Jeff Jarvis glousse en découvrant que L'Americain Society of Newspaper Editors va supprimer en avril prochain le mot "paper" de sa dénomination. Il était considéré comme un révolutionnaire pour avoir prophétisé la fin du journal papier.

Actualisation le 19 décembre: les réflexions de Jeff Jarvis sont tellement dérangeantes qu'elles ne trouvent aucun éditeur en France. (Merci à FPM)

Le papier ne disparaîtra pas complètement comme support d'informations. Cependant, il ne se passe pas de jour sans qu'un quotidien anglo-saxon annonce qu'il va réduire sa production d'informations imprimées, ou qu'à l'instar du vénérable Christian Science Monitor, une migration totale sur le web est envisagée.

Ce qui arrive à la presse écrite quotidienne est parfaitement logique pour une industrie de contenus qui n'a pas innové en un siècle. A quelques détails près, comme la photographie en couleurs, les quotidiens de 2008 ne sont pas très différents de leurs ancêtres de 1908.

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Pire: en France, les journaux imprimés - qui avaient tout fait, naguère, pour empêcher la radio naissante de diffuser des informations (1) - continuent dans leur grande majorité à traiter l'actualité comme si leurs lecteurs n'avaient pas déjà eu connaissance de cette actualité la veille au soir par la télévision et le matin par la radio. Il n'y a aucune raison pour qu'un individu paie une information qu'il a déjà eu gratuitement. Ce n'est pas Google qui a inventé l'information "gratuite" (2) mais bien la radio et la télévision qui pillent, autant que Google sinon plus, les contenus originaux produits par la presse écrite (3), laquelle se met à la remorque de l'audiovisuel.
Cette presse écrite persiste à vouloir vendre des contenus qui ne contiennent plus de véritable valeur ajoutée.

L'aveuglement "radical et persistant" des années quatre-vingt dix

Il faut, pour identifier les causes profondes de l'effondrement en cours, recourir à la rétroprospective. Pratiqué dans les écoles de guerre (4), cet exercice intellectuel s'apparente à l'examen des "boîtes noires" après une catastrophe aérienne: en fonction des données enregistrées se reconstitue au moins partiellement la logique des décisions qui ont été, ou n'ont pas été, prises aux moments cruciaux. C'est en appliquant la rétroprospective à plusieurs évènements, dont l'explosion de la navette "Challenger", que Christian Morel esquisse une très stimulante sociologie des erreurs radicales et persistantes (5).

Pour la presse écrite d'informations générales, le défi est essentiellement de nature technologique. Il s'amorce en 1982, quand le CD audio ouvre une ère nouvelle de numérisation massive de tous les contenus de grande consommation. Si la 9ème symphonie de Beethoven dans une version lente de Karajan peut être numérisée, tous les signes analogiques exigeant jusqu'alors des supports et des vecteurs matériels - ceux de l'écriture et ceux des images - peuvent être, eux aussi, transformés en micro-impulsions électriques codées et changer de supports et de vecteurs.

A ce stade, la presse quotidienne n'a aucune raison objective de s'inquiéter. Elle aurait quand même pu s'intéresser de près au phénomène du changement de supports. Résumé dans ce graphique, l'empilement accéléré et massif des innovations technologiques touchant aux contenus aurait dû l'alerter dès 1997.

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La mise au point, en 1995, du format de compression MP3 signifie en effet que les contenus sont allégés sans perte de sens (5). Les contenus allégés voyagent mieux à travers les réseaux depuis qu'ils sont découpés en paquets électroniques qui obéissent à des protocoles de routage.
Deux ans plus tard, le débridage des fils de cuivre téléphoniques confère à l'ADSL la possibilité de multiplier par dix, au moins, la capacité de transport des réseaux.
Contenus allégés + débits amplifiés = explosion des échanges de contenus, forcément. C'est à ce moment-là, entre 1995 et 1998, que la presse écrite aurait dû investir (dans) ces technologies émergentes. Pour mémoire: premier journal électronique, le "San Jose Mercury News" a été mis en ligne en 1993.

Numérisation massive (émergence) + allègement des contenus numérisés (singularité 1) + accroissement des débits numériques (singularité 2): les conditions étaient réunies pour une transformation majeure et irréversible de l'industrie des contenus. Les industries de la photo et de la vidéo ont, non seulement, vu arriver cette révolution mais l'ont soigneusement préparée. L'industrie musicale ne l'a pas vue venir. L'industrie de l'information n'a pas compris que ce qui était en train de ravager l'industrie musicale allait fatalement concerner la presse écrite.

