Sous le déluge de données que provoque le déploiement de la crise financière, le journaliste a le choix entre tendre le micro à un Marc Touati et à un Nicolas Baverez (1) ou essayer de donner du sens aux flux saccadés de dépêches. Donner du sens, ce n’est pas forcément éditorialiser. C’est s’obliger à rendre intelligibles des enchaînements d’évènements, y compris et d’abord dans les récits factuels.

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Quand les évènements prolifèrent de manière désordonnée et sporadique, l’observateur professionnel se trouve face à des amas de données et de faits hétérogènes - statistiques, déclarations, sondages - qui n’ont aucune cohérence apparente. Un minimum de culture et un zeste de discernement devraient permettre au journaliste de relier certains de ces faits entre eux, par la logique ou l’intuition.

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En s’appuyant sur les relations de causalités entre certains évènements, certaines idées et les phénomènes en cours de développement, le journaliste se fabrique une grille d’interprétation aussi solide que possible. Les relations de causes à effets constituent le meilleur point de départ pour la construction d'une grille d'interprétation de l'actualité. Même si l'Histoire ne se répète pas, toute crise financière évolue selon des schèmes connus, schèmes dont on découvre vite qu'ils sont ceux du libéralisme.

Pour illustrer la valeur empirique des relations de causes à effets, voici comment la Banque de France analysait la crise financière asiatique et russe des années 97-98. Le diagramme montre la complexité et le caractère inexorable des enchaînements quand certaines conditions sont réunies:

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Le journaliste au travail aujourd'hui ne dispose pas des connaissances et du recul des analystes de la Banque de France. Il peut cependant se fabriquer une grille d'interprétation de l'actualité en cherchant les liens de causalité avec un risque d'erreurs limité : si les faits n’entrent pas dans cette grille, il la modifie et en construit une autre. Validée au moins partiellement par quelques exemples probants, cette grille devient la trame à partir de laquelle le journaliste peut construire ses récits factuels.

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Modifiable à tout instant, cette grille doit être enrichie par des analyses qui renouvellent l'approche de l'actualité politique et financière. Elle est, en fait, une métaphore des synapses qui, dans le processus cognitif, génèrent des idées ou des associations d’idées. Les proximités lexicologiques ou les glissements sémantiques - suggérés dans la capture d'écran ci-dessus par le fonctionnement du moteur Quintura - servent souvent de fondations aux constructions intellectuelles.

La grille d’interprétation de l’actualité relève du bricolage intellectuel. C’est un outil que le journaliste se fabrique, tel un artisan, et qu’il peut transformer ou jeter.

Sans Google, sans Wikipedia, sans sites médiatiques

Exercice pratique à partir du mot « libéralism » , complété par « financial crisis » afin d'obtenir d'emblée les résultats les plus pertinents. J’exclus, évidemment, le recours à Google ainsi qu’à Wikipedia et je fuis les sites entretenus par des organes de presse.

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Les moteurs cartographiques sont particulièrement adaptés à la métaphore des synapses, donc à la grille mentalement imagée du journaliste. D’emblée, le métamoteur Kartoo (2) affiche une constellation intéressante de ressources.
Pour rester cohérent avec le mépris que je nourris à l'égard du conformisme journalistique, je me détourne de tout ce qui pourrait me conduire vers des gourous médiatiques (3).
Je choisis un site en .org et arrive sur le site d’une ONG dont le premier article me renvoie à Bush, au parti Républicain, aux « reaganomics » et au « thatcherism ».

Racines_crise_wikiliberal.jpgDans « La vie des idées », je retrouve les racines idéologiques du libéralisme dont se réclame le parti Républicain: l’Ecole de Chicago, l’Ecole de Fibourg, l’école de Vienne. Avec des noms comme Milton Friedman ou Friedrich Hayek.

Un blog d'expert et un wiki libéral complètent la documentation avec les noms d’Alan Greenspan qui fut président de la FED, proche de Reagan et de Bush mais aussi et surtout, ce qui se sait moins, secrétaire particulier d’une romancière ultra-libérale férocement anti-étatique, Ayn Rand.

Pister les idées qui produisent les faits

Ce que je viens de faire pourrait s'appeler "pistage des idées dans l'actualité". Pendant la campagne présidentielle de 1988, Jérôme Bellay m'avait demandé de faire, sur France Info qu'il venait de créer, une revue de presse qui ne s'intéressait qu'aux idées discutées dans les journaux.

Ce pistage (tracking) des idées dans les news est très prisé dans certaines sphères du journalisme américain. C'est en effet l'occasion de prouver que le journalisme ne se réduit pas à la lecture des dépêches d'agences et des communiqués officiels.

