Culture Web, une somme sur l'écosystème de l'information
Par Alain Joannes le mercredi 3 septembre 2008, 18:57 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
"Culture web" est un
très gros livre (890 pages) qui coûte très cher (50 euros), mais qu’on ne peut
pas ignorer. Pour décrire la « manufacture mondialisée des produits de
contenu », les éditions Dalloz ont demandé à Xavier Greffe et à Nathalie
Sonnac, spécialistes de l’économie de la culture et des médias, de mobiliser 58
auteurs et de solliciter 14 points de vue. Le résultat en 49 chapitres est
impressionnant et, par certains côtés, déroutant.
Impossible de résumer le sommaire dont on trouve un aperçu très
condensé sur le site de l’éditeur. Par ailleurs, le site de
l'émission de France Culture
"Place de la Toile" a mis en ligne l'enregistrement d'un long
entretien avec Xavier Greffe et l'un des contributeurs.
Il est question, dans cette somme, de la création artistique, du marketing,
du commerce électronique, des blogs, des publics et de leurs pratiques; bref,
de l'écosystème électronique au sens le plus large et le plus détaillé.
Phénomène sans précédent, donc singularité, donc
émergence
D'emblée, dès la deuxième page de l'introduction générale, l'ouvrage fait un
constat crucial. Partout en Europe, mais surtout en France, les internautes
délaissent la télévision et la presse écrite: "(...) c'est la première
fois dans l'histoire des médias de masse que la consommation de l'un se fait au
détriment de(s) l'autre(s)."
Au siècle dernier en effet, l'apparition de la radio n'avait pas soustrait de
lecteurs aux journaux et l'hégémonie progressive de la télévision n'avait pas
enlevé d'auditeurs à la radio.
Le fait qu'internet capte des audiences au détriment de la presse écrite, de la
radio et de la télévision constitue une singularité dans les évolutions à
longue portée.
Or, dans la logique de la complexité qui fait partie des outils intellectuels
de la veille stratégique, une singularité "annonce" en général une émergence,
c'est à dire une transformation profonde et durable d'un système.
C'est le système informationnel qui est en cours de transformation. Allons
directement au chapitre 5, qui traite du journalisme.
Accélération et maîtrise
Dans « Les métamorphoses de l’information » (1), Rémy Rieffel ,
sociologue des médias et directeur du master professionnel à l'IFP, dresse
l’inventaire des défis auxquels la profession est confrontée :
industrialisation, concentration, internationalisation, risques
d'uniformisation, accélération de la diffusion.
Sur ce dernier point, je suis en désaccord avec l’évocation du
catastrophisme lancinant de Paul Virilio pour qui la vitesse interdit la
réflexion. A mon avis, seuls les journalistes qui ne veulent pas, ou ne savent
pas, utiliser les méthodes et les outils actuels sont en danger.
Appliqué à l’automobile, le raisonnement de Virilio - prophète patenté des
malheurs technologiques - revient à prétendre que les voitures d’aujourd’hui
sont plus dangereuses que celles des années cinquante parce qu’elles roulent
plus vite; c’est faux: les pneumatiques, la tenue de route, le freinage, la
conception générale des véhicules ont progressé plus rapidement que la
motorisation; les journalistes menacés par l’accélération de l’information
peuvent se comparer à des conducteurs qui foncent au volant de puissantes
berlines sans savoir où est le frein.
Les moteurs de recherche, les logiciels d’analyse et les méthodes de
vérification sont au journalisme d’aujourd’hui ce que le frein à disque, l’ABS,
les dispositifs anti-dérapages et la correction de trajectoire sont aux
voitures actuelles.
Quand le web corrige les dérives
Oublions le sinistre Virilio et revenons aux conditions pratiques de
l’exercice du métier d’informer.
