rapport avec celui de leurs aînés.
Sur le réflexe monopolistique de la presse écrite, en 1921 contre la radio libérée de la tutelle militaire - le web fut quelques années aussi d'inspiration et sous tutelle militaires - il ne vous a pas échappé que le lobby parlementaire des groupes de télévision tente de faire passer un amendement qui empêcherait un opérateur de téléphonie mobile de diffuser des évènements sportifs et des films sur les terminaux nomades. Mêmes incompétences, mêmes crispations.
Je rencontre également pas mal d'étudiants en journalisme. Ils me semblent, en effet, très lucides mais décidés à "y aller"...
C'est sur cette lucidité et leur volonté que je parie pour une régénération du métier.
Cependant, je m'attendais à les trouver beaucoup plus technophiles et imprégnés par la culture des réseaux. C'est à se demander si les longues années d'études universitaires n'érodent pas leur disponibilité mentale, leur curiosité, la volonté de s'approprier les outils qui abondent, l'envie de tester ces outils, de bricoler des dispositifs utiles à leur futur métier.
Aucun(e) de ceux que je connais n'alimente un blog...
Je me demande si l'enseignement du journalisme, tel que j'en perçois des fragments, de l'extérieur, est bien adapté à ce qui va fatalement se passer dans l'industrie de l'information.
Quelques uns pressentent, en effet, les changements radicaux à venir.
Ce sont peut-être eux qui animeront la régénération sur laquelle je parie.
Concernant le marché des keywords, je vous invite à découvrir le dernier numéro de OTR Global :
http://www.otrglobal.com/plsql/otao...
qui indique une détérioration des intentions d'achats des annonceurs.