Comment le journalisme peut reconquérir une légitimité
Par Alain Joannes le mercredi 30 avril 2008, 17:20 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Rédiger une note à partir d'une séquence vidéo dans laquelle je suis interviewé est
un exercice délicat: je ne souffre pas de narcissisme et la notoriété
m'intéresse moyennement car j'ai pu en observer les ravages dans la sphère
médiatique. Mais, pas de fausse modestie: d'une part, le questionnement
intelligent de François Guillot et Emmanuel Bruant du blog Internet et
Opinion m'a obligé à improviser une argumentation féroce mais
sincère qu'ils ont su synthétiser et, d'autre part, je reviens des
huitièmes Rencontres
Wallonnes de l'Internet Citoyen où j'ai été amené à parler de deux
thèmes qui figurent, justement, dans la séquence vidéo enregistrée quelques
jours plus tôt.
En outre l'actualité hexagonale - du soi-disant SMS élyséen qu'un
"investigateur" patenté n'a pas vu, à une fausse information récemment lancée
sur les ondes par un parangon de la servilité journalistique - fournit un
arrière plan assez éloquent à la réflexion que voici sur la légitimité du
journaliste.
Légitimité = valeurs reconnues
La légitimité d'un élu, d'une marque, d'une organisation, d'un individu
repose sur la reconnaissance, par une communauté, des valeurs dont l'élu, la
marque, l'organisation ou l'individu se réclament explicitement ou auxquelles
ils se réfèrent implicitement.
Chaque mot compte dans cette définition volontairement détaillée. Cependant,
s'il fallait n'en retenir que deux, ce serait: "valeurs" et "reconnaissance".
En effet, n'importe qui peut afficher les plus belles valeurs - et dans le
journalisme français, on ne lésine pas sur l'emphase - mais si elles ne sont
pas reconnues, validées, il n'y a pas de légitimité.
Si un élu prétend incarner l'honnêteté et si, à la suite d'un scandale, les
citoyens ne le reconduisent pas dans ses fonctions démocratiques, il perd la
légitimité que confère le suffrage universel. Si un constructeur de véhicules
automobiles érige la sécurité en valeur cardinale pour asseoir sa réputation et
si ses voitures présentent des défauts qui mettent les occupants en péril, sa
légitimité est atteinte. Si une organisation caritative détourne l'argent des
donateurs à des fins autres que la cause qu'elle prétend défendre, elle perd sa
légitimité. Si un journaliste se prétend crédible et s'il commet, non pas des
erreurs, mais des fautes en contradiction avec ce que les audiences attendent
d'un journaliste crédible, il perd sa légitimité. (Accessoirement car c'est son
problème, quand il donne des leçons à l'ensemble de la profession, il se couvre
de ridicule sans risquer sa vie puisque si le ridicule tuait la professions
serait décimée.)
Trois valeurs pour une re-légitimation
Sans prétendre au rôle - très accaparé - d'arbitre des élégances
journalistiques, il me semble que le journaliste de l'ère électronique peut
régénérer une légitimité défaillante en affichant et en respectant dans la
pratique quotidienne trois valeurs:
1 - fiabilité: degré de confiance que l'on peut accorder à
une personne mais aussi probabilité de bon fonctionnement d'un système ou d'un
dispositif, c'est à dire d'une rédaction voire d'un organe de presse.
2 - capacité : compétence, aptitude et habileté
désignent des caractéristiques individuelles comme le discernement - qui permet
par exemple d'évaluer une rumeur ou de vérifier si une personnalité médiatique
est morte ou vivante - mais aussi le potentiel d'une rédaction, d'un organe de
presse qui les rendent plus ou moins intéressants dans le collecte, le
traitement et la diffusion de l'information.
3 - innovation : remettre en cause les méthodes
professionnelles habituelles est tout simplement le minimum de respect que le
journaliste doit à ses audiences (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs,
internautes) quand les modes de vie transforment radicalement les modalités de
réception et d'assimilation de l'information. Refuser le web en le qualifiant
de "moulin à rumeurs" qu'il faudrait "civiliser", c'est afficher le plus grand
mépris pour les gens qui ont choisi de s'informer sur le Réseau. C'est aussi la
marque d'une profonde stupidité, attitude largement répandue dans le
journalisme franchouillard dont les générations descendantes souffrent de
technophobie aigüe; les générations montantes de journalistes sont moins
inhibées face aux technologies.
