FLYP, magazine en rich media presque parfait
Par Alain Joannes le jeudi 14 août 2008, 18:57 - COMMUNICATION INTERACTIVE - Lien permanent
Flyp est un magazine
exclusivement conçu pour le web, sans équivalent sur papier. Il
répartit ses contenus entre le texte, le son, les photographies, les
graphiques, les animations électroniques, la vidéo et il propose de
l’interactivité. Flyp devrait être considéré comme un modèle de publication en
rich media. Il n’est qu’un produit multimédia. Voici pourquoi.

Tous les ingrédients sont là. D’abord – et c’est le plus important pour un
tel positionnement - une rédaction de six reporters polyvalents, assistés par
quatre spécialistes du design numérique.

Ensuite, des sons et des vidéos de bonne qualité. Des animations pertinentes
et astucieuses. Une mise en page aérée. Sur la page d’accueil, un
design sophistiqué concilie l'esthétique et l'ergonomie. Le visiteur
trouve l’équivalent de la « une » assorti d’un sommaire
explicite.
Les limites du dispositif apparaissent assez rapidement.
Elles s’insinuent dans l’inévitable
comparaison avec la Technology Review du
Massachusets Institute of Technology dont l’interactivité est beaucoup plus
développée.

Plus grave : pendant que l’internaute lit une enquête sur les derniers
vétérans du blues dans le Sud des Etats-Unis, il entend un extrait
de la musique produite par un seul artiste sur une page qui présente six
musiciens.
Deux problèmes :
- L’intégration du son et de l’image est imposée. Dans le rich
media le plus pur, l’infonaute doit pouvoir choisir entre trois
possibilités : lire en silence, écouter sans lire et lire en écoutant. Le
fait que la rédaction ait décidé d’une modalité d’assimilation relève d’un
réflexe de médias traditionnels.
- La moindre des attentions aurait consisté à laisser l’internaute choisir
lequel ou laquelle des bluesmen ou des blueswomen il veut entendre, histoire de
se faire une idée. Ce n’est pas le cas : chaque arrêt sur cette page
déclenche le même extrait sonore.
Le feuilletage linéaire trahit la pesanteur des vieux
médias
Enfin et surtout, le principe du feuilletage. Il peut se comprendre pour une
version web d’une publication sur papier, comme « Le Monde »
électronique payant ou « Technology review », mais il est inadéquat pour
un pure player comme Flyp. La navigation linéaire imposée trahit la
pesanteur des vieux médias. Dans le pur rich media, l’infonaute doit
bénéficier de la plus grande liberté pour assimiler les contenus à sa guise,
quand il en a envie et comme il le souhaite. Rien ne doit lui être imposé. Il
doit pouvoir aborder une enquête par un module textuel ou par une séquence
vidéo, passer à un document sonore et revenir au texte ou consulter un
graphisme.
La responsabilité cruciale d’une rédaction opérant en rich media se
concentre dans la structuration des contenus ( ce qui réhabilité la
hiérarchisation de l'information) et notamment sur leur adéquation avec tous
les modes d’expression disponibles. Le journaliste rich media est un
organisateur de contenus expert en langages numériques.
Jusqu’à preuve du contraire, c’est l’extension web d’un magazine papier qui s’approche le plus de la perfection. Le webreportage de Geo consacré à la Nouvelle Orleans trois ans après l'ouragan Katrina est, comme les précédents, un modèle du genre.
Commentaires
Merci pour cette analyse très intéressante. C'est vrai que le son imposé (surtout quand il n'est pas pertinent) est très intrusif. D'ailleurs, les pubs vidéos en ligne ont vite abandonné l'idée.
La conception des webreportages est en effet un modèle du genre. Savez-vous quelle équipe est derrière cela?
Cordialement, Aurélien.
C'est la rédaction française du magazine Geo qui a conçu et qui développe ce modèle de reportage en rich media.
Je leur ai consacré deux notes enthousiastes dans le passé et je ne trouve rien de mieux pour le moment sur le web.
