Les défis stimulants du journalisme alternatif
Par Alain Joannes le jeudi 11 décembre 2008, 16:37 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Chris Atton, de
l'Université
Napier à Edimbourg et James F. Hamilton, de l'Université de Georgie publient aux
éditions SAGE
une étude sur le journalisme alternatif.
Richement documenté, chargé de références à de profonds savoirs, ce travail
universitaire n'est disponible qu'en anglais et n'a guère de chances d'être
traduit en français. Mais il arrive au bon moment.
Il s'impose d'emblée comme un outil de discernement parmi d'autres dans la
fumeuse controverse sur le "journalisme" citoyen et sa déclinaison démagogique
du "tous journalistes".
Les auteurs établissent en effet , et de manière irréfutable, une distinction
historique, politique, sociologique et culturelle entre le journalisme établi
et le journalisme dissident.
Le prétendue rationalité du journalisme établi
Le journalisme établi est un des instruments de la bourgeoisie comme classe
dominante (les auteurs ne sont pas des archéomarxistes mais ils ne
craignent pas d'utiliser le vocabulaire le plus pertinent, débarrassé de ses
connotations polémiques). La puissance du journalisme établi vient de ce
que la bourgeoisie qui a fondé le capitalisme a su lui donner une assise
commerciale en rapport avec des contenus populaires tout en lui permettant de
se doter de règles et de procédures qui ont l'apparence de la rationalité:
culte du factuel, confrontations de plusieurs sources, reportage (1),
investigation, invocation d'une objectivité empruntée à la science.
La subjectivité assumée du journalisme dissident
Au moment où le journalisme bourgeois prenait un essor décisif surgissait, pour
le contester, un autre mode d'expression publique issu des pamphlets et
libelles pré-révolutionnaires. Organe des socialistes américains, "L'appel à la
Raison" défie en 1903 les organes d'information du capitalisme triomphant. Au
même moment, "Le droit de vote des femmes" interpelle la classe dirigeante
britannique.
Se succèdent ensuite les journaux du syndicalisme révolutionnaire, les feuilles
clandestines de la Résistance, la presse underground des années
soixante, les samizdats de l'ère soviétique finissante, les
dazibaos du maoïsme dressé contre l'appareil du PC chinois, les
fanzines des grass roots, les polycopiés soixanthuitards, les pages
personnelles contestataires, les webzines, les blogs....
Toutes ces formes de publication ont en commun d'être en dissidence. Contre
l'ordre établi et contre les valeurs du journalisme bourgeois, en particulier
contre sa prétention à produire de l'objectivité. Le journalisme dissident est
engagé, donc fondamentalement subjectif, y compris quand il s'adonne au genre
établi du reportage.
Apports professionnels du journalisme alternatif
Pratiqué par des militants souvent radicaux, voire extrémistes, le journalisme
dissident a posé - et continue à poser - plusieurs problèmes au journalisme
établi.
D'abord, les militants journalistes ont accès à des situations humaines, à des
phénomènes émergents que les journalistes bourgeois ne peuvent, ou ne veulent
pas toujours détecter et décrire. Il est très difficile à un représentant
patenté de la presse bourgeoise de rendre compte de ce qui se passe dans les
mouvances autonomes ou anarchistes qui sont cependant susceptibles de "faire"
l'actualité. A plus forte raison quand ils s'agit de groupuscules.
Ensuite, le fait de rejeter les valeurs, procédures et pratiques du journalisme
établi a conduit le journalisme alternatif à créer de nouveaux modes de
narration, des styles plus en rapport avec les phénomènes générationels,
donnant ainsi un méchant coup de vieux aux contenus de la presse bourgeoise.
L'apport culturel et esthétique de ce mode d'expression publique est
considérable. Il a donné lieu au "Nouveau Journalisme" des années soixante dont
sont issus des écrivains majeurs (2) et à des approches renouvelées du
reportage télévisé (3).
Inanité du slogan "tous journalistes"
Les journalistes établis ont donc tout intérêt à prendre au sérieux ceux qui
les contestent au nom d'un engagement militant. Ces dissidents de la profession
sont au contact de réalités difficiles à appréhender et certains sont capables
de créer de nouvelles formes journalistiques.
Rien à voir avec le soi-disant "journalisme citoyen" qui répète et souvent
plagie ce que produit le journalisme établi sans le contester - et pour cause:
les citoyens qui se prennent pour des journalistes rêvent au fond d'une
notoriété terriblement bourgeoise - et, donc, sans créer la moindre alternative
au conformisme dominant. Ces incorrigibles polygraphes ne représentent pas plus
de danger pour le journaliste établi qu'un peintre amateur pour Garouste ou
qu'un bassiste amateur pour Victor Wooten.
A suivre, donc: le mouvement lycéen sur le web...
Une actualisation intéressante du journalisme alternatif aura peut-être
l'occasion de se déployer à la faveur du mouvement de contestation
lycéen.
Sur le web, forcément.
1) Les auteurs affirment que les origines lointaines du reportage se
situent dans le "choses vues" aux XVI et XVIIème siècles par les ambassadeurs
qui décrivaient dans des rapports ce qu'ils observaient à
l'étranger.
2) En poussant à l'extrême la logique de la subjectivité, le "Nouveau
Journalisme" a permis à ses adeptes de mélanger de la fiction à la description
de la réalité sociale, ce qui a institutionnalisé le bidonnage et engendré de
gros scandales dans les annales du prestigieux prix Pulitzer. Tom Wolfe est un
des romanciers américains les plus fréquemment associés au "Nouveau
Journalisme" de la fin des années soixante.
3) En France, les débuts de démocratisation de la vidéo légère ont permis à
des militants reporters de filmer de l'intérieur - occupations de lycées et de
facultés - le mouvement étudiant de 1988 contre la loi Devaquet. Ce journalisme
alternatif a donné lieu à un superbe documentaire "Devaquet, si tu savais"
réalisé à partir de rushes en provenance de toute la France et que jamais aucun
journal télévisé n'a pu diffuser à l'époque. Le film est d'autant plus
intéressant que les étudiants qui filmaient leur mouvement de l'intérieur
n'étaient pas tout à fait des amateurs: ils étaient soutenus et conseillés par
des documentaristes engagés et expérimentés.