Google joue le même rôle que Napster

Crise_de_la_presse_logo_Napster.jpgEt d'ailleurs, le dispositif Napster d'échange de fichiers musicaux dans la configuration de réseau P2P (=Peer to Peer ) a plongé les responsables de l'industrie discographique dans la même rage impuissante que les "représentants" de la presse écrite qui vociféraient récemment contre les animateurs de Google venus les rencontrer à Paris.
Rage doublement impuissante car si Napster et Google ont été légitimés par des centaines de millions d'internautes, c'est d'abord parce que les industries de contenus n'ont pas su tirer parti de l'accumulation des innovations technologiques; c'est ensuite et surtout parce que ces mêmes industries ne savent pas quoi faire. Sauf mendier des aides à la puissance publique. Exactement comme l'industrie automobile américaine qui continue à fabriquer des engins consommant 25 litres au 100 km alors que les ressources en énergies fossiles s'épuisent et que les préoccupations environnementales imprègnent massivement les esprits.
L'épouvantail Google remplace donc le "pirate" Napster comme alibi à l'incompétence des "capitaines" d'industrie.


L'incompétence des dirigeants de la presse écrite se décompose en inculture technologique, en incapacité à explorer le présent et l'avenir, en absence totale de créativité.
L'inculture technologique (7) des élites hexagonales conduit les chercheurs les plus inventifs à péricliter ou à émigrer quand ils n'opèrent pas dans des secteurs rapidement rentables comme l'armement ou certains domaines pharmaceutiques.
Un Français oublié avait envisagé l'informatique personnelle pratiquement en même temps que Steve Jobs: il a été littéralement écrasé par les ingénieurs d'une firme qui s'est toujours trompée dans ses choix technologiques.
 Un mathématicien du CNET avait conçu un protocole de transmission par paquets qui intéressait beaucoup les précurseurs américains du web: son projet a été torpillé par la DGT, ancêtre de France Telecom, et par le pouvoir politique de l'époque (Giscard-Barre-Segard) qui craignait que des contenus voyageant sur de puissants réseaux décentralisés portent préjudice à l'audiovisuel centralisé et à la presse régionale.
Bien vu.
Reste que le retard français date de cette époque, quand l'élite du pays a tenté de verrouiller les contenus, obsession rouillée du jacobinisme et des oligarchies de la presse.
L'incapacité à explorer le présent malgré une floraison de jeunes sociologues perspicaces se vérifie dans le fait que personne, au sein des entreprises de presse écrite, ne s'est intéressé aux usages induits par les technologies de la communication. (Parce qu'il comporte une fort contingent de compétences dotées d'une forte culture technologique et adeptes de la veille méthodique, le groupe TF1 a décelé, et testé, très tôt les potentialités de l'ADSL.) Quant à l'avenir, il est opaque pour la presse papier. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, la France ne dispose d'aucun véritable think tank capable d'éclairer la profession en se concentrant sur concentrant sur les dimensions technologiques, sociologiques, culturelles et économiques de l'avenir des médias.

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La créativité, enfin, est totalement absente des décisions stratégiques prises par les propriétaires et dirigeants de la presse écrite. Copier, mal parce que sans véritable motivation et sans grand moyens, ce qui se fait aux Etats-Unis n'est pas une preuve d'inventivité, c'est du suivisme bête.
A part "L'emmerdeur international", magazine de consommation vendu uniquement par abonnement et le superbe trimestriel "XXIème siècle", il ne s'est rien passé dans la presse écrite depuis des dizaines d'années.
Une industrie qui ne crée rien est une industrie qui se condamne au dépérissement. Elle le sait et mendie une rallonge aux 280 millions que l'Etat alloue à la presse.
Mais le fait important est que les dirigeants de cette industrie ne savent pas où la conduire.


A suivre: "Un journalisme suicidaire"__

1) Le comportement de la presse écrite aujourd'hui vis à vis de Google est exactement le même que celui des propriétaires des journaux vis à vis de la radio dans les années vingt du siècle dernier. Même réflexe de crispation monopolistique face à l'émergence d'un nouveau moyen de communication. Aucune volonté de s'adapter en relevant le défi de l'innovation.

2) Le mot "gratuit" est placé entre guillemets parce qu'en réalité, à la radio, à la télévision ou par le truchement de Google, le consommateur paie, dans le prix des produits qu'il achète, une partie des investissements publicitaires qui financent l'information.

3) Daniel carton, ancien journaliste au "Monde": "le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien." "Bien entendu, c'est off Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais", pages 76-77, Albin Michel 2003.

4) Les batailles d'Austerlitz et de Waterloo, notamment, sont analysées, y compris sur le terrain, et virtuellement "refaites et corrigées" par des prétendants de tous pays européens à de hauts commandements militaires.

5) "Les décisions absurdes"', Folio Essais, 2004.

6) La compression audio supprime des fréquences dans le spectre audible mais la signification de la 9ème de Beethoven ou d'un article n'est pas fondamentalement altérée par ce petit arrangement neuro-acoustique avec les facultés cognitives du cerveau humain.

7) J'ai du mal à comprendre pourquoi la passionnante histoire des technologies de la communication n'est pas enseignée dès le secondaire.