Journalisme_alternatif_couverture_bis.jpgChris Atton, de l'Université Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux éditions SAGE une étude sur le journalisme alternatif.

Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique du "tous journalistes".

Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi et le journalisme dissident.

Le prétendue rationalité du journalisme établi

Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité: culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1), investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.

La subjectivité assumée du journalisme dissident

Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante britannique.

Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles clandestines de la Résistance, la presse underground des années soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre établi du reportage.

Apports professionnels du journalisme alternatif

Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme établi.

D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire" l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.

Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels, donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise. L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du reportage télévisé (3).

Inanité du slogan "tous journalistes"

Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables de créer de nouvelles formes journalistiques.

Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause: les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.

A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...

Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation lycéen.
Sur le web, forcément.

1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à l'étranger.

2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau Journalisme" de la fin des années soixante.

3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais" réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par des documentaristes engagés et expérimentés.