"Culture web" est un très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58 auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est impressionnant et, par certains côtés, déroutant.

Impossible de résumer le sommaire dont on trouve un aperçu très condensé sur le site de l’éditeur. Par ailleurs, le site de l'émission de France Culture "Place de la Toile" a mis en ligne l'enregistrement d'un long entretien avec Xavier Greffe et l'un des contributeurs.

Il est question, dans cette somme, de la création artistique, du marketing, du commerce électronique, des blogs, des publics et de leurs pratiques; bref, de l'écosystème électronique au sens le plus large et le plus détaillé.

Phénomène sans précédent, donc singularité, donc émergence

D'emblée, dès la deuxième page de l'introduction générale, l'ouvrage fait un constat crucial. Partout en Europe, mais surtout en France, les internautes délaissent la télévision et la presse écrite: "(...) c'est la première fois dans l'histoire des médias de masse que la consommation de l'un se fait au détriment de(s) l'autre(s)."
Au siècle dernier en effet, l'apparition de la radio n'avait pas soustrait de lecteurs aux journaux et l'hégémonie progressive de la télévision n'avait pas enlevé d'auditeurs à la radio.
Le fait qu'internet capte des audiences au détriment de la presse écrite, de la radio et de la télévision constitue une singularité dans les évolutions à longue portée.
Or, dans la logique de la complexité qui fait partie des outils intellectuels de la veille stratégique, une singularité "annonce" en général une émergence, c'est à dire une transformation profonde et durable d'un système.

C'est le système informationnel qui est en cours de transformation. Allons directement au chapitre 5, qui traite du journalisme.

Accélération et maîtrise

Dans « Les métamorphoses de l’information » (1), Rémy Rieffel , sociologue des médias et directeur du master professionnel à l'IFP, dresse l’inventaire des défis auxquels la profession est confrontée : industrialisation, concentration, internationalisation, risques d'uniformisation, accélération de la diffusion.

Sur ce dernier point, je suis en désaccord avec l’évocation du catastrophisme lancinant de Paul Virilio pour qui la vitesse interdit la réflexion. A mon avis, seuls les journalistes qui ne veulent pas, ou ne savent pas, utiliser les méthodes et les outils actuels sont en danger.
Appliqué à l’automobile, le raisonnement de Virilio - prophète patenté des malheurs technologiques - revient à prétendre que les voitures d’aujourd’hui sont plus dangereuses que celles des années cinquante parce qu’elles roulent plus vite; c’est faux: les pneumatiques, la tenue de route, le freinage, la conception générale des véhicules ont progressé plus rapidement que la motorisation; les journalistes menacés par l’accélération de l’information peuvent se comparer à des conducteurs qui foncent au volant de puissantes berlines sans savoir où est le frein.
Les moteurs de recherche, les logiciels d’analyse et les méthodes de vérification sont au journalisme d’aujourd’hui ce que le frein à disque, l’ABS, les dispositifs anti-dérapages et la correction de trajectoire sont aux voitures actuelles.

Quand le web corrige les dérives

Oublions le sinistre Virilio et revenons aux conditions pratiques de l’exercice du métier d’informer.
Rémy Rieffel désigne plusieurs risques réels, tous antérieurs au web, mais que le web peut amplifier : « journalisme de communication », « information spectacle », « prévalence de l’émotion ». On touche ici à l’un des aspects les plus déroutants du livre. Ces dérives sont historiquement imputables à la presse écrite, à la radio et surtout à la télévision; elles ne devraient donc pas figurer comme de nouveaux risques dans un ouvrage consacré au web. Lequel, en de nombreuses circonstances, permet de corriger les errements des médias traditionnels. Dans l’affaire dite « Kerviel », ce sont les blogs d’experts (des traders ) qui ont permis d’équilibrer la stratégie de communication de la Société Générale.

Culture de l’information

Le plus intéressant, dans ce chapitre, porte sur les nouvelles formes de consommation de l’information: fragmentation de l’offre de contenus, morcellement du cadre commun de l’information, méfiance du public à l’égard des médias et progression de la compétence de ce public en matière d’information. « L’attitude des consommateurs est ambivalente puisqu’elle oscille entre submersion et sélection, entre conformisme et distanciation, entre ignorance et méfiance. Les moins instruits et les moins aguerris risquent de se noyer dans le flot continu d’informations dont l’une chasse l’autre; les plus instruits et les plus vigilants vont au contraire tirer leur épingle du jeu en sélectionnant à bon escient l’information qui les intéresse. »
Cette "culture de l’information" existait avant le web (il y a toujours eu des lecteurs avertis et d’autres, qui se contentent de « torchons ») mais le web stimule et enrichit la culture des infonautes: « Internet est une œuvre ouverte au sein de laquelle chaque internaute, dans l’enchevêtrement des options possibles, bâtit un parcours singulier en fonction de ses centres d’intérêt et de sa curiosité. »
Un des défis que le journalisme devrait s'attacher à relever consiste à se donner les moyens de résorber la "fracture informationnelle" qui se superpose à la "fracture numérique", c'est à dire à intéresser à la fois les moins instruits et les plus aguerris des internautes.

D’où ces deux conclusions positives:

1 – la valeur ajoutée du journalisme réside, plus que jamais, dans la capacité de sélectionner, vérifier et hiérarchiser l’information.

2 – les relations entre journalistes et citoyens sont en train de se remodeler autour d'une l'interactivité qui va beaucoup plus loin, grâce au web en général et aux blogs en particulier, que les traditionnel et passablement hypocrites "courrier des lecteurs" et autres "point de vue du médiateur".

Ces deux bonnes nouvelles s’adressent à ceux des "professionnels de la profession" qui ont compris que leur survie dépend de leur volonté de s’approprier les outils et les méthodes actuels de production et de diffusion de l’information.

1) Le copinage, la complaisance et le narcissisme étant étrangers à mon comportement, ce n'est pas parce qu'une phrase de mon livre est citée que je fais état de "Culture web" mais bien parce qu'en dépit de réserves sur certains points - dont le transfert systématique vers le web de problèmes propres aux médias traditionnels - ce travail considérable est un inépuisable gisement de réflexion (s).