En tous cas, le pistage des idées "Libéralisme" dans le contexte de "crise financière" me procure en moins d'une heure une documentation de cinq feuillets.
Cela me suffit pour construire une grille d’interprétation de l’actualité qui repose sur des enchaînements idéologiques encore très actifs :

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1 – Elaborées pour combattre l’idéologie communiste puis l’influence sociale-démocrate, les théories libérales d'abord testées dans des pays d'Amérique du Sud ont permis aux politiques – Reagan, Thatcher puis Bush – d’affaiblir le rôle de l’Etat dans l’économie.

2 – L’affaiblissement du rôle économique de l’Etat a permis aux politiciens libéraux d’orienter le fonctionnement de l’économie de telle sorte que les actionnaires soient privilégiés dans le partage des gains de productivité et de la valeur ajoutée, au détriment des salariés et des consommateurs.

3 – La primauté des actionnaires a été, en quelque sorte, scellée par un mode de rémunération des managers (stocks options, primes, bonuses, indemnités surévaluées) qui les incite à donner la priorité absolue au rendement du capital. Matériellement associés à la recherche prioritaire du rendement, les managers sont obsédés par la performance financière.

Cet enchaînement a été inspiré et cautionné par des thèses universitaires variées qui vont du monétarisme aux "coûts de transactions". Dominantes dans la pensée économique actuelle, elles sont dopées – au sens du dopage sportif – par les progrès de la modélisation mathématique appliquée à la spéculation financière.

Pour tester la validité de cette grille, il suffit de vérifier que les faits connus depuis le début de la crise en juillet 2007, ainsi que les évènements actuels et à venir, entrent ou non dans ce cadre d’interprétation.

Un outil narratif et d'investigation

La grille (ou le cadre) d'interprétation de l'actualité n’a aucune fonction prédictive. Elle permet juste au journaliste de choisir un point de vue pour essayer de donner du sens à un fait problématique en le raccordant à d’autres faits dont les liens de cohérence sont avérés.
Elle permet surtout de relativiser les postures et autres gesticulations politiques. Annoncer, par exemple, que la rémunération des managers sera limitée par les gouvernements, c’est aller contre le pacte « Actionnaires-Managers » tel qu’il a été scellé à la fin des années soixante-dix dans les années Reagan-Thatcher sous les auspices des thèses libérales. Or ce pacte idéologique reste en vigueur partout dans le monde occidental.

Aussi imparfaite et fragile qu’elle soit, cette grille permet d’inscrire un récit factuel dans une logique narrative qui n’a aucune intentionnalité polémique: dire que le capitalisme financier est devenu omnipotent et, donc, incontrôlé après l’implosion du modèle communiste est une donnée historique.

Si, au-delà de la cohérence du récit factuel, le journaliste veut préparer un cadre de veille et de recherches ultérieures, il lui suffit de compléter la grille par les réponses positives ou négatives à la question de savoir si une idéologie sans rivale est capable de s’auto-réguler et de quelle(s) manière(s).

(1) Ce sont deux figures emblématiques des experts que les médias épuisent quand, renonçant à une réflexion personnelle, les journalistes se laissent dépasser par les évènements. Le recours intensif aux experts comme remède à la paresse intellectuelle des journalistes a été inauguré lors de la première Guerre du Golfe en 1991: un général médiatique passait d’une chaîne de télévision à l’autre pour se faire lire les dernières dépêches et les commenter par des banalités.

(2) Je sais que Kartoo est un métamoteur et qu'il y a donc forcément du Google dans ses résultats. Mais, d'une part, je n'ai rien contre Google en tant que moteur, c'est l'usage qui en est fait qui me paraît nocif. D'autre part, les autres moteurs mobilisés par Kartoo atténuent les effets de formatage intellectuel induits par un recours exclusif à Google. J'aurais pu utiliser un autre moteur cartographique, plus proche de la métaphore synaptique, comme Quintura. avec des résultats comparables à ceux de Kartoo.

(3) L'appel intensif aux gourous est un symptôme de vacuité intellectuelle au sein d'une rédaction. Quand des organes de presse demandent à des philosophes, à des romanciers d'expliquer une crise financière, ils avouent que leurs journalistes ne sont pas à la hauteur des évènements et que ce constat les affole au point de leur faire perdre le sens de la mesure. Comme "Libération" et une chaîne publique de télévision faisant "expliquer" une crise précédente par l'acteur Yves Montand, en analogie avec Ronald Reagan, ancien acteur et artisan lointain de la crise actuelle. Selon ma grille d'interprétation.