Le journaliste et les blogueurs
Avec cette légitimité reposant sur trois valeurs indissociables, le
journaliste se distingue du blogueur démagogiquement qualifié de"journaliste
citoyen".
Un blogueur peut produire une information, un "scoop", parce qu'il a été le
témoin privilégié ou exclusif d'un fait ou d'un phénomène.
Un blogueur peut savoir, dans tel ou tel domaine, beaucoup plus de choses
qu'un journaliste. Il peut avoir sur tous les problèmes d'actualité une opinion
plus originale que celles des journalistes. (En France, étant donnés le
conformisme et les connivences qui régissent la profession, ce n'est pas très
difficile).
Un blogueur peut écrire ou s'exprimer oralement beaucoup mieux qu'un
journaliste. (Ce n'est pas très difficile non plus.)
Malgré les trois caractéristiques qui peuvent être séparément attribuées aux
blogueurs, aucun d'entre eux ne peut se prévaloir des trois valeurs
indissociables qui constituent la légitimité du journaliste.
S'il a vu quelque chose qu'un journaliste ne peut pas voir, s'il sait
quelque chose qu'un journaliste ne peut pas savoir, le blogueur est un témoin
ou un "initié" (insider).
S'il a des opinions aussi originales que judicieuses sur certains aspects de l'actualité, le blogueur est un citoyen dont le point de vue est respectable et - parfois - précieux.
Le blogueur peut savoir des choses passionnantes, avoir des réflexions
éblouissantes et les exprimer de manière remarquable, il n'est pas journaliste
au prétexte que le blog lui permet de diffuser. (Si c'était le cas, tous ceux
qui ont édité des livres à compte d'auteur seraient des écrivains; il se
trouvent que parmi tous ceux qui publient des livres, certains sont plus
légitimes que d'autres en tant qu'auteurs. Quant à la légitimité d'écrivain,
elle repose sur des valeurs que le marketing des maisons d'éditions ne
parviennent pas à éroder.)
Si un blogueur peut se prévaloir des trois valeurs qui fondent la légitimité du journaliste, alors il est journaliste. Ou journaliste blogueur.

Commentaires
Très intéressant. La logique d'innovation me fait penser que les structures les plus agiles, souvent des pure players de petite taille, sont les mieux placés pour y répondre. Ce n'est pas dans les rédactions "classiques" qu'on va innover facilement.
Du coup, les pure players sont-ils l'avenir du média en ligne ? S'ils alignent la fiabilité et la capacité ? Finalement, le modèle des journalistes traditionnels élevés à l'école de la fiabilité et de la capacité, qui s'emparent du web pour innover, n'est-il pas le modèle le plus à même de re-légitimer le journalisme ? Tout cela me fait penser à rue89...
Entièrement d'accord sur votre premier point: ce n'est pas dans les rédactions traditionnelles que l'innovation trouvera son meilleur terreau. Il suffit d'ailleurs d'observer ce qui se passe dans les organes nationaux d'informations générales pour reconnaître des comportements de Canut. Comme si la crise de la presse était imputable à la seule émergence des réseaux. Les gens qui dirigent économiquement et éditorialement ces organes appartiennent au XIXème siècle et ne peuvent ni comprendre ce qui se passe sous leurs yeux ni, à fortiori, anticiper. Quant à la culture professionnelle moyenne du journalisme français, elle est trop marquée par la recherche de connivences, le conformisme et la technophobie pour être en mesure de concevoir son adaptation. Cette génération est perdue.
Votre deuxième réflexion sur les "pure players" est stimulante mais me laisse perplexe. Elle est stimulante parce que des journalistes, pas forcément jeunes d'ailleurs, s'emparent d'un espace de communication et de moyens d'expression adaptées à cet espace. Elle est stimulante parce qu'on voit s'esquisser de nouvelles formes de cogestion éditoriale.
