Le Washington Post entre dans l'économie de l'attention
Par Alain Joannes le lundi 3 novembre 2008, 18:27 - COMMUNICATION INTERACTIVE - Lien permanent
Le Washington Post propose à l'occasion des élections une carte interactive
en rich media.

Au bas de la carte, une ligne temporelle indique les quantités de documents
disponibles tel jour à telle heure.
Le passage du curseur fait apparaître un inventaire des articles de journaux,
billets de blogs, fichiers audio, photographies, séquences vidéos, messages au
format de micro-blogging selon Twitter.
L'infonaute peut sélectionner tout ou partie de l'offre. Il peut donc suivre
cette actualité dans plusieurs registres de traitement de l'information.
Simultanément ou successivement. Sur l'ensemble du territoire ou dans une
localité particulière.
Comparée aux mappemondes fades et inertes que les sites web des médias français
s'obstinent à mettre en ligne, simples numérisations de planisphères imprimées
sur papier, la performance technologique des développeurs et infographistes du
Washington Post - Dan Berko, Chris Buddie, Jesse Foltz et Steven King - est
admirable. Elle semble regorger de réponses variées aux 5 "W" : "What ?",
Who?" "Where ?", "When", "Why" ?.

La prolifération de documents suscite cependant une seconde réflexion sur la
manière dont l'évènement est appréhendé par les médianautes et sur le rôle des
journalistes dans la mise en oeuvre de cet entendement.
La twitterisation du journalisme
La hiérarchisation des faits, qui aurait dû rester une responsabilité
essentielle du journaliste, semble complètement pulvérisée par le mélange de
tweets, de posts et clips dont l'origine n'est pas
toujours clairement perceptible, pour ne rien dire de leur valeur
informative.
Le reproche qui était adressé à France
Info en 1987 prend ici une nouvelle acuité. La radio d'information continue
place généralement au début de ses sessions, non pas ce qui est le plus
important mais - sauf circonstances exceptionnelles comme les élections
américaines - ce qui est le plus récent: un faits divers à forte charge
émotionnelle qui sera oublié le lendemain prend la place, dans le flux
radiophonique linéaire, d'un fait qui aura peut-être une portée
historique.
La carte espace-temps interactive du Washington Post n'est évidemment pas un
flux. C'est un amoncellement de document relatifs à un évènement. Aucun n'est
donné comme plus important que les autres. L'anecdote insignifiante y côtoie,
peut-être, le fait porteur d'avenir. Les factoïdes, ou non-évènements qui ont
un retentissement non justifié, brouillent la compréhension de l'Histoire en
train de se faire. C'est sans doute une des formes de la
''twitterisation'' du journalisme.
Cependant, la sensation de profusion conduit inévitablement à la notion de
temps passé par les internautes sur une plate-forme d'information et, donc, à
l'économie de l'attention (1) qu'aucun journaliste ne peut
désormais ignorer. Eric Sherer, de l'AFP Media Watch a publié cet été
un
remarquable document de 150 pages sur cet environnement à la fois
stimulant et contraignant. Un écosystème qui renvoie au fameux "temps de
cerveau disponible" énoncé par l'ancien président de TF1.
Il s'agit bien, avec cette carte, d'attirer l'infonaute sur le site et de l'y
retenir le plus longtemps possible, en espérant en outre le fidéliser.
Si l'attractivité des contenus est suffisamment forte, même au détriment de la
hiérarchisation des faits dans un premier temps, le médianaute peut à la longue
retrouver le goût de l'information - sortir de l'inforexie - et se rallier
ensuite aux contenus journalistiquement structurés. Ce dont le Washington Post
ne manque pas.
1) Sur l'économie de l'attention, lire aussi l'article de
Philippe Chantepie dans "Culture
web", pages 495 à 510, notamment page 500.