Tout est pensé, construit, pour un contenu "absolument web" très supérieur en accessibilité, en diversité, à ce que la presse écrite, la radio et la télévision peuvent proposer aux gens un peu curieux.
2 exemples de webreportages à mon avis bien superieurs à ceux de Géo ;-):
http://www.thanatorama.fr/
http://www.territoiresdefictions.co...
Merci pour cette réponse. Entièrement d'accord avec vous, c'est très très bien conçu. Je montre régulièrement ces webreportages dans des conf aux journalistes de France télévisions, qui sont pour le moins impressionnés.
Je ne suis pas d'accord avec les deux exemples que vous proposez.
Sur le fond: il ne s'agit pas de contenus journalistiques.
Sur la forme: l'un (thanatorama) relève du jeu vidéo et inflige des commentaires audio qui trahissent une "directivité" issue de médias traditionnels; l'autre, (territoires de fictions) relève du catalogue électronique.
Il n'y a aucun mépris dans ces deux appréciations.Il se trouve simplement que ma réflexion porte sur l'adaptation du rich media - issu de la publicité - aux contenus journalistiques.
Je crois en effet que le rich media est le langage absolu de l'ère électronique dans la mesure où il intègre tous les autres modes d'expression.
Et je suis convaincu que c'est précisément dans le travail d'intégration des modes d'expression que le journalisme peut trouver un des moyens de sa régénération, notamment par l'analyse et la structuration - donc la hiérarchisation - de l'information.
Je maintiens donc que les webreportages de Géo constituent les meilleurs exemples de journalisme en rich media.
A Aurélien:
Il est intéressant d'apprendre grâce à vous que des journalistes de France Télévisions sont impressionnés par les webreportages de Géo. Cela prouve que certains confrères prennent conscience des limites que les modes d'expression traditionnels - la télévision en l'occurrence - imposent au travail journalistique.
Après plusieurs décennies de pratiques professionnelles en presse écrite, en radio et en télévision, j'ai été frappé de constater que dans le domaine crucial du reportage, plus le mode d'expression touche le grand public, moins il permet de rendre compte de la réalité.
Quand je partais en reportage avec mon carnet, mon stylo et mon appareil photo 24X36 et que mon journal publiait mon récit sur quasiment une page illustrée, je pouvais relater énormément de choses. Sur des réalités plus complexes, un autre quotidien me réservait naguère cinq demi-pages sur une semaine.
A la radio, dans le magazine "Tabou" qui durait une heure et demie, les reportages contenaient énormément d'informations.
A la télévision sur LCI, j'ai pu essayer de perpétuer ce souci de richesse, de densité, de diversité ans un magazine comme "Multimédia" mais l'outil était très lourd et devant une grosse caméra, les gens sont rarement naturels.
Contrairement à sa vocation initiale, la télévision contribue à l'appauvrissement de l'information.
A l'exception de quelques magazines de haute tenue, les réalités complexes sont, dans les journaux télévisés, "ficelées" et "expédiées" en quelques minutes, sans grande préparation en amont et sans prolongements possibles en aval.
Le journalisme télévisé n'est pas "l'observation de ce qui se passe", c'est "un petit coup d'oeil en passant". Très frustrant pour quelqu'un qui aime ce métier. J'en déduis que les journalistes de France Télévisions qui sont impressionnés par les webreportages de Géo ressentent cette frustration et c'est un élément positif.
Dans l'exploitation du rich media qui est le langage du web, il redevient possible de dire beaucoup de choses de manière riche, dense et diversifiée, pour peu que les journalistes s'approprient la maîtrise de ces langages et surtout de leur intégration. Ce que fait, magistralement, l'équipe des webreportages de Géo.
la press
Je ne peux qu'approuver votre réflexion: c'est également ce qui m'a conduit à quitter la tv après 7 ans de reportage à...LCI. :)
Apprendre un résumé de l'info en 7 minutes a pu avoir son intérêt, dans le passé, mais il est plus efficace de jeter un coup d'oeil à un bon site (ou à son agrégateur de flux rss) pour avoir la même chose, en choisissant son menu et ce que l'on souhaite approfondir.