Mais j'ai deux sources de perplexité.
La première vient de ce que ces "pure players" se sont, globalement, contentés jusqu'ici de transposer les manières anciennes dans cet espace de communication, écosystème radicalement différent de celui des kiosques à journaux et des postes de télévision allumés à 20 heures. Plaquer de l'ancien sur du nouveau en constante émergence ne me paraît pas très viable.
La seconde cause de perplexité vient de l'histoire des technologies: l'adoption et la maîtrise des technologies émergentes peut faire surgir et pérenniser des pionniers qui - comme IBM, Intel, Microsoft - s'érigent en quasi monopoles naturels qui structurent et orientent l'innovation. Mais il y a eu aussi un grand nombre de pionniers, naguère puissants, qui ont été éjectés. En informatique: DEC, AMD, Dell, HP. En France, le cimetière des start up est particulièrement bien rempli: qui se souvient de Goupil, des ordinateurs Thomson que Fabius aura relégués dans les greniers des écoles fermées ? Au niveau des contenus, le phénomène des radios libres a laissé peu de pionniers parce que les groupes économiques ont préféré faire de l'ancien dans du neuf en reprenant des formats éprouvés. A part Arte Radio, aucune radio ne s'est vraiment acclimatée au web.
Ce que je veux dire, sans prendre la posture du prophète de malheur, c'est que les "pure players" français auxquels nous pensons ne sont pas assez innovants pour devenir des pionniers leaders durables. Je crains que leur principal apport à la transformation du journalisme consiste à montrer, dans le pire des cas ce qu'il ne faut pas faire et dans le meilleur des cas ce qu'il aurait fallu faire.
Juste une nuance que je voulais apporter. Il ne semble un peu inquiétant de vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain...
J'ai peur que dans cette crise du journalisme, en voulant révolutionner le traitement de l'information, on brade tout un héritage professionnel dans ce qu'il a de mauvais (panurgisme, manque d'innovation, connivence...) certes, mais dans ce qu'il a ou a eu de bon (savoir faire une enquête ou un reportage, des efforts sur la qualité du récit,. savoir utiliser un réseau..) ..
En gros, on bascule vers des journalistes techniquement irréprochables, qui savent vous pondre un diaporama et vous faire un sonore, mais incapable de faire du journalisme de terrain. Capable de produire du contenu mais pas de donner du sens...
Sur la question de l'innovation.
J'ai également peur qu'internet, en dépit de l'infinité de ses possibilités dans le traitement et la mise en scène de l'info, accélère encore davantage les travers du journalisme que vous dénoncez... La technologie comme ennemi de l'innovation.
Ce que j'essaye de dire, peut-être pas très clairement, c'est que l'innovation n'est pas forcément technologique. Si, en France, on compare ce qui se fait de mieux dans la presse papier et la presse en ligne, je trouve que la seconde fait pale figure.
Un exemple tout simple : prenez un dossier d'un magazine de qualité comme "ça m'intéresse". Et bien, dans sa mise en scène de l'information, ce dossier me semble beaucoup plus "rich média" (texte, photo, liens bibliographie et internet, infographie) qu'un article de rue89.com avec une vidéo de mauvaise qualité et une petite carte google sans légende ni intérêt. Un magazine comme XXI me semble également beaucoup plus innovant que n'importe quel site d'info...
Je ne comprends pas - ou plutôt je crains de comprendre - le sens de votre première nuance.
En quoi le fait se savoir construire un diaporama serait-il incompatible avec la capacité de réussir une belle enquête, riche en données bien structurées ? En quoi le savoir-faire informatique contrarierait-il la curiosité, la sagacité, le discernement ? En quoi le talent de trouver le bon cadrage d' une photographie, de savoir choisir l'angle d'une prise de vue en vidéo nuiraient-ils à la qualité de l'écriture ? J'avoue que l'antagonisme que vous érigez entre des savoir-faire techniques et des aptitudes pour l'investigation et le récit de qualité me "chagrinent" et me réjouissent en même temps. Cela me chagrine car vos objections sont celles d'un interlocuteur de qualité. Cela me réjouit car l'opposition typiquement française entre le "manuel" et "l'intellect" valide une de mes intuitions. Il me semble y reconnaître, en effet, les stigmates de la technophobie des journalistes français, technophobie en vertu de laquelle les manuels ne sont pas des intellectuels. Etre à l'aise avec la technique empêcherait de penser. J'ai entendu , en 1987 lorsque l'informatique s'est déployée à France Info, des journalistes affirmer qu'il leur serait impossible de réfléchir face à un ordinateur.
