Rédiger une note à partir d'une séquence vidéo dans laquelle je suis interviewé est un exercice délicat: je ne souffre pas de narcissisme et la notoriété m'intéresse moyennement car j'ai pu en observer les ravages dans la sphère médiatique. Mais, pas de fausse modestie: d'une part, le questionnement intelligent de François Guillot et Emmanuel Bruant du blog Internet et Opinion m'a obligé à improviser une argumentation féroce mais sincère qu'ils ont su synthétiser et, d'autre part, je reviens des huitièmes Rencontres Wallonnes de l'Internet Citoyen où j'ai été amené à parler de deux thèmes qui figurent, justement, dans la séquence vidéo enregistrée quelques jours plus tôt.

En outre l'actualité hexagonale - du soi-disant SMS élyséen qu'un "investigateur" patenté n'a pas vu, à une fausse information récemment lancée sur les ondes par un parangon de la servilité journalistique - fournit un arrière plan assez éloquent à la réflexion que voici sur la légitimité du journaliste.

Légitimité = valeurs reconnues

La légitimité d'un élu, d'une marque, d'une organisation, d'un individu repose sur la reconnaissance, par une communauté, des valeurs dont l'élu, la marque, l'organisation ou l'individu se réclament explicitement ou auxquelles ils se réfèrent implicitement.
Chaque mot compte dans cette définition volontairement détaillée. Cependant, s'il fallait n'en retenir que deux, ce serait: "valeurs" et "reconnaissance". En effet, n'importe qui peut afficher les plus belles valeurs - et dans le journalisme français, on ne lésine pas sur l'emphase - mais si elles ne sont pas reconnues, validées, il n'y a pas de légitimité.
Si un élu prétend incarner l'honnêteté et si, à la suite d'un scandale, les citoyens ne le reconduisent pas dans ses fonctions démocratiques, il perd la légitimité que confère le suffrage universel. Si un constructeur de véhicules automobiles érige la sécurité en valeur cardinale pour asseoir sa réputation et si ses voitures présentent des défauts qui mettent les occupants en péril, sa légitimité est atteinte. Si une organisation caritative détourne l'argent des donateurs à des fins autres que la cause qu'elle prétend défendre, elle perd sa légitimité. Si un journaliste se prétend crédible et s'il commet, non pas des erreurs, mais des fautes en contradiction avec ce que les audiences attendent d'un journaliste crédible, il perd sa légitimité. (Accessoirement car c'est son problème, quand il donne des leçons à l'ensemble de la profession, il se couvre de ridicule sans risquer sa vie puisque si le ridicule tuait la professions serait décimée.)

Trois valeurs pour une re-légitimation

Sans prétendre au rôle - très accaparé - d'arbitre des élégances journalistiques, il me semble que le journaliste de l'ère électronique peut régénérer une légitimité défaillante en affichant et en respectant dans la pratique quotidienne trois valeurs:

1 - fiabilité: degré de confiance que l'on peut accorder à une personne mais aussi probabilité de bon fonctionnement d'un système ou d'un dispositif, c'est à dire d'une rédaction voire d'un organe de presse.

2 - capacité : compétence, aptitude et habileté désignent des caractéristiques individuelles comme le discernement - qui permet par exemple d'évaluer une rumeur ou de vérifier si une personnalité médiatique est morte ou vivante - mais aussi le potentiel d'une rédaction, d'un organe de presse qui les rendent plus ou moins intéressants dans le collecte, le traitement et la diffusion de l'information.

3 - innovation : remettre en cause les méthodes professionnelles habituelles est tout simplement le minimum de respect que le journaliste doit à ses audiences (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes) quand les modes de vie transforment radicalement les modalités de réception et d'assimilation de l'information. Refuser le web en le qualifiant de "moulin à rumeurs" qu'il faudrait "civiliser", c'est afficher le plus grand mépris pour les gens qui ont choisi de s'informer sur le Réseau. C'est aussi la marque d'une profonde stupidité, attitude largement répandue dans le journalisme franchouillard dont les générations descendantes souffrent de technophobie aigüe; les générations montantes de journalistes sont moins inhibées face aux technologies.

Le journaliste et les blogueurs

Avec cette légitimité reposant sur trois valeurs indissociables, le journaliste se distingue du blogueur démagogiquement qualifié de"journaliste citoyen".

Un blogueur peut produire une information, un "scoop", parce qu'il a été le témoin privilégié ou exclusif d'un fait ou d'un phénomène.

Un blogueur peut savoir, dans tel ou tel domaine, beaucoup plus de choses qu'un journaliste. Il peut avoir sur tous les problèmes d'actualité une opinion plus originale que celles des journalistes. (En France, étant donnés le conformisme et les connivences qui régissent la profession, ce n'est pas très difficile).

Un blogueur peut écrire ou s'exprimer oralement beaucoup mieux qu'un journaliste. (Ce n'est pas très difficile non plus.)

Malgré les trois caractéristiques qui peuvent être séparément attribuées aux blogueurs, aucun d'entre eux ne peut se prévaloir des trois valeurs indissociables qui constituent la légitimité du journaliste.

S'il a vu quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir, s'il sait quelque chose qu'un journaliste ne peut pas savoir, le blogueur est un témoin ou un "initié" (insider).

S'il a des opinions aussi originales que judicieuses sur certains aspects de l'actualité, le blogueur est un citoyen dont le point de vue est respectable et - parfois - précieux.

Le blogueur peut savoir des choses passionnantes, avoir des réflexions éblouissantes et les exprimer de manière remarquable, il n'est pas journaliste au prétexte que le blog lui permet de diffuser. (Si c'était le cas, tous ceux qui ont édité des livres à compte d'auteur seraient des écrivains; il se trouvent que parmi tous ceux qui publient des livres, certains sont plus légitimes que d'autres en tant qu'auteurs. Quant à la légitimité d'écrivain, elle repose sur des valeurs que le marketing des maisons d'éditions ne parviennent pas à éroder.)

Si un blogueur peut se prévaloir des trois valeurs qui fondent la légitimité du journaliste, alors il est journaliste. Ou journaliste blogueur.