Karadzic: investigation sur la vidéo qui a retourné l'opinion serbe
Par Alain Joannes le mardi 22 juillet 2008, 20:48 - METHODES DE VERIFICATION - Lien permanent
Le 3 juin 2005, le Tribunal International de La Haye projetait une cassette
vidéo dont l'impact est une des origines lointaines de l'arrestation de Radovan
Karadzic. Avant d'avoir vu sur leurs écrans de télévision l'exécution de six
Bosniaques par un groupe paramilitaire, les Serbes ne croyaient pas à
l'implication directe de leur pays dans le massacre de Sebrenica. Après la
diffusion de ce document, la Serbie a globalement cessé de considérer ses
tueurs comme des héros.
L'étonnante
histoire de la cassette a été reconstituée par Tim Judah et Daniel
Sunter deux journalistes de l'Observer opérant respectivement à Sarajevo et à
Belgrade. Un travail d'investigation exemplaire parce qu'il fait du journaliste
un auxiliaire de l'historien.
La cassette de quatre-vingt dix minutes relate en plusieurs séquences
l'intervention en Bosnie des Scorpions, unité en uniforme qui dépend du
ministère serbe de l'intérieur. Les membres de ce commando sont parfois
recrutés parmi les détenus de droit commun et certains deviendront officiers de
police. Ratko Mladic demande leur intervention pour créer une diversion près de
Sarajevo pendant que ses troupes encerclent Sebrenica.
Un prêtre orthodoxe bénit les tueurs
La première scène montre un prêtre orthodoxe en train de bénir les Scorpions
au moment où ils vont quitter leur base de Sid, une petite ville serbe située à
80 km de Belgrade. Plus loin sur la bande, on voit six Bosniaques jetés hors
d'un camion. Quatre d'entre eux n'ont pas 18 ans. Les deux autres ont à peine
30 ans. Ces prisonniers ont été confiés aux tueurs serbes par Radovan Karadzic
qui officie sur le mont Jahorina, au-dessus de Sarajevo. Il se charge, avec son
vice-président de la répartition des prisonniers à exterminer. Les quatre plus
jeunes sont exécutés rapidement parce que la batterie du caméscope est presque
vide. Les deux autres sont tués après avoir traîné les corps de leurs
compagnons dans un baraquement. Les faits se sont déroulés entre le 15 et 19
juillet 1995.
Selon les
journalistes de l'Observer, la cassette a été copiée en vingt exemplaires par
les Scorpions, particulièrement fiers de leurs exactions. Ils étaient
considérés comme des héros par la population serbe. Mais, dès qu'il a eu eu
connaissance de la duplication, le chef du commando a fait détruire les vingt
copies. Ce qui prouve qu'il craignait déjà que ces images aient, un jour, une
valeur de preuve. Il ignorait qu'une autre copie avait été réalisée avant le
retour des Scorpions en Serbie. Elle a été retrouvée en 2003 par Natasa Kandic,
une des animatrices du toujours actif Humanitarian Law Center.
Quand la Serbie niait
En juillet 2005, lors du 10ème anniversaire du massacre de Sebrenica, les
officiels serbes - officiellement démocrates - continuent de nier toute
responsabilité dans cette affaire. Natasa Kandic affirme alors qu'elle détient
la preuve de l'implication serbe sur une cassette. Elle en confie une copie à
la justice de son pays. Laquelle ne réagit pas. Les images sont envoyées au
Tribunal international de La Haye et projetées pendant le procès Milosevics.
L'opinion serbe a été tout à coup réellement traumatisée. Une jeune Bosniaque a
découvert comment son frère a été tué. Une jeune Serbe a reconnu son père parmi
les tueurs.
Grâce au travail de l'organisation Humanitarian Law Center, qui a pris de gros
risques, et grâce au travail de recoupement dans le moindre détail des deux
journalistes britanniques, les juges de La Haye et les historiens sauront tout:
les noms des victimes, ceux des tueurs, le lieu, la date, les circonstances
exactes.
La dialectique des images
Ce n'est pas la première fois que des images journalistiquement vérifiées
contribuent à un retournement historique d'une opinion publique. En montrant le
calvaire des "boys" mais aussi les exactions de l'"US Army" au VietNam, les
chaînes de télévision américaines ont amené l'esprit public a souhaiter la fin
de la guerre. Le souvenir de ce retournement historique a incité le Pentagone à
cadrer les prises de vues lors de la Guerre du Golfe en 1991 et à contrôler les
médias lors de l'invasion de l'Irak en 2003.
Mais si les journalistes "embarqués" ne peuvent plus guère témoigner, les
technologies de la communication entretiennent avec la censure et la propagande
une dialectique implacable. Il suffit d'un téléphone nomade doté d'un capteur à
trois millions de pixels et d'une plateforme de partage d'images comme YouTube
pour qu'un acteur produise la preuve en images d'une exaction. C'est d'ailleurs
ce qui s'est passé pour les scènes de torture dans une prison américaine en
Irak ou lors de l'exécution de Saddam Hussein.
L'Histoire en train de se faire
Le travail des journalistes consiste alors à écarter le sensationnalisme et à
enquêter sur l'histoire des images elles-mêmes. Ce que n'ont pas fait les
chaînes de télévision françaises pour le "massacre" de Timisoara - alors qu'il
y avait doute - et ce que n'a pas fait la rédaction de France 3 quand elle a
montré des talibans pulvérisés par des tireurs britanniques alors qu'il
s'agissait de volatiles tués par des chasseurs dans le Colorado.
Il faut, pour enquêter sur des "images preuves", avoir en tête l'idée - peu répandue dans la profession - que l'actualité, la vraie, ne devrait s'intéresser qu'à l'Histoire en train de se faire.
