Dépouilles médiatiques
Par Alain Joannes le lundi 16 juin 2008, 16:23 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Le limogeage d'un présentateur de journal télévisé suscite des gloses
d'autant moins intéressantes qu'elles se ressemblent toutes et qu'elles font
oublier quelques points essentiels.
Récompenses claniques plutôt que conditionnement
La première et le plus répandue des "analyses" sur ce limogeage concerne les
intentions du président de la République. C'est une grosse erreur de croire que
les politiciens installent des journalistes dévoués aux postes clefs de
l'information dans le but de conditionner l'opinion publique. Sans sous-estimer
la part de narcissisme et de paranoïa qui pousse les gens de pouvoir à faire en
sorte que les "observateurs" disent du bien de leurs décisions, ils se doutent
que la servilité et la flagornerie ne servent politiquement à rien.
Avant les élections législatives de 1967, l'information était verrouillée
par la droite et pourtant la gauche a failli l'emporter à un siège près. En
1981, la radio et la télévision étaient, paraît-il, "giscardisées", ce qui n'a
pas empêché la défaite de Giscard à l'élection présidentielle. En 1986, la
radio et la télévision publiques étaient, paraît-il, "mitterrandisées" mais la
droite a gagné les élections législatives.
De deux choses l'une: ou bien les grands moyens d'informations étaient moins
politiquement contrôlés que ne le prétendaient les opposants aux pouvoirs en
place ou bien - ce que je crois plus volontiers - les journalistes asservis ont
peu d'influence sur les choix électoraux des citoyens.
La véritable raison pour laquelle tous les politiciens qui accèdent au
pouvoir ne peuvent s'empêcher de "placer" les journalistes dévoués est tout
simplement qu'ils veulent les récompenser. Ce comportement s'apparente au
système américain des "dépouilles": à chaque alternance, Démocrates et
Républicains nomment leurs partisans aux postes clefs. C'est une pratique qui,
en France, a des racines lointaines. Dans la courtisanerie de l'Ancien Régime
quand le monarque gratifiait de fiefs leurs plus fidèles serviteurs. Voire dans
des moeurs tribales encore plus archaïques, quand les chefs de guerre livraient
les territoires récemment conquis au pillage de leurs troupes afin que les
soudards puissent s'enrichir.
Il faut considérer l'élimination de Patrick Poivre d'Arvor comme l'acte de
vengeance du chef de clan Nicolas Sarkozy ("Souviens-toi de l'enfant du G8" =
"Souviens-toi du vase de Soissons") mais aussi et surtout comme la nécessité
"tribale" de remplacer des gens peu convaincus par des gens dévoués, qu'il faut
bien remercier concrètement.
Journalistes engagés et fausses neutralités
Dans ce contexte de "dépouilles médiatiques", la nomination de Jean-Claude
Dassier à la direction de l'information de TF1 apparaît plus naturelle et,
d'une certaine manière, plus saine.
Outre le fait qu'il sait énormément de choses sur TF1 en tant qu'ancien patron
du service des sports, Jean-Claude Dassier n'a jamais caché son engagement
politique à droite. Auprès d'Alain Madelin d'abord, puis auprès de Nicolas
Sarkozy. La question de savoir si un journaliste a le droit, on non, d'avoir
des opinions politiques comme n'importe quel citoyen est moins décisive, en
l'occurrence, que l'affichage public de ses options idéologiques. Qu'un
journaliste engagé, à gauche ou à droite peu importe, fasse savoir de quel
point de vue il traite l'information me semble transparent, cohérent et
salutaire.
Transparent parce que l'information de TF1 sera désormais idéologiquement
située. Ce n'était pas le cas avec l'ancien directeur de l'information,
récemment évincé et qui s'est bien tardivement confessé "chiraquien", comme
pour implorer une mansuétude de l'Elysée. La transparence n'a pas toujours été
de rigueur avec Patrick Poivre d'Arvor qui, dans ses jérémiades actuelles,
oublie de rappeler qu'il a commencé sa carrière comme membre du bureau national
des jeunes giscardiens; en 1974, année de l'élection de Valéry Giscard
d"Estaing, un tel engagement politique ne pouvait pas nuire à l'avancement
professionnel de celui qui produisait alors une excellente revue de presse sur
France Inter, radio de service public.
L'affichage d'un engagement politique est surtout plus honnête que la
vomitive "neutralité" journalistique affichée par telle "personnalité"
télévisuelle qui a successivement "servi" Yvette Roudy et Jean Poperen au PS,
donc Mitterrand, puis Balladur et Chirac avant de ployer devant Sarkozy. Les
téléspectateurs qui ne connaissent pas de tels parcours croient au
professionnalisme alors qu'il y a surtout beaucoup de veulerie.
L'information de TF1 dirigée par un homme de droite, qui se présente comme
tel, crée une situation cohérente avec le fait que le propriétaire de TF1 est
un ami déclaré du président de la République et surtout avec le vote des
Français en mai 2007. S'ils ont choisi Nicolas Sarkozy, c'est bien parce qu'ils
sont d'accord avec toutes les options du personnage en question, y compris
celles qui portent sur la pratique démocratique, donc sur l'information des
citoyens.
Enfin, c'est une configuration salutaire parce que, sachant que toute le monde
sait qu'il est un homme de droite, le nouveau patron de l'information à TF1
n'aura pas besoin d'orienter à droite les contenus des journaux télévisés, dans
un esprit de soumission à celui qui vient de le récompenser ou plus
sournoisement ,comme sur une autre chaîne, en espérant que la veulerie peut
sauver sa place.
Moeurs et pratiques des Prépondérants
L'éviction de Patrick Poivre d'Arvor et la promotion de Jean-Claude Dassier
à l'instigation de Nicolas Sarkozy n'ont donc rien de scandaleux pour qui sait
que ce pays est régi par une mouvance de gens qui - en politique, en économie,
dans la culture et dans les médias - briguent des positions en vue. Ce sont les
Prépondérants (1).
Leurs réseaux de connivences s'enchevêtrent de manière invisible. Ni les
sociologues des médias, ni la plupart de leurs confrères et surtout pas
l'opinion ne connaissent ces réseaux. Comme ceux que seuls des initiés
pouvaient détecter sur une extraordinaire photo de responsables médiatiques
mobilisés il y a quelques années en faveur d'otages français: tous avaient des
liens variés d'allégeance avec Chirac, alors à l'Elysée.
Cependant, les Prépondérants ont un problème qui les rend historiquement
inutiles et, pour tout dire, parasitaires. Ils disent vouloir influer mais ils
sont trop préoccupés d'eux-mêmes - infatués - pour pouvoir agir efficacement
sur le cours des choses.
1) J'emprunte et transpose le mot et la notion de "Prépondérants" à M'hamed Hassine Fantar qui les utilise dans ses passionnants travaux sur "Carthage, approche d'une civilisation" (2 tomes aux Editions de la Méditerranée, 1998). Monsieur Fantar appelle "prépondérants" ceux qui au sein de la cité de Carthage occupaient des positions en vue en rapport avec leur richesse et leurs mérites ou compétences. Adaptés à la société française d'aujourd'hui la notion digne de Pierre Bourdieu est moins large que celle de classe sociale, moins rigide que celle de caste.
Commentaires
Remarquable analyse, merci.