Chine_carte.jpgLes émeutes qui ont éclaté samedi et dimanche dans le sud-ouest de la Chine constituent un cas d'étude sur la nature, la propagation et le traitement des nouvelles à l'ère des réseaux électroniques.

Sur la nature des nouvelles: dimanche matin, France Info évoquait des "rumeurs" en provenance de blogs chinois. On était dans le cas, assez classique, de la rumeur au sens clinique du mot, phénomène qui peut précéder ou dissimuler une information. Mais il est probable que, dans l'esprit des journalistes de cette station, les blogs ne peuvent produire que des rumeurs au sens péjoratif de "ragots".
Quoi qu'il en soit et c'est le plus symptomatique, les "rumeurs" propagées par les blogs et les forums ne sont devenues une information qu'après avoir été validées par l'agence Chine nouvelle. Vieux réflexe de journalistes hexagonaux: "si ce n'est pas dans l'AFP, ce n'est pas une information." Il aurait mieux valu se référer à "plusieurs témoignages concordants" et prendre le temps d'étudier ces témoignages sans se soumettre à l'imprimatur d'un organe officiel.

Témoignages bruts

Chine_liste_videos_shjduao.jpgParmi les témoignages, on peut examiner sur Youtube cinq vidéos de mauvaise qualité émanant d'une source unique, Sjhduao, dont on sait seulement qu'il ou elle est âgé(e) de 38 ans. Ces images ne peuvent pas avoir été "bidonnées". Le caractère aléatoire des cadrages, les phénomènes de surexposition qui provoquent de la saturation, la fébrilité des mouvements de capteurs, la présence d'enfants dans le champ et surtout le fait que plusieurs émeutiers sont parfaitement identifiables par la police ne peuvent pas avoir été "fabriqués" dans un but de propagande. Le moment des prises de vue - probablement dans l'après-midi de samedi - et le comportement de la foule sont les principaux éléments d'information: pas de forces de l'ordre, beaucoup plus de badauds que d'émeutiers.

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Les documents en provenance du Guizhou ont cependant la vertu paradoxale de relativiser la notion de "journaliste-citoyen". Ces documents bruts ne sont rien d'autres que des témoignages de citoyens. Leurs auteurs publient des éléments que seuls des journalistes peuvent transformer en une information. Les témoignages ne prennent de la valeur que dans la mesure où il n'y avait pas de journalistes sur les lieux. Si les journalistes locaux se sont autocensurés, les témoignages émanant de citoyens prennent une valeur, salutaire mais secondaire (1), de dénonciation de l'autocensure.

Valeur ajoutée journalistique

La valeur ajoutée qu'un travail journalistique devrait apporter à ces témoignages pour en faire de l'information complète sur la Chine concerne la mise en perspective et le contexte.
S'agissant de la mise en perspective, il est indispensable de rappeler que les émeutes sont des phénomènes courants en Chine. En octobre 2004, près de dix mille manifestants avaient affronté la police dans la province du Wanzhou après une dispute entre un "pauvre homme et un homme riche", situation d'injustice qui ressemble beaucoup au drame de Wengan. Le contrôle autoritaire des naissances donne également lieu à des manifestations sporadiques de colère populaire.
A l'échelle de la Chine, les émeutes de Guizhou constituent une actualité locale, voire hyperlocale. Elle n'est devenue nationale puis mondiale que dans la mesure où des images ont validé ce qui s'écrivait sur les blogs et dans les forums et parce que cette validation s'est produite sur le web.
Si ces événements locaux ont été transformés en actualité de politique internationale, c'est parce qu'ils ont été insérés dans un contexte fabriqué par les médias occidentaux. Rien n'indique que les émeutiers de Wengan luttaient pour les droits de l'homme en Chine mais, conditionnés par le "syndrôme Robert Ménard", les médias français on traité cette tragédie dans cette optique (2).

Contrairement à ce que suggéraient d'emblée les médias français le contexte de ces émeutes fréquentes est moins celui de la récente répression au Tibet et des prochains jeux olympiques que celui des tensions sociales, ethniques et morales qui travaillent ce pays en profondeur. Trop profond, sans doute, pour des médias paresseux et conformistes.

1) "Secondaire" parce que le fait que des journalistes chinois pratiquent l'autocensure ne constitue pas une révélation.

2) En 1973, le contexte idéologique français était favorable au maoïsme, malgré les révélations de Simon Leys. Lors du voyage de Georges Pompidou en Chine, m'étant écarté de l'agenda protocolaire, j'ai été témoin, à Shanghaï, du lynchage d'un dissident qui était venu brandir des slogans anticommunistes devant mon véhicule. Pour avoir raconté cette scène dans mon journal, j'ai été injurié et menacé physiquement. A l'époque, ce que j'ai vu était inconcevable pour les Français qui adulaient Mao Tse Toung. Aujourd'hui, il est inconcevable qu'une émeute en Chine ne soit pas dirigée contre le pouvoir communiste. Même conformisme.