Le traitement de l’information en rich media n’est envisageable que si les journalistes maîtrisent un savoir-faire dans (au moins) trois modes d’expression différents. Aucune rédaction ne peut en effet disposer d’un spécialiste pour chacune des composantes de la palette rich media.

Cette palette se déploie dans la métaphore graphique de l’arbre TSIFIAL = Texte, Sons, Images Fixes, Images Animées, Liens.

Arbre_colore_et_contextualise_2.jpg 1 = photos; 2 = cartes; 3 = schémas; 4 = parole; 5 = ambiances;
6 = musique; 7 = diaporamas; 8 = vidéos; 9 = animations électroniques.

Ce que le numérique rend possible

Le niveau du savoir-faire nécessaire se situe entre les aptitudes moyennes de l’amateur et l’expertise du professionnel. Plus précisément: obtenir d’un outil de captation un matériau diffusable et pouvoir transformer ce matériau en un contenu porteur de sens, facile à assimiler. La panoplie numérique favorise l’acquisition de ces aptitudes pratiques. En photographie, savoir cadrer et connaître les fonctionnalités logicielles élémentaires. En audio, savoir positionner le microphone, vérifier le niveau acoustique au casque, être capable de réaliser un montage sommaire. En vidéo, savoir cadrer convenablement et pouvoir aligner quelques plans de manière cohérente.

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Si on considère que tout journaliste sait rédiger par le truchement d'un ordinateur, la maîtrise du texte et des liens va de soi. Selon les propensions et les expériences individuelles, il n’y a aucune difficulté à ajouter à l’écriture un savoir-faire en photographie et en son, donc en diaporamas, comme c’est le cas, ici, du personnage A. Le fait de pouvoir photographier avec un boîtier numérique compact suppose que l’on peut appuyer sur le déclencheur d’un caméscope après avoir choisi un cadrage simple. Si son confrère B dispose de connaissances opérationnelles dans les animations électroniques de type flash, il connaît le montage vidéo et il est, dans ce domaine, complémentaire de A. Porté sur le graphisme numérique, B est naturellement à l’aise dans les schémas et dans la cartographie. En outre, avec l’instrumentation numérique, les compétences s’échangent facilement : rien de plus facile, par exemple, que de récupérer du son à la sortie audio d’un caméscope.

Le fait que deux journalistes puissent s’exprimer dans tous les modes d’expression du rich media ne supprime pas les métiers de photographe, ingénieur du son et cameraman. Il faut, dans chaque rédaction au moins un expert de l’image enregfistrée, un autre du son et un infographiste de haut niveau pour assurer des réalisations de prestige, contrôler la qualité des contenus, dispenser une formation de base et dépanner éventuellement les non-experts (1).

Nécessité du protocole éditorial...

L’exploitation optimale des polyvalences journalistiques s’obtient par des choix éditoriaux rigoureux que complète une organisation flexible. Un protocole éditorial détermine d’abord les types d’évènements qui sont éligibles au traitement en rich media. Tout, dans l’actualité courante, ne mérite pas d’être formulé en onze modes d’expression. Les phénomènes complexes qui justifient, à priori, un déploiement en rich media, peuvent faire l’objet d’une première formulation en textes et photos, puis enrichis par des sons et des diaporamas, des vidéos, des animations électroniques. ..

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Le discernement collectif opère dans le choix des évènements, dans leur analyse et dans la mise au point d’une stratégie rich media qui peut aller de l’article bien illustré au DVD en passant par l’enquête évolutive et le dossier. Ce discernement collectif est crucial pour la régénération des contenus journalistiques, c'est-à-dire pour le retour à la hiérarchisation de l’information et à son évaluation permanente.

... et d'un dispositif flexible

Cette dimension de l’approche rich media a des conséquences sur le fonctionnement des rédactions. Elles sont actuellement conçues sur le modèle rigide des organisations militaires. Pour s’adapter au nouveau système technique régenté par les écrans et les réseaux, les dispositifs humains de l’industrie de l’information doivent pouvoir se modifier constamment, passer très vite de la structure pyramidale traditionnelle à des configurations de type « combo de jazz » ou « essaim ». C’est la seule manière de bien utiliser la polyvalence.

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La rigidité verticale du modèle pyramidal d'organisation favorise le formatage de l'information par les chefs de services: nommés par les rédacteurs en chef et contrôlés par les rédacteurs en chef adjoints, ils orientent spontanément le travail des journalistes vers ce qui leur pose le moins de problèmes: le conformisme. Cette organisation de type militaire freine la réactivité et érode la créativité des journalistes. Le travail en essaim ou sur le modèle du combo de jazz n'exclut pas la responsabilité de la Rédaction en Chef mais elle privilégie l'affirmation des compétences au service d'un projet: enrichir l'information. Dans cette configuration, proposée parmi de nombreuses autres possibilités, les spécialistes (S) et les chercheurs-vérificateurs de faits (V) sont en relation intense avec les journalistes du web qui bénéficient des apports de leurs confrères experts en vidéo et en photographie (Ph) tandis que d'autres narrateurs textuels (T) travaillent à l'approfondissement du récit en cours de développement.

Réflexion individuelle sur l'acte d'informer

Au niveau individuel, la polyvalence oblige chaque journaliste à s’interroger sur la meilleure manière d’informer. S’il estime qu’un schéma lui permettra, sur un point précis, de mieux communiquer avec ses audiences, il doit renoncer à développer ce point précis avec des mots pour le confier à l’image fixe. Sachant que ce qui "passe" très bien en sons n’a pas besoin d’une redondance vidéo, il n’utilisera l’image animée que pour son apport spécifique à l’intelligibilité du contenu. Comme il n’est pas forcément un expert en graphisme numérique, il doit pouvoir faire appel, pour son travail, à plus compétent quand lui dans ce mode d’expression. C’est la configuration de travail en essaim. Elle n’abolit pas la responsabilité de l’auteur de l’article. Elle réhabilite le travail collaboratif principal facteur, avec la polyvalence, de l’enrichissement de l’information.

Ce travail collaboratif dans l’approche rich media nécessite des infrastructures et des procédures qui feront l’objet d’une prochaine note.

1) Pendant l'âge d'or de la presse quotidienne régionale, quand elle atteignait des taux de pénétration inimaginables aujourd'hui, une agence locale "couvrant" un secteur de plus de 200 000 habitants comportait quatre rédacteurs et un photographe. Chaque rédacteur, y compris le chef d'agence, réalisait avec un appareil au format 6X9 des photographies de la prise de vue au tirage en passant par le développement de la pellicule dans les bains chimiques qu'il devait pouvoir entretenir. Le rôle du photographe consistait à intervenir sur les évènements les plus importants - quand la réputation de l'agence et du journal était en jeu - et de traiter les photos des rédacteurs quand ceux-ci devaient donner la priorité à la recherche d'informations urgentes ou à la rédaction de leurs articles. Le photographe attitré traitait également les prises de vues des correspondants locaux, tous équipés d'appareils, et qui dans chaque localité de la zone géographique fonctionnaient comme des journalistes-citoyens dans le cadre d'un dispositif contrôlé par les journalistes professionnels.