La diffusion d'événements en direct reste un atout pour ses chaînes.
Pour le reste...effectivement, le format d'1'20 max est assez frustrant, et pour le coup perd de sa pertinence avec internet et l'info sur mobiles.
Soit on veut l'info en un titre, un brève, soit on veut aller plus loin, et surtout on veut choisir ses centres d'intérêts. On ne dispose jamais d'études de mémorisation de l'info retenue, mais je ne suis pas certain que ces sujets qui vont très vite, avec l'image, des sonores coupés très courts, pour des sujets parfois complexes, soient la meilleure manière de faire passer un message...
Enfin je ne vous apprends rien, en tant qu'ancien de la télé et auteur de ce passionnant ouvrage, publié l'année dernière.
Je ne suis pas sûr que pour tous les journalistes tv , tout cela soit aussi clair et motivant.
Ils voient surtout une menace pour leur métier, des contraintes supplémentaires, la peur de ne pas maîtriser l'outil, une concurrence accrue (un mensuel qui se lance dans la vidéo), et parfois un dédain pour ce "gadget" qui ne réunit pas des millions de personnes...
Bonjour,
Un doute m'assaille en lisant ce papier. On parle généralement de rich média vulgairement pour désigner un médium à contenus variés, son, image, texte, etc. Pourtant, il m'avait semblé lire dans votre ouvrage sur la presse électronique une référence au rich média comme un destructuration de la hiérarchie chronologique au profit d'une nouvelle hiérarchisation de l'information, par thème. Qu'en est-il selon vous (vous semblez revenir à une acception plus répandue dans ce post) ?
Merci de me faire part de votre perplexité. Cela signifie que je me suis mal exprimé dans cette note et cela me donne surtout l'occasion de préciser.
Dans le chapitre 2 du "Journalisme à l'ère électronique", je décris le recours au rich media comme un des moyens de restructurer les contenus de l'information.
Il y a peut-être là une première source de malentendu. L'information, c'est à dire la succession temporelle de récits journalistiques, ne peut pas se soustraire à la contrainte chronologique: ce qui se passe à 17h27 ne peut pas être relaté avant ce qui s'est passé à 17h25. Je ne nie pas cette contrainte-là mais je prétends qu'elle est nocive et que les journalistes doivent la réduire, notamment grâce au rich media.
Cette contrainte transformée en norme professionnelle est nocive parce que source d'un renoncement majeur de la part des des journalistes depuis une vingtaine d'années. L'apparition de l'information continue (France Info) a insidieusement instauré l'idée que ce qui est important c'est ce qui vient de se produire. Cet "habitus", comme dirait Bourdieu, est une catastrophe pour la profession. Elle n'a pas été voulue par Jérôme Bellay, créateur de France Info et de LCI, mais ses successeurs ont laissé se répandre des comportements de paresse intellectuelle dans les rédactions qui ne prennent plus la peine d'évaluer, de soupeser, de classer les faits, de hiérarchiser. Le journaliste n'est plus celui qui dit ce qui est important, ce qui l'est moins et ce qui ne l'est pas. Une futilité devient plus importante qu'un évènement de portée historique pour peu qu'elle se produise avant le fait historique. Cette capitulation journalistique se traduit par l'omniprésence des experts - politologues, sociologues, directeur des études dans les instituts de sondages - qui produisent aujourd'hui les analyses dont les journalistes étaient chargés jusqu'à la fin des années quatre-vingt. Il ne faut donc pas s'étonner que le journalisme soit dévalué puisqu'il a littéralement démissionné (= renoncé à l'une des missions essentielles).
Revenons au rich media.
Le recours à ce langage implique, effectivement, une rupture avec la rhétorique linéaire des articles en trois parties: une accroche, un développement, une conclusion.
C'est peut-être la mise en cause de cette linéarité qui a provoqué notre malentendu.
