Une place de marché pour financer des reportages coopératifs
Par Alain Joannes le mercredi 10 décembre 2008, 14:33 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Spot.us est une plateforme
californienne sur laquelle des citoyens demandent à des journalistes de
réaliser des reportages que des organes de presse peuvent acheter.
Ainsi résumée, la place de marché relèverait d'une forme de journalisme à la
demande.

Cependant, le
fonctionnement détaillé de l'espace triangulaire - audiences,
reporters, publications - révèle des potentialités plus intéressantes qu'un
journalisme soumis aux éventuelles lubies de lecteurs futiles et
capricieux.
Le principe de base est celui de l'offre et de la demande mises en relations
grâce à ce que l'on appelait dans les années quatre-vingt dix une
marketplace C2B (= Consumers to Business).

Offre: un journaliste dont le profile professionnel est
disponible sur le site propose un sujet de reportage et en affiche le prix
(frais de réalisation + rémunération).
Le journaliste s'explique en vidéo sur la manière dont il va mener l'enquête et
en quoi le sujet est à la fois important et intéressant. Il défend son projet
de reportage comme dans une conférence de rédaction. Mais, grosse différence,
directement devant ses audiences potentielles. Bonnie, par exemple, plaide pour
son projet dont le thème est: "comment la récession économique peut affecter
l'industrie du sexe à San Francisco."

Les offres journalistiques rencontrent une demande ou des attentes dans la
mesure où des internautes intéressés par le sujet investissent quelques
dizaines de dollars sur ce projet.

La progression du financement est constamment actualisée et les donateurs
peuvent se regrouper en communauté autour du journaliste et de son sujet de
reportage.

Un blog ainsi
qu'un fil sur Twitter
rendent compte de l'activité de ces communautés d'infonautes.
Quand le montant des dons (fiscalement déductibles) atteint le prix fixé par le
journaliste, le reportage peut débuter.

Il n'est pas publiable avant d'avoir été relu par un vérificateur "
factualiste" (= facts checker).
Pour limiter les risques de financements orientés, les investissements
individuels ne peuvent pas dépasser 20% du coût total du reportage.
Demande: des internautes déposent sur le site des idées de
reportages. Les demandes rencontrent les offres quand des journalistes
s'emparent des suggestions qu'ils reformulent parfois. Là encore, le
financement est assuré par les audiences.
Publication: un organe d'information qui veut acheter un reportage
doit être agréé par Spot.US qui vérifie si le fonctionnement de cette
publication correspond à l'éthique de la Société des Journalistes
Professionnels.
Si un organe d'information verse 100% du coût du reportage, il en obtient
l'exclusivité. S'il verse 50% du coût, il n'en a l'exclusivité que pour une
première publication.
L'intérêt, pour une publication, d'entrer dans la coopérative porte d'une part
sur une meilleure connaissance des attentes des audiences et, d'autre part, sur
une diversification des traitements journalistiques: un "indépendant" a une
manière de s'exprimer différente de celle des journalistes intégrés dans
l'organisation.
Quand un reportage n'obtient pas son financement, l'argent déposé par les
internautes leur est remboursé ou déposé sur un compte destinés à d'autres
investissements dans des contenus journalistiques. Les organes de presse agréés
peuvent alimenter un compte qui permet à Spot.us de payer des journalistes
indépendants afin qu'ils puissent entreprendre des reportages intéressants mais
peu demandés.
Donner un pouvoir éditorial aux audiences
Ce n'est pas un hasard si cette expérience de coopération triangulaire a lieu
dans la région de San Francisco, berceau des technologies de la communication
mais aussi creuset historique d'innovations sociales.
La mobilisation de citoyens impliqués est plus évidente dans la Baie que dans
n'importe quelle autre région du monde. Les anciens hippies devenus
universitaires, financiers ou chefs d'entreprises y ont crée des formes
d'investissements éthiques qui s'efforcent de concilier les valeurs écologistes
et la spéculation: plusieurs firmes cotées en bourse en ont subi les
implacables exigences (1).
L'engagement peut prendre, en Californie, des formes d'engagement militant en
faveur d'un thème d'investigation journalistiques. Des groupes de supporters se
forment, arborant des T shirts sur lesquels s'inscrivent les attentes des
internautes.

Cet engagement citoyen se manifeste d'ailleurs dans la hiérarchie des sujets
réclamés par les internautes: pollution, fonctionnement de la police, mesures
de sécurité dans l'éventualité d'un tremblement de terre. Il n'est pas certain
que les organes de presse aient eu spontanément l'idée de lancer une enquête
sur les dysfonctionnements de la police à Okland.