Rémy Rieffel désigne plusieurs risques réels, tous antérieurs au web, mais que
le web peut amplifier : « journalisme de communication »,
« information spectacle », « prévalence de l’émotion ». On touche ici
à l’un des aspects les plus déroutants du livre. Ces dérives sont
historiquement imputables à la presse écrite, à la radio et surtout à la
télévision; elles ne devraient donc pas figurer comme de nouveaux risques dans
un ouvrage consacré au web. Lequel, en de nombreuses circonstances, permet de
corriger les errements des médias traditionnels. Dans l’affaire dite
« Kerviel », ce sont les blogs d’experts (des traders ) qui ont
permis d’équilibrer la stratégie de communication de la Société Générale.
Culture de l’information
Le plus intéressant, dans ce chapitre, porte sur les nouvelles formes de
consommation de l’information: fragmentation de l’offre de contenus,
morcellement du cadre commun de l’information, méfiance du public à l’égard des
médias et progression de la compétence de ce public en matière d’information.
« L’attitude des consommateurs est ambivalente puisqu’elle oscille
entre submersion et sélection, entre conformisme et distanciation, entre
ignorance et méfiance. Les moins instruits et les moins aguerris risquent de se
noyer dans le flot continu d’informations dont l’une chasse l’autre; les plus
instruits et les plus vigilants vont au contraire tirer leur épingle du jeu en
sélectionnant à bon escient l’information qui les intéresse. »
Cette "culture de l’information" existait avant le web (il y a toujours eu des
lecteurs avertis et d’autres, qui se contentent de « torchons ») mais le
web stimule et enrichit la culture des infonautes: « Internet est une
œuvre ouverte au sein de laquelle chaque internaute, dans l’enchevêtrement des
options possibles, bâtit un parcours singulier en fonction de ses centres
d’intérêt et de sa curiosité. »
Un des défis que le journalisme devrait s'attacher à relever consiste à se
donner les moyens de résorber la "fracture informationnelle" qui se superpose à
la "fracture numérique", c'est à dire à intéresser à la fois les moins
instruits et les plus aguerris des internautes.
D’où ces deux conclusions positives:
1 – la valeur ajoutée du journalisme réside, plus que jamais, dans la
capacité de sélectionner, vérifier et hiérarchiser l’information.
2 – les relations entre journalistes et citoyens sont en train de se
remodeler autour d'une l'interactivité qui va beaucoup plus loin, grâce au web
en général et aux blogs en particulier, que les traditionnel et passablement
hypocrites "courrier des lecteurs" et autres "point de vue du
médiateur".
Ces deux bonnes nouvelles s’adressent à ceux des "professionnels de la
profession" qui ont compris que leur survie dépend de leur volonté de
s’approprier les outils et les méthodes actuels de production et de diffusion
de l’information.
1) Le copinage, la complaisance et le narcissisme étant étrangers à mon
comportement, ce n'est pas parce qu'une phrase de mon livre est citée que je
fais état de "Culture web" mais bien parce qu'en dépit de réserves sur certains
points - dont le transfert systématique vers le web de problèmes propres aux
médias traditionnels - ce travail considérable est un inépuisable gisement de
réflexion (s).
Commentaires
Sur les enjeux du numérique et les questions de Droit, la lecture de "Révolution numérique et industries culturelles" (Alain Le Diberder et Philippe Chantepie) en poche à La Découverte est intéressante même si l'ouvrage date un peu (2004). Ce livre replace les industries culturelles dans leur différenciation et aussi ce qui les rapprochent... Certains diraient maintenant du mulrimédia, multi-média. Je pense que l'auteur de Journalistiques dirait désormais (à juste titre) du "Rich Media" quand on fait l'effort de comprendre, d'avoir une curiosité d'esprit et de pratiques!!!
Merci Jean-Luc de rappeler l'existence de cet ouvrage prémonitoire et moins cher que "Culture web". Le Diberder et Chatepie font d'ailleurs partie de la brigade d'auteurs de "Culture web"