Une plate-forme de témoignages en temps réel sur la crise du Congo
Par Alain Joannes le samedi 8 novembre 2008, 20:09 - METHODES DE COLLECTE - Lien permanent
Signalée par Jean-Luc
Raymond, Ushahidi fournit en temps réel des
témoignages sur ce qui se passe en République Démocratique du Congo.
Toute personne qui, sur place, assiste à un évènement significatif peut
raconter ce qu'elle a vu par téléphone (SMS, mail) ou par tous les fichiers web
via un ordinateur connecté.
Les auteurs des récits sont invités à spécifier la nature des faits qu'ils
relatent. Quatorze catégories de faits ( incidents, batailles, pillages, viols,
déplacements de populations, épidémies, etc...) permettent à la base de données
d'affecter un code de couleurs à chaque type de tragédie.
Les récits font l'objet d'un
classement chronologique et ils sont localisés sur une application Google
Maps.
Dès le premier coup d'oeil, l'infonaute appréhende globalement la situation
dans deux de ses multiples dimensions: ce qui se passe et où ça se passe. Il
est également averti du fait qu'un témoignage a été, ou non, vérifié.
A côté des récits spontanés, il peut consulter une liste d'articles publiés par
les médias ordinaires.
Un exemple de récit (vérifié) a été fourni samedi après midi après l'attaque
d'un camp du CNDP tutsi par une milice congolaise MayiMayi. Le témoin fait état
d'un massacre en représailles, les combattants tutsis pénétrant dans chaque
maison pour abattre systématiquement tous les hommes qu'ils trouvaient sous les
yeux de représentants de la force d'interposition de l'ONU, qui ne semblaient
pas en état d'intervenir, d'après l'auteur du témoignage.
Un outil adapté aux crises
Ushahidi a été crée au
début de 2008 par un groupe de développeurs et de blogueurs qui se méfiaient du
traitement de la crise au Kenya par les médias traditionnels.
Erik Hersmann, un blogueur américain, fils de
missionnaires, est retourné en Floride pour créer une ONG dont plusieurs
membres experts en informatique ont construit un CMS ( Système de Gestion de
Contenus) facile à déployer. Un système original puisqu'il est capable
d'intégrer des SMS dans des formats spécifiquement web.
L'application a d'ailleurs été classée parmi les plus
prometteuses de l'année par la célèbre Technology Review du MIT.
De plus en plus sophistiquée, Ushahidi a collecté les témoignages sur
les évènements du
Kenya, puis elle a fonctionné sur les violences contre les immigrants en Afrique
du Sud. La voici maintenant en action au Congo.
C'est un outil Open Source, à la disposition de tous. C'est la plate-forme
d'information en temps réel la mieux adaptées aux grandes crises.
La vraie place du "journalisme citoyen"
Ushahidi a aussi le mérite de situer enfin et concrètement le rôle du "citizen
journalism" dans l'information à l'ère des réseaux.
Par son nom, elle indique que les contenus ne sont pas majoritairement des
articles rédigés par des journalistes. "Ushahidi" signifie "témoignage"en
langue swahili. Pas "article", ni "éditorial", ni même "reportage" et encore
moins "enquête".
Cette salutaire distinction entre "témoins" et "journalistes" signifie que les
citoyens peuvent voir des choses que les journalistes ne voient pas; mais ils
ne peuvent pas construire l'actualité, c'est à dire donner un sens global, et
généralement provisoire, aux évènements.
Il n'y a pas de corporatiste hautain dans le fait de rappeler qu'un témoin
n'est pas un reporter et qu'un citoyen n'est pas éditorialiste sous prétexte
qu'il publie ses opinions.
Au
contraire. Ushahidi prouve que les journalistes ont absolument besoin de
citoyens vigilants qui alertent et qui racontent.
D'abord parce que les témoignages leur permettent de hiérarchiser les
évènements à inclure dans le traitement de l'actualité.
Ensuite et surtout parce que plus les gens sur place raconteront ce qui se
passe, moins les journalistes seront tributaires des communiqués officiels et
des manipulations des pouvoirs en place. Même si un récit ne semble pas fiable
à 100% à priori: il appartient précisément au journaliste de le vérifier.
Et puis, certaines de ces humbles "choses vues et racontées à chaud par des non
professionnels" auront peut-être une portée historique bien supérieure à celle
de nombreuses productions journalistiques.