En attendant que soit validé le modèle économique de Spot.us, le premier
enseignement qui émerge de cette expérience concerne le rôle des audiences dans
la stratégie éditoriale.
Sans verser dans la démagogie ou dans le marketing de l'info, le journalisme a
un besoin urgent de relations formalisées avec des audiences motivées et
exigeantes.
Seule l'intervention directe et permanente des audiences peut permettre au
journalisme à la française d'en finir avec les connivences et le
conformisme.
Seul un droit de regard des audiences sur la stratégie éditoriale est de nature
à limiter les effets désastreux des connivences entre les journalistes et les
pouvoirs politiques (soumission et carriérisme) et les pouvoirs économiques
(veulerie et corruption).
Seuls ceux qui font à priori confiance aux journalistes peuvent les dissuader
de se copier les uns les autres - les journaux puis la radio puis la
télévision, en boucle - dans une quête de conformisme - "surtout, être dans le
ton général"- qui est proprement suicidaire.
Il faut maintenant imaginer les modalités d'une implication des
audiences.
La solution californienne du financement coopératif ne semble pas adaptée aux
mentalités hexagonales.
Reste la communauté d'infonautes dont les membres seraient cooptés.
Cette communauté proposerait des thèmes d'investigation.
Elle interpellerait la rédaction sur le traitement de l'actualité.
Elle imposerait une régulation des emballements médiatiques.
Elle exigerait un meilleur suivi, voire un approfondissement des dossiers
importants.
Il s'agit bien,
comme l'a écrit le New York Times, de donner un pouvoir éditorial
aux audiences.
Les outils existent, qui peuvent favoriser l'affirmation de ce "Tiers-Etat de
l'information" (2).
(1) Des fonds d'investissements éthiques californiens ont obligé une puissante firme japonaise à renoncer à construire une installation industrielle sur un site de reproduction des baleines; ce projet avait été obtenu grâce à la corruption des décideurs mexicains. Les fonds éthiques californiens ont amené d'autres investisseurs à vendre massivement leurs actions, ce qui a provoqué la chute en bourse de la firme japonaise. Ils se sont également donné les moyens de révéler la corruption des politiciens mexicains.
(2) La référence au Tiers-Etats de 1789 n'a évidemment rien à voir avec la sinistre bouffonnerie des "états généraux" de la presse. Il s'agit d'une métaphore historique dans laquelle le rôle de l'aristocratie est tenu par les propriétaires des organes de presse, les journalistes incarnant le bas clergé médiatique, les lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes s'entassant dans un Tiers-Etat que les deux castes professionnelles méprisent.
Commentaires
Je partage votre enthousiasme sur le projet.
Celui-ci est véritablement intéressant puisqu'il ne verse pas dans une démagogie "participative" du style "un internaute=une voix". Il est à mon avis tout à fait normal que le journaliste qui réalise le sujet et passe plusieurs jours dessus ait plus de poids dans le choix des interlocuteurs, des lieux de reportages, des angles d'attaque, qu'un internaute lambda qui laisse simplement un commentaire à la volée. Tout est une question d'équilibre et ce que j'ai pu lire et voir sur Spot-us montre que son créateur, David Cohn, a réussi à mette en place ce difficile équilibre.
Sur le champ d'application éditorial... Spot-us a pris le parti de faire du local... Mais je reste persuadé qu'un tel modèle est applicable (en terme d'intérêt éditorial, pas au niveau économique, il faudra attendre le bilan de Spot-us) non seulement sur une communauté localisée géographiquement, mais également sur des "communautés d'intérêts professionnelles et personnelles" (pas terrible comme appellation, mais je n'ai pas mieux sous la main). Exemple : une enquête de terrain sur la rivalité inter-ONG pourra intéresser tous ceux qui ont travaillé dans ces organisations et qui se sont retrouvés confrontés à cette problématique. Une web-enquête coopérative sur la difficile réforme des Haras Nationaux pourra intéresser tous les amateurs d'équitation....
Bref, un projet vraiment intéressant, dans la mesure où il ne fait pas de compromis sur la qualité informative... mais organise, comme vous le précisez, cette relation triangulaire audience-reporters-publications.
Un bémol cependant... En examinant le travail fourni par les journalistes et le prix fixé, ce dernier me semble ridiculement bas au vu du travail demandé et fourni par les journalistes. Mais peut-être est ce pour "amorcer la pompe" et encourager les internautes à donner...
Votre remarque sur le coût "ridiculement bas" du travail fourni par les journalistes est pertinente.
J'ai interprété ce paramètre comme découlant du caractère local des reportages: peu de frais de déplacements, de nourriture et d'hébergement.
On peut également supposer que ces journalistes ont déjà leurs contacts dans leurs domaines respectifs d'investigation, ce qui limite le coût du temps passé à préparer le reportage.
