Le limogeage d'un présentateur de journal télévisé suscite des gloses d'autant moins intéressantes qu'elles se ressemblent toutes et qu'elles font oublier quelques points essentiels.

Récompenses claniques plutôt que conditionnement

La première et le plus répandue des "analyses" sur ce limogeage concerne les intentions du président de la République. C'est une grosse erreur de croire que les politiciens installent des journalistes dévoués aux postes clefs de l'information dans le but de conditionner l'opinion publique. Sans sous-estimer la part de narcissisme et de paranoïa qui pousse les gens de pouvoir à faire en sorte que les "observateurs" disent du bien de leurs décisions, ils se doutent que la servilité et la flagornerie ne servent politiquement à rien.

Avant les élections législatives de 1967, l'information était verrouillée par la droite et pourtant la gauche a failli l'emporter à un siège près. En 1981, la radio et la télévision étaient, paraît-il, "giscardisées", ce qui n'a pas empêché la défaite de Giscard à l'élection présidentielle. En 1986, la radio et la télévision publiques étaient, paraît-il, "mitterrandisées" mais la droite a gagné les élections législatives.

De deux choses l'une: ou bien les grands moyens d'informations étaient moins politiquement contrôlés que ne le prétendaient les opposants aux pouvoirs en place ou bien - ce que je crois plus volontiers - les journalistes asservis ont peu d'influence sur les choix électoraux des citoyens.

La véritable raison pour laquelle tous les politiciens qui accèdent au pouvoir ne peuvent s'empêcher de "placer" les journalistes dévoués est tout simplement qu'ils veulent les récompenser. Ce comportement s'apparente au système américain des "dépouilles": à chaque alternance, Démocrates et Républicains nomment leurs partisans aux postes clefs. C'est une pratique qui, en France, a des racines lointaines. Dans la courtisanerie de l'Ancien Régime quand le monarque gratifiait de fiefs leurs plus fidèles serviteurs. Voire dans des moeurs tribales encore plus archaïques, quand les chefs de guerre livraient les territoires récemment conquis au pillage de leurs troupes afin que les soudards puissent s'enrichir.

Il faut considérer l'élimination de Patrick Poivre d'Arvor comme l'acte de vengeance du chef de clan Nicolas Sarkozy ("Souviens-toi de l'enfant du G8" = "Souviens-toi du vase de Soissons") mais aussi et surtout comme la nécessité "tribale" de remplacer des gens peu convaincus par des gens dévoués, qu'il faut bien remercier concrètement.

Journalistes engagés et fausses neutralités

Dans ce contexte de "dépouilles médiatiques", la nomination de Jean-Claude Dassier à la direction de l'information de TF1 apparaît plus naturelle et, d'une certaine manière, plus saine.

Outre le fait qu'il sait énormément de choses sur TF1 en tant qu'ancien patron du service des sports, Jean-Claude Dassier n'a jamais caché son engagement politique à droite. Auprès d'Alain Madelin d'abord, puis auprès de Nicolas Sarkozy. La question de savoir si un journaliste a le droit, on non, d'avoir des opinions politiques comme n'importe quel citoyen est moins décisive, en l'occurrence, que l'affichage public de ses options idéologiques. Qu'un journaliste engagé, à gauche ou à droite peu importe, fasse savoir de quel point de vue il traite l'information me semble transparent, cohérent et salutaire.

Transparent parce que l'information de TF1 sera désormais idéologiquement située. Ce n'était pas le cas avec l'ancien directeur de l'information, récemment évincé et qui s'est bien tardivement confessé "chiraquien", comme pour implorer une mansuétude de l'Elysée. La transparence n'a pas toujours été de rigueur avec Patrick Poivre d'Arvor qui, dans ses jérémiades actuelles, oublie de rappeler qu'il a commencé sa carrière comme membre du bureau national des jeunes giscardiens; en 1974, année de l'élection de Valéry Giscard d"Estaing, un tel engagement politique ne pouvait pas nuire à l'avancement professionnel de celui qui produisait alors une excellente revue de presse sur France Inter, radio de service public.

L'affichage d'un engagement politique est surtout plus honnête que la vomitive "neutralité" journalistique affichée par telle "personnalité" télévisuelle qui a successivement "servi" Yvette Roudy et Jean Poperen au PS, donc Mitterrand, puis Balladur et Chirac avant de ployer devant Sarkozy. Les téléspectateurs qui ne connaissent pas de tels parcours croient au professionnalisme alors qu'il y a surtout beaucoup de veulerie.

L'information de TF1 dirigée par un homme de droite, qui se présente comme tel, crée une situation cohérente avec le fait que le propriétaire de TF1 est un ami déclaré du président de la République et surtout avec le vote des Français en mai 2007. S'ils ont choisi Nicolas Sarkozy, c'est bien parce qu'ils sont d'accord avec toutes les options du personnage en question, y compris celles qui portent sur la pratique démocratique, donc sur l'information des citoyens.

Enfin, c'est une configuration salutaire parce que, sachant que toute le monde sait qu'il est un homme de droite, le nouveau patron de l'information à TF1 n'aura pas besoin d'orienter à droite les contenus des journaux télévisés, dans un esprit de soumission à celui qui vient de le récompenser ou plus sournoisement ,comme sur une autre chaîne, en espérant que la veulerie peut sauver sa place.

Moeurs et pratiques des Prépondérants

L'éviction de Patrick Poivre d'Arvor et la promotion de Jean-Claude Dassier à l'instigation de Nicolas Sarkozy n'ont donc rien de scandaleux pour qui sait que ce pays est régi par une mouvance de gens qui - en politique, en économie, dans la culture et dans les médias - briguent des positions en vue. Ce sont les Prépondérants (1).

Leurs réseaux de connivences s'enchevêtrent de manière invisible. Ni les sociologues des médias, ni la plupart de leurs confrères et surtout pas l'opinion ne connaissent ces réseaux. Comme ceux que seuls des initiés pouvaient détecter sur une extraordinaire photo de responsables médiatiques mobilisés il y a quelques années en faveur d'otages français: tous avaient des liens variés d'allégeance avec Chirac, alors à l'Elysée.

Cependant, les Prépondérants ont un problème qui les rend historiquement inutiles et, pour tout dire, parasitaires. Ils disent vouloir influer mais ils sont trop préoccupés d'eux-mêmes - infatués - pour pouvoir agir efficacement sur le cours des choses.

1) J'emprunte et transpose le mot et la notion de "Prépondérants" à M'hamed Hassine Fantar qui les utilise dans ses passionnants travaux sur "Carthage, approche d'une civilisation" (2 tomes aux Editions de la Méditerranée, 1998). Monsieur Fantar appelle "prépondérants" ceux qui au sein de la cité de Carthage occupaient des positions en vue en rapport avec leur richesse et leurs mérites ou compétences. Adaptés à la société française d'aujourd'hui la notion digne de Pierre Bourdieu est moins large que celle de classe sociale, moins rigide que celle de caste.