Dans un article ou un reportage en rich media, il y a certes une introduction, généralement textuelle, qui donne une idée du contenu. Mais l'infonaute est incité à naviguer, à sa guise, dans les différents modes d'expression - texte, sons, images fixes et animées - qui ont été mobilisés et choisis afin de rendre ce contenu informatif riche, diversifié, dense, ergonomique et profond grâce aux liens hypertexte proposés pour l'interactivité et "aller plus loin".
Par le recours au rich media, le journaliste a une occasion historique de reprendre le contrôle de trois composantes majeures, cruciales, du métier d'informer:
1- Le rich media implique une analyse approfondie des évènements, notamment les plus complexes: données, faits, information, prolongements vers gisements de connaissances et de savoir. Le fait que les journalistes soient à nouveau capables d'analyser les évènements est susceptible de donner un coup d'arrêt à l'indigence intellectuelle et à la démission face aux experts. (Lesquels, soit dit en passant, se prévalent d'un savoir scientifique en économie ou en politique; mais, outre que ces matières n'ont rien de scientifique, les experts se dévaluent eux-mêmes en acceptant de produire des analyses réductrices. Les sondeurs faisant le travail de journalistes sont de ce point de vue, pathétiques et hilarants.)
2 - Dans la mesure où les journalistes accepteront, pour les nécessités du rich media, d'analyser les évènements qu'ils ont à relater, ils devront évaluer ces évènements, leur affecter des densités différentes ce qui les ramènera vers leur mission cruciale de la hiérarchisation de l'information. Ils constateront évidemment que tous les évènements ne sont pas éligibles au rich media et que les évènements qui justifient le recours à ce langage sont nécessairement des évènements compliqués, profonds, durables. Donc, qu'ils ont une portée supérieure aux évènements qui ne méritent pas le rich media.
3 - En cherchant la meilleure affectation possible des données et des faits aux différents modes d'expression, le journaliste se rapproche des infonautes. Il anticipe leurs attentes, leurs usages. Il leur facilite l'assimilation de phénomènes complexes qui ne sont pas toujours compréhensibles dans un article linéaire de 90 secondes. Le journaliste opérant en rich media entre en empathie avec ses audiences.
Il y a dans le rich media la triple obligation d'analyser, d'évaluer et de hiérarchiser les évènements. Ce que font parfaitement les webreportages de Géo et ce que ne fait pas Flyp.
Le fait qu'un contenu sur le web utilise du texte, de l'image et du son ne suffit pas, selon moi, à lui valoir le label de rich media. C'est un contenu multimédia. Le rich media a été inventé et il est intensivement utilisé par la publicité. Mais dans son acception journalistique, le rich media ne peut être produit que par une valeur ajoutée journalistique: l'analyse, la structuration, la hiérarchisation.
Merci pour ces précisions, j'avais effectivement confondu les deux notions. Cependant, vous me pardonnerez de me faire l'avocat du diable, mais il faut faire entrer la variable économique dans ce raisonnement.
Des magazines comme Geo, ou des journaux comme Le Monde & Co sont adossés à une rédaction, ce qui leur permet parfois des exemples réussis d'intégration du rich media. Par contre, dans le cas de rédactions "nouvelles", nées par le web, le modèle économique existant pour l'heure est le gratuit sur le marché de la publication. Tous les fonds sont donc tirés du second marché, celui de la publicité. Ainsi, dans ce système (dont on peut imaginer qu'il sera remis en cause, même si les essais les plus fructueux pour l'instant ne tendent pas vers cette direction, cf. Mediapart), l'intérêt des financiers est de ne pas laisser le lecteur passer trop de temps sur une page. Car enfin, que leur sert qu'ils restent un quart d'heure sur un seul contenu, alors que tout leur chiffre se fait au nombre de clic. Il faudrait sans doute revoir la politique de financement et de calcul de la publicité, mais les annonceurs pourraient arguer qu'un lecteur ne va pas lire trois fois une publicité s'il reste sur une page. Il a beaucoup plus de chance de capter le message publicitaire si ce dernier s'affiche sur une nouvelle page, souvent juste avant le contenu informatif, et ceci une dizaine de fois de suite.
