Un amuseur de fin de banquet vient de réactiver le fantasme du « 11 septembre 2001, mise en scène du gouvernement américain ». Le pathétique visionnaire fournit l’occasion d’avancer une hypothèse sur le fonctionnement du conspirationnisme: l’effet Koulechov appliqué à l’actualité telle qu'elle est construite par l'industrie de l'information.

Selon le sociologue des médias François Jost (1), ce que l'on appelle "actualité" est en fait une manière de présenter dans un certain ordre certaines représentations de certains évènements. Ce constat donne la mesure de l’écart entre ce qui se passe et ce qui est relaté et montré.

Le montage, moteur cognitif

Trois agissementss intentionnels exploitent l'écart entre la réalité et sa représentation médiatique.

- Le bidonnage pratiqué par les journalistes.

- La manipulation par des agents d’influence.

- Les rumeurs de type « théorie du complot ».

Ces trois interférences - bidonnage, manipulation et rumeurs conspirationnistes - ont un point commun avec la construction journalistique de l'actualité: le montage. Or, le montage contient un vice de forme originel connu sous le nom d'effet Koulechov.

L’effet Koulechov, c’est l’art de faire dire n’importe quoi aux images.

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Dès les origines du cinéma, le théoricien russe Lev Koulechov a démontré que le même plan (une expression d'étonnement, par exemple) donne à une séquence des significations différentes selon que l'image de l'étonnement est accolée à une image plaisante ou à une image menaçante.

L'organisation des trois images transforme la signification d’ensemble. Autrement dit, le sens d’une séquence est donné par sa structure.

Le rôle "cognitif" du montage est avéré dans le cas du bidonnage, quand une conférence de presse de Fidel Castro est transformée, par ajout de plans, en un entretien exclusif; il est confirmé dans le cas de la manipulation quand le charnier de Timisoara est présenté dans le contexte des violences exercées par la dictature roumaine; il se vérifie dans le cas de la théorie du complot quand des détraqués alignent des faits vrais dans un certain ordre pour suggérer que les attentats contre le World Trade Center et contre le Pentagone auraient été organisés par l’administration Bush.

Il s’agit bien, dans ce dernier cas, d’un effet Koulechov puisque c’est l’alignement dans un certain ordre – montage – d’images vraies qui produit la suggestion.

Moins de crédibilité, plus de crédulité

Peu importent les motivations pathologiques des rumoristes. Ce qui devrait retenir l’attention, c’est la contribution objective des journalistes à l’écart entre la réalité et ce qu’ils en montrent.

Les médias construisent une actualité que les conspirationnistes déconstruisent pour fabriquer la leur. Ils pratiquent l’effet Koulechov, plaçant une image du Pentagone endommagé à côté d’une autre image, l’association des deux images étant censée démontrer les mensonges des autorités et la complicité des médias institutionnels.

Le problème est que la déconstruction de l’actualité médiatique est décidément trop facile. Les bricoleurs de thèses putrides trouvent leur matière première dans les failles d’un journalisme de marketing trop porté vers le spectacle et l’émotivité.

Le déclin de l’investigation, la faiblesse de la vérification des faits, la connivence avec les pouvoirs (manipulateurs par nature), la paresse qui répand trop de formules toutes faites et d’images-prétextes, sans oublier les emballements médiatiques qui réduisent "l'Histoire en train de se faire" à un seul évènement - la visite du pape en ce moment en France, par exemple - tous ces choix inspirés par le conformisme collectif de rédactions normalisées, formatées, ouvrent des espaces providentiels à ceux qui profèrent et propagent les bouffées virales d’histoire viciée.

Les visionneurs de complots ne prospèrent que sur la crédulité, laquelle augmente parce que la crédibilité des journalistes diminue.

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Le web propage mais révèle et réagit

, Les technophobes - notamment les très nombreux journalistes atteints de cette déficience culturelle - ne manquent pas de gargouiller que le web et les blogs sont responsables de la propagation des rumeurs (2).

Ils méconnaissent le fait que le révisionnisme (moule archaïque du conspirationnisme actuel) s'est propagé de manière rampante bien avant l'émergence d'internet, que c'est une chaîne de télévision qui a fait connaître le premier initiateur français des délires sur le attentats du 11 septembre 2001, donnant à son livre une publicité inespérée et enfin que c'est la station de radio Europe 1, qui dans une émission d'une niaise complaisance, a laissé le grotesque ami du président de la République déployer ses insanités sur les évènements du 11 septembre 2001.

Les mêmes journalistes technophobes ne peuvent évidemment pas concevoir que si le web contribue à répandre les détritus de l'actualité, il a le double mérite de révéler très rapidement un départ de rumeur et de faciliter le tri sélectif: au moment où une infamie apparaît, des sites et des blogs proposent l'antidote, comblant ainsi en partie les failles de crédibilité du journalisme traditionnel.

Trois exemples:
Snopes, base de données des légendes urbaines.
Charlatans, blog de dissection jubilatoire des mystifications.
Ego-net, blog de vigilance dont l'auteur pratique l'éthique (rare) du "point de vue": il énumère les nombreuses convictions à partir desquelles il s'exprime. Ce qui ne se fait pas dans les médias traditionnels.

1) « Introduction à l’analyse de la télévision », Paris, Ellipses, 2004

2) A lire, à ce propos, dans "Culture web", pages 57 et 58, la magistrale démythification du journalisme "en place" par Alain Le Diberder,dans un superbe chapitre consacré aux contenus numériques auto-édités. Dont les blogs et l'aversion sournoise qu'ils inspirent aux "professionnels de la profession."