Il est enfin possible que les journalistes free-lance utilisent spot.us comme un système de paiement en "pré-production" avec une espérance raisonnable de revente(s) plus lucrative(s) du reportage à des organes de presse. Cette hypothèse m'est inspirée par l'expression "fundraising" qui renvoie à la notion de collecte plutôt que de prix à payer.
Votre remarque mérite que je pose la question à David Cohn.
Les éléments que vous soulevez (connaissance du terrain des journalistes, carnet d'adresses, pas de frais) sont pertinents et participent sans doute au "devis" à la baisse du travail journalistique. Et quant à l'emploi du mot ridiculement, j'ai peut-être un peu exagéré...
En revanche, l'éventualité d'un mode "pré-production" avec, pour vous plagier, "l'espérance pour les freelance de revente à des organes de presse", ferait perdre à mon sens un peu de la philosophie de Spot-us. Je m'explique : le credo de Spot-us, c'est dire aux internautes : "Tel type d'info coûte x dollars, êtes vous prêts à y mettre le prix, le sujet est-il assez intéressant pour que vous y mettiez ce prix". Bref, à jouer sur les deux tableaux : la carte de la transparence et la reconnaissance du coût de l'information...
En biaisant sur le prix annoncé, on sape ces deux piliers et la philosophie du projet perd de sa pertinence. A mon avis...
Je suis très curieux en tout cas d'avoir la réponse de David Cohn...
En tout cas, d'un point de vue "qualité de l'information", ce modèle coopérative est à mon avis vraiment à creuser. Cette expérience donne en tout cas pas mal d'idées. C'est... jubilatoire ! Un sentiment assez rare dans le paysage de la presse française.
L'éventualité d'un paiement en "pré-poduction" est une conjecture personnelle.
Une telle solution ne m'étonnerait pas de la part de Californiens. Dans ce creuset d'innovations technologiques et sociales, il n'y a aucune incompatibilité de principe entre vouloir "changer le monde" et "vouloir devenir milliardaire", entre idéalisme et business.
Je viens d'écrire à David Cohn pour lui faire part de notre perplexité.
En attendant, et tout étant plutôt d'accord avec votre interprétation de la philosophie de spot.us, je remarque que les organes de presse traditionnels ne sont pas exclus du mode de financement des reportages. Il ne s'agit donc pas d'un duopole fermé entre internautes et journalistes, mais bien d'une relation triangulaire dans laquelle les journalistes proposent autant de sujets que les internautes en demandent.
La transparence y trouve son compte, vous avez raison, ainsi que la reconnaissance du coût et de la valeur de l'information. Ce qui est considérable et surtout porteur d'avenir.
Mais il n'y a pas de "biais" sur le prix annoncé du reportage si la contribution financière des organes de presse est elle aussi transparente et codifiée, ce qui est le cas.
On pourrait alors considérer les contributions des internautes comme de l'amorçage financier et la revente des sujets comme le basculement dans le modèle économique classique.
Un tel schéma - qui relève toujours de mon interprétation personnelle - présenterait à mes yeux plusieurs avantages:
- permettre aux internautes d'obtenir une information qui ne leur est pas fournie par les médias traditionnels.
- permettre aux journalistes free lance de réaliser des reportages que les médias traditionnels ne leur demandent pas.
- mais aussi faire valoir une reconnaissance de la valeur du reportage, par le financement des médias qui achètent ce reportage. Ce qui permet au passage de limiter les risques de démagogie éditoriale.
On peut respecter les audiences, et souhaiter qu'elles participent à une cogestion éditoriale, sans pour autant être naïf sur les possibilités de dérive dans la demande de sujets.
Je suis assez sévère avec mes congénères journaleux et puis donc me permettre d'insinuer qu'ils ont, de la portée d'un évènement et de la valeur objective d'un thème de reportage, une perception meilleure que celle des internautes.
Ce qui me plaît dans le dispositif de spot.us, c'est que les trois acteurs de l'information se régulent mutuellement. Les patrons de presse ne décident pas de ce qui est, ou non, publiable. Les journalistes soumettent leurs projets au "verdict" des internautes. Les internautes ne font pas l'actualité à la place des journalistes.
La réponse de David Cohn:
Alain
The costs vary - the lowest we've raised is $250 the most is $2,500.
It is determined by the freelancer. If somebody created a pitch on Spot.Us and asked for $15,000 - then that is what we'd try to raise.
Spot.Us is a platform - not a news organization traditionally understood.
Best
David
Bonjour
Pour prolonger la discussion, je signale simplement une petite interview que j'ai réalisée de David Cohn. J'avais eu envie de le contacter suite à nos échanges sur ce post. J'ai également pris la liberté de faire un lien sur votre note.
http://www.espritblog.com/index.php...
Cordialement