Comprenez, je ne me fais pas le défenseur de la publicité ici, mais il semble que ce soit une réalité économique (si tant est qu'on puisse qualifier cela de réalité), et la difficulté à trouver un modèle économique propre au web risque de ralentir longtemps le développement du rich media, non ? Sauf à trouver des publications avec des masses critiques de lecteurs telles que cela devient intéressant financièrement. Or les médias qui pour l'heure sont enclins à travailler dans le plus long, ou le plus fouillé, ne sont pas les mêmes qui attirent la majorité des lecteurs. Ce sont souvent des journaux de niche, comme Mediapart, Bakchich, Rue89 ou autres. Ceux qui ont une politique de rentabilité plus évidente (à mon sens, mais peut-être suis-je dans l'erreur), sont ceux qui appliquent à la lettre le modèle de la radio écrite.
Je m'étonne régulièrement d'ailleurs que les responsables de "nouveaux médias" n'aient pas plus conscience de l'information comme une matière première à valoriser, ou alors seulement de façon très traditionnelle. On va considérer que la plus value du journaliste est apportée par une interview, en lieu et place d'une simple dépêche lorsque l'information est jugée moins intéressante. Et, hélas ou non, ce sont ces journaux qui semblent le mieux fonctionner, et l'afflux de lecteurs apporté par la rapidité avec laquelle ils sont parvenus à sortir une info avant leurs confrères est souvent pour eux la meilleure source d'audience, et donc de satisfaction.
Vous avez tout à fait raison de faire entrer la logique économique, donc le paramètre "publicité", dans notre discussion sur le rich media appliqué au journalisme.
Une remarque, d'abord, sur les exemples de "Geo" et du "Monde". "Géo" réalise ses contenus en rich média parce que ses webreportages sont structurés selon la logique arborescente du web,laquelle est adaptée à une stratégie éditoriale qui intègre un mode de navigation dans les modules textuels, sonores ou visuels. "Le Monde", lui, ne "fait" que du multimédia: sa rédaction web - qui est coupée de la rédaction papier - dépose ici et là des photos, du son, de la vidéo sans que l'infonaute puisse percevoir une quelconque intention éditoriale, ni même d'ailleurs une pertinence dans le choix du mode d'expression: on peut entendre des éléments audio qu'il vaudrait mieux proposer en texte, certaines vidéos sont là on ne sait pas trop pourquoi et il n'y a aucune architecture pour soutenir la cohérence journalistique de ces divers éléments. Ce n'est pas du rich media.
Au risque de vous surprendre, je prétends que la structuration des contenus en rich media est plus propice à la publicité que le déploiement actuel des contenus journalistiques sur le web.
Rien n'empêche en effet un annonceur de communiquer sur la page d'accueil - généralement textuelle et illustrée - d'un reportage en rich media, puis sur le module vidéo, puis sur le module audio, ou sur le module cartographique.
C'est peut-être le moment de rappeler que, par les liens hypertextes, chaque module est une page et que, d'une certaine manière, un reportage ou une enquête économique en rich media est un mini-site web. Autrement dit, plus un reportage en rich media est riche en modules variés, c'est à dire en pages web, plus le nombre de clics est important.
Si le nombre de clics est le paramètre déterminant de valorisation de l'investissement publicitaire, alors le reportage en rich media suscite plus de clics que le même reportage en déploiement linéaire sur une seule page web.
J'ajoute que les reportages en rich media sont beaucoup plus attractifs que les reportages plats et qu'ils fidélisent davantage. Non seulement un infonaute produit plus de clics en se promenant dans un seul contenu mais ce contenu attire davantage de visiteurs.
