Blogueurs, journalistes et rich media
Par Alain Joannes le lundi 26 mai 2008, 19:23 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Aux récentes Rencontres Wallones de l'Internet Citoyen, à Charleroi, trois
blogueurs de Roubaix
m'ont amené à parler de deux sujets sensibles:
-les rapports entre journalistes et blogueurs
- le rich media

Sur le premier point, je maintiens sans aucun esprit de corporatisme que la
notion de "citizen journalist" est une imposture. En réponse à une question
directe de Sophie, je développe en trois points l'apport crucial des blogueurs
dans l'amélioration de la qualité de l'information, grâce au web.
Sur le second point, je résume une conviction profonde, concrètement vérifiée
par les stagiaires du CAPJC de Tunis: non seulement le rich media est
le moyen d'expression le mieux adapté à l'état actuel des moyens de
communication mais il offre aussi l'opportunité de mieux analyser les
évènements, ce qui est une forme de régénération du journalisme.

Si mes réponses présentent un intérêt, c'est grâce à la qualité de mes
interpellateurs.
Comme quoi, il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour poser les bonnes
questions.
Des blogueurs peuvent signer des interviews bien ajustées sans se prendre pour
des journalistes.

Commentaires
Vos réponses sont les mêmes que dans la vidéo de François Guillot (D'Internet & Opinions) mais elles font toujours du bien à entendre. Cela bien entendu dans un contexte où la plupart des journalistes accusent internet des maux du journalisme. Le concept de rich média m'intéresse beaucoup après vous avoir entendu en parler avec beaucoup de clarté et de conviction. Je m'interroge sur la mise en application de ce concept. Est-il possible de le faire sur un site classique où est-ce que cela nécessite forcément une plateforme dédiée (GEO - Webreportage) ?
La mise en oeuvre de l'information traitée en rich media ne nécessite pas une plateforme dédiée comparable à celle de Geo-Webreportage, bien que cette solution représente un investissement très pertinent pour la marque médiatique Geo.
N'importe quel site peut recourir au traitement en rich media dès lors que les journalistes ont déterminé une sorte de protocole, simple et pragmatique, pour exploiter de la manière la mieux adaptée les différents modes d'expression : texte, sons, images fixes, images animées, liens. Sur une information donnée, le rich media commence avec l'affectation d'un contenu à un mode d'expression.
Concrètement: une intervention radiophonique du président de la République se décline - en respectant les droits de la station de radio - en un texte d'introduction qui constitue la porte d'entrée et qui résume de manière factuelle, concise et incitative l'arborescence de l'information.
Ce texte comporte un lien vers des ficihiers audio calibrés en unités de sens (pas de longs extraits mais des déclarations centrées sur un sujet, une idée).
Ce texte introductif comporte un lien vers une photo dans le studio (avec l'accord de la station, RTL en l'occurrence).
Ce texte comporte un lien vers des schémas, graphiques illustrant les problèmes et solutions économiques avancées par le chef de l'Etat.
Ce texte comporte des liens vers les sites gouvernementaux ou autres qui fournissent un approfondissement des sujets évoqués.
Dans un deuxième temps, le module rich media peut "s'enrichir" (pardon pour le pléonasme mais c'est pour cet enrichissement que je préfère l'anglicisme "rich media" au gallicisme multimédia) s'enrichir donc de diaporamas, d'animations électroniques en flash voire de vidéos si des réactions aux propos présidentiels méritent d'être filmés de la sorte.
Le module devient progressivement un mode d'accès facile à la complexité des problèmes évoqués. Si vous choisissez un extrait audio qui résume la pensée de l'intervenant sur un sujet précis et si vous reliez cet extrait à des explications visuelles (photos, schémas, animations, vidéos) ou textuelles, l'infonaute assimilera à sa guise et à son rythme tous les éléments de cette information.
La rédaction aura pris la peine, grâce au rich media, d'analyser rationnellement un contenu. Elle aura mobilisé des compétences, des polyvalences de savoir-faire. Elle aura travaillé en essaim, sur le mode collaboratif. Cette rédaction se sera enrichie d'une expertise nouvelle au profit des infonautes.
Merci pour cette réponse développée ! Moi je vois en plus dans cette manière de traiter l'info, une façon de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, c'est à dire de recouper obligatoirement ses infos avant de les publier. C'est quelque part un frein mais également une sorte de firewall.
Merci pour ces infos !
Excellente, votre référence au "firewall mental"! Je n'y avais pas pensé mais vous avez profondément raison. Pourrais-je utiliser cette métaphore - en vous la créditant - lors de mes prochains séminaires ?
"Recouper les informations avant de les publier" est en effet une séquence que le traitement en rich media facilite naturellement.
Votre remarque rejoint un de mes sujets de réflexion que voici résumé:
- le rich media appelle une certaine polyvalence des journalistes: avoir une maitrise élémentaire du texte, de la prise de vue photographique, de l'enregistrement audio et du montage rudimentaire. (Ce que je faisais en 1962 lorsque je suis devenu localier dans un quotidien régional et ce que j'ai fait quand je suis entré à LCI en sacrifiant une partie de mes vacances pour suivre un stage de montage vidéo en juillet 1994) Cependant certains métiers peuvent se sentir menacés par la nécessaire polyvalence des savoir-faire journalistiques.
- le rich media est une occasion de créer de nouveaux métiers. J'avais évoqué dans une note précédente la fonction SEO ( Search Engine Optimizer): faire de la veille sur l'évolution des moteurs et méthodes de recherche, effectuer les recherches sur un sujet difficile pour l'ensemble de la rédaction. Vendredi dernier, M Chelby directeur du CAPJC de Tunis a proposé un mot français pour désigner ce nouveau métier: "recherchiste". Je l'adopte.
- comme le nouveau métier de recherchiste doit justifier un salaire décent, je propose de lui adjoindre la responsabilité de "facts checker" (vérificateur de faits et de données). C'est un métier qui a joué un très grand rôle naguère dans la fiabilité et le prestige de la presse américaine. Tous les articles, y compris ceux des grands éditorialistes, passaient avant publication sous le contrôle des vérificateurs de faits.
C'est en cela que votre réflexion me paraît très riche. Des journalistes qui ne remplacent pas les photographes, les ingénieurs du son ou les cameramen (JRI) mais qui savent utiliser ces modes d'expression de manière acceptable et de nouveaux métiers qui, favorisés par une approche en rich media, contribuent à une reconstruction de la crédiblité des journalistes.
Je suis persuadé qu'une rédaction qui se doterait d'un recherchiste-vérificateur pour chaque élément d'un contenu en rich media n'aurait rien à craindre, au contraire, des nécessaires blogueurs opérant dans le medias watching.