Chine, émeutes et blogs: journalistes et citoyens témoins
Par Alain Joannes le dimanche 29 juin 2008, 14:52 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Les émeutes qui ont éclaté
samedi
et dimanche dans le sud-ouest de la Chine constituent un cas
d'étude sur la nature, la propagation et le traitement des nouvelles à l'ère
des réseaux électroniques.
Sur la nature des nouvelles: dimanche matin, France Info évoquait des
"rumeurs" en provenance de blogs chinois. On était dans le cas, assez
classique, de la rumeur au sens clinique du mot, phénomène qui peut précéder ou
dissimuler une information. Mais il est probable que, dans l'esprit des
journalistes de cette station, les blogs ne peuvent produire que des rumeurs au
sens péjoratif de "ragots".
Quoi qu'il en soit et c'est le plus symptomatique, les "rumeurs" propagées par
les blogs et les forums ne sont devenues une information qu'après avoir été
validées par l'agence Chine nouvelle. Vieux réflexe de journalistes hexagonaux:
"si ce n'est pas dans l'AFP, ce n'est pas une information." Il aurait mieux
valu se référer à "plusieurs témoignages concordants" et prendre le temps
d'étudier ces témoignages sans se soumettre à l'imprimatur d'un organe
officiel.
Témoignages bruts
Parmi les témoignages, on peut examiner
sur Youtube cinq vidéos de mauvaise qualité émanant d'une source unique,
Sjhduao, dont on
sait seulement qu'il ou elle est âgé(e) de 38 ans. Ces images ne peuvent pas
avoir été "bidonnées". Le caractère aléatoire des cadrages, les phénomènes de
surexposition qui provoquent de la saturation, la fébrilité des mouvements de
capteurs, la présence d'enfants dans le champ et surtout le fait que plusieurs
émeutiers sont parfaitement identifiables par la police ne peuvent pas avoir
été "fabriqués" dans un but de propagande. Le moment des prises de vue -
probablement dans l'après-midi de samedi - et le comportement de la foule sont
les principaux éléments d'information: pas de forces de l'ordre, beaucoup plus
de badauds que d'émeutiers.

Les documents en provenance du Guizhou ont cependant la vertu paradoxale de
relativiser la notion de "journaliste-citoyen". Ces documents bruts ne sont
rien d'autres que des témoignages de citoyens. Leurs auteurs publient des
éléments que seuls des journalistes peuvent transformer en une information. Les
témoignages ne prennent de la valeur que dans la mesure où il n'y avait pas de
journalistes sur les lieux. Si les journalistes locaux se sont autocensurés,
les témoignages émanant de citoyens prennent une valeur, salutaire mais
secondaire (1), de dénonciation de l'autocensure.
Valeur ajoutée journalistique
La valeur ajoutée qu'un travail journalistique devrait apporter à ces
témoignages pour en faire de l'information complète sur la Chine concerne la
mise en perspective et le contexte.
S'agissant de la mise en perspective, il est indispensable de rappeler que les
émeutes sont des phénomènes courants en Chine. En octobre 2004, près de dix
mille manifestants avaient affronté la police dans la province du Wanzhou après
une dispute entre un "pauvre homme et un homme riche", situation d'injustice
qui ressemble beaucoup au drame de Wengan. Le contrôle autoritaire des
naissances donne également lieu à des manifestations sporadiques de colère
populaire.
A l'échelle de la Chine, les émeutes de Guizhou constituent une actualité
locale, voire hyperlocale. Elle n'est devenue nationale puis mondiale que dans
la mesure où des images ont validé ce qui s'écrivait sur les blogs et dans les
forums et parce que cette validation s'est produite sur le web.
Si ces événements locaux ont été transformés en actualité de politique
internationale, c'est parce qu'ils ont été insérés dans un contexte fabriqué
par les médias occidentaux. Rien n'indique que les émeutiers de Wengan
luttaient pour les droits de l'homme en Chine mais, conditionnés par le
"syndrôme Robert Ménard", les médias français on traité cette tragédie dans
cette optique (2).
Contrairement à ce que suggéraient d'emblée les médias français le contexte
de ces émeutes fréquentes est moins celui de la récente répression au Tibet et
des prochains jeux olympiques que celui des tensions sociales, ethniques et
morales qui travaillent ce pays en profondeur. Trop profond, sans doute, pour
des médias paresseux et conformistes.
1) "Secondaire" parce que le fait que des journalistes chinois
pratiquent l'autocensure ne constitue pas une révélation.
2) En 1973, le contexte idéologique français était favorable au maoïsme, malgré les révélations de Simon Leys. Lors du voyage de Georges Pompidou en Chine, m'étant écarté de l'agenda protocolaire, j'ai été témoin, à Shanghaï, du lynchage d'un dissident qui était venu brandir des slogans anticommunistes devant mon véhicule. Pour avoir raconté cette scène dans mon journal, j'ai été injurié et menacé physiquement. A l'époque, ce que j'ai vu était inconcevable pour les Français qui adulaient Mao Tse Toung. Aujourd'hui, il est inconcevable qu'une émeute en Chine ne soit pas dirigée contre le pouvoir communiste. Même conformisme.

Commentaires
Très intéressant billet, qui illustre les nouveaux chemins empruntés par l'information. Il est en effet primordial de distinguer le témoignage citoyen et le journalisme. Le témoignage brut, s'il n'est pas recoupé, n'est pas une information. En revanche, les journalistes devraient se pencher davantage sur ces nouvelles sources d'infos. Ces témoignages bruts vont de plus en plus devenir le matériau de base d'une information qui ne demande qu'à être vérifiée, analysée, remise en perspective.