Enfin, le rich media relève d'une stratégie éditoriale évolutive. Qu'il soit économique, géopolitique ou qu'il s'agisse d'un fait divers, un article conçu en rich media s'enrichit au fil du temps. Le journaliste qui travaille dans ce langage ne sautille pas sur l'actualité en passant d'un sujet à l'autre, en laissant tomber ses lecteurs, auditeurs, téléspectateurs. Le rich media implique un suivi. Seuls, les évènements qui justifient un suivi sont éligibles au rich media, ce qui oblige les journalistes à hiérarchiser lesdits évènements. Exemples: la grippe aviaire complètement oubliée par les médias alors que des nouveaux viennent d'apparaître; l'affaire dite "Kerviel"; la crise des subprimes; le chômage....
Si les rédactions se mettent à concevoir le traitement de l'actualité en analysant les phénomènes complexes afin de les décomposer en unités de sens, pour les rendre plus accessibles et en suivant leurs évolutions dans le temps, alors chaque contenu en rich media génèrera plus de clics qu'un long écoulement textuel gris sur lequel personne n'a envie de revenir, quel que soit le talent de son auteur.
Dans les exemples de journaux en ligne, "pure players", que vous citez, je ne vois - en dehors de l'interactivité, et encore... - que des transpositions de journalisme sur papier. Rien n'y est pensé en fonction des potentialités du web et des comportements spontanés des infonautes.
Depuis Emile de Girardin au XIXème siècle, la publicité ne peut pas être écartée comme un inconvénient par les journalistes. Il me semble que les journalistes devraient participer à la réflexion sur le modèle économique de la presse en restant strictement dans leur rôle, c'est à dire en s'interrogeant sur "ce qui vaut la peine d'être su" par les citoyens, sur la manière de comprendre et de bien faire comprendre les évènements structurants de notre époque.
Si le travail des journalistes est intéressant, les annonceurs viendront. Ils viendront d'autant plus que les audiences intéressées par l'information de qualité sont, en général, formées par des gens à fort capital culturel et à pouvoir d'achat élevé. Ce qui intéresse la publicité.
Bonjour et bravo pour cette analyse dense du rich-média.
Je suis assez d'accord avec vous sur l'analyse de "Flyp" et les mérites comparés de ce site avec de celui de "Géo".
J'aurais juste deux petites remarques la-dessus:
-du point de vue journalistique, il me semble que le contenu de "flyp" est mieux travaillé, mieux hiérarchisé que dans Géo. Ce dernier à plus l'apparence d'un patchwork de sons, de textes et d'images. Je perçois moins le fil conducteur dans un reportage comme l'après-Katrina que dans un sujet tel celui sur le chocolat par exemple. Mais peut-être est-ce là une traduction inconsciente de mon attachement au format écrit!
-autre point sur lequel j'aimerais bien connaitre votre avis, l'adaptabilité de ces contenus à des formats nomades. Quid d'une consultation via un téléphone par exemple, ou un ipod? Retrouve-t-on la même facilité de navigation? L'expérience utilisateur est-elle aussi agréable et efficace?
N'est-ce pas là une des limites actuelles de ces interfaces rich-média?
Cordialement, Stéphane
Ce que vous écrivez sur la différence de "directivité" entre les contenus de FLyp et ceux de Geo Webreportage me permet de préciser que toutes les informations ne sont pas éligibles au rich media. Seuls les évènements et phénomènes complexes et durables - comme les élections américaines ou la crise financière - justifient un recours au langage absolu du web.
Dans les modes d'expression linéaires - presse écrite, radio, télévision - les journalistes imposent un seul point de vue, une seule entrée, un seul développement avec, ici et là, quelques encadrés pour les données subsidiaires. Ce type de directivité "top/down" (= je sais, vous ne savez pas et vous êtes obligés de suivre mon raisonnement) qui est celui de l'enseignement, voire de la prédication en chaire, ne correspond plus aux pratiques, aux usages, aux attentes des médianautes.
Dans le mode d'expression non linéaire du rich media, le médianaute se voit offrir plusieurs entrées et incité à construire lui-même sa compréhension d'un phénomène complexe. Il jouit de la liberté de commencer par une vidéo, par un graphique de données, par une animation en flash, par un son, par un texte ou par une carte. Il jouit de la liberté de revenir sur un module textuel si la vidéo ne le renseigne pas suffisamment, de se reporter à un graphique de données en écoutant une analyse en MP3. Bien entendu, il existe une "directivité " journalistique sous-jacente puisque c'est une équipe rédactionnelle multidisciplinaire qui aura conçu et édifié une architecture rich media d'une certaine manière comportant certaines approches vers certains contenus plus ou moins denses, plus ou moins évolutifs avec des liens vers des zones de savoirs plus ou moins pertinents, plus ou moins profonds.
La "directivité" sous-jacente est, dans ce contexte, ce qui constitue la valeur ajoutée du langage rich media par rapport aux modes d'expression linéaires ultra-directifs.
Cette valeur ajoutée se décompose en supériorités que voici:
- en construisant l'architecture rich media sur un phénomène complexe, une rédaction s'interroge sur les attentes des infonautes et les anticipe. C'est un progrès considérable dans le "process" de communication. (Quiconque a vécu les conférences de rédaction dans l'audiovisuel sait que les rédactions n'accordent qu'une importance subsidiaire aux attentes des audiences radiophoniques ou télévisuelles; les priorités sont le souci d'être dans le ton général des médias et celui de se conformer aux attentes des pouvoirs politiques et économiques.) Anticiper sur les usages des médianautes relève de ce que j'appelle dans mon livre le journalisme empathique, qui s'oppose à la circularité de l'information selon la formule autistique des "médias (qui) parlent aux médias".
- les attentes des infonautes sont très diversifiées. Ceux qui ont une culture économique, politique, scientifique, artistique élevée iront directement vers certains modules rich media; ceux qui n'ont pas ce niveau iront plus volontiers vers les modules didactiques, narratifs, de l'architecture en rich media.
- la liberté donnée à l'infonaute de construire lui-même sa compréhension d'un phénomène comme est le début du journalisme interactif, prélude à la l'éthique de la discussion selon Habermas. Un journaliste qui pense d'abord et avant tout à ceux qui lui font confiance sera amené à se justifier, à fournir toujours plus d'éléments de compréhension, à rectifier ses éventuelles erreurs, à approfondir, à assurer un suivi, à renoncer à être un pseudo-intellectuel influenceur (voir le désastre journalistique que constitue la campagne référendaire de 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen).
Dans le journalisme dont je souhaite l'avènement, la concurrence entre les rédactions, entre les "marques" médias, se jouera sur la qualité comparée des architectures et du suivi des contenus en rich media. Le journaliste n'est plus celui qui "délivre" l'information puisque celle-ci est massivement disponible et gratuite sur le web, il devient un ingénieur-conseil en éléments de compréhension. On passe d'une industrie de production de contenus - assurée par les agences et quelques organes spécialisés - à une industrie de services dédiés à l'intelligence des contenus. "Intelligence" signifiant ici "entendement", "compréhension", "assimilation", "mémorisation".
D'autres éléments constitutifs de la valeur ajoutée du rich média mériteraient d'être développés mais mes réponses aux commentaires stimulants de ce blog sont décidément trop longues ....
A propos des usages nomades du rich media, j'imagine mal une expérience aussi gratifiante sur les terminaux actuels avec les débits de la 3G tels qu'ils sont réellement en 2008.
Il faut envisager, selon moi, des architectures simplifiées, graphiques et renouvelées en épisodes, pour les terminaux actuels. Ces architectures rich media nomades ne sont pas très différentes de celles qui sont construites pour les accès ADSL ou fibre optique et écrans larges; elles les résument en se conformant aux usages des terminaux nomades; terminaux sur lesquels on ne lit pas "La légende des siècles" et sur lesquels on ne regarde pas "Danse avec les loups".
Je conçois le rich media nomade comme une interface et des contenus d'appel. Comme les "une" des journaux imprimés dans les kiosques et sur les affiches promotionnelles mais avec des développements récurrents.