Je ne comprends pas, en outre, pourquoi vous opposez les modes d'expressions électroniques à une hypothétique qualité professionnelle qui serait intrinsèquement associée aux méthodes traditionnelles. Il y a eu et il y a encore de très mauvais journalistes et de très mauvais reportages dans la presse écrite, à la radio et à la télévision comme il y en a de très bons dans les médias traditionnels. Je suppose que la proportion sera la même dans la presse en ligne, y compris celle qui s'exprime en riche media.
Pour essayer de vous convaincre du caractère fallacieux de votre argumentation, je vous incite à relire les notes consacrées, dans ce carnet, aux webreportages du Magazine Geo. Ils sont en rich media. On peut les critiquer, leur reprocher une approche particulière liée à la stratégie éditoriale de la marque Géo. Mais on ne peut pas leur imputer un manque de qualités journalistiques dans la forme, de profondeur, de richesse dans le contenu.
Sur la question de l'innovation, je suis férocement d'accord avec votre constat. Effectivement, si on compare ce qui se fait de mieux, en France, dans la presse papier et dans la presse en ligne, la seconde fait pâle figure. (Mais si vous accédez aux webreportages de Geo, vous admettrez qu'il est plus facile d'assimiler un même reportage sur le web que sur le papier et surtout de le prolonger en enrichissant soi-même l'information produite par les excellents journalistes de Géo.)
En fait, le phénomène que vous observez à juste titre est dû au fait que la presse en ligne française se contente de reproduire la presse papier sur le Réseau sans exploiter les potentialités du Réseau. C'est un appauvrissement relatif mais regrettable.
Une dernière remarque: bien utilisés, les outils informatiques et en réseau d'aide à la recherche de documentation, d'aide au discernement et à la vérification des faits contribuent à l'amélioration de l'investigation, à sa richesse et à sa robustesse, comme en témoigne l'extraordinaire documentaire consacré par Arte à la firme Monsanto. Je lui ai dédié un billet lors de sa diffusion. Cette enquête d'une qualité exemplaire n'aurait pas atteint un tel niveau, de l'aveu même de la réalisatrice, sans le web. J'ajoute que si elle avait été conçue pour le web, c'est à dire en rich media, l'assimilation des faits et des logiques serait dix fois plus passionnante que ne l'a été la diffusion en flux sur la chaîne de télévision.
Enfin et j'en aurai vraiment terminé: le outils électroniques, sur les ordinateurs et sur le Réseau, de collecte, d'analyse et de vérification font gagner du temps au journaliste qui souhaite réfléchir sur un sujet et sur son travail en général.
Ancien journaliste localier dans un quotidien de province, j'ai appris à photographier, à développer, à tirer sur papier en laboratoire, puis à manier du plomb à la mise en page tout en effectuant , je crois, des enquêtes de qualité. C'était du travail manuel. Il ne m'empêchait pas de réfléchir.
Autant pour moi, j'ai du mal me faire comprendre...
Il ne s'agissait aucunement d'un jugement de valeur dissociant grossièrement un journalisme "manuel" en ligne d'un journalisme "intellectuel" sur papier. Lorsque je dis : "En gros, on bascule vers des journalistes techniquement irréprochables, qui savent vous pondre un diaporama et vous faire un sonore, mais incapable de faire du journalisme de terrain. Capables de produire du contenu mais pas de donner du sens...", ce n'est pas absolument pas un discours nostalgique (à mon âge, ce serait inquiétant) ni stigmatisant... mais alors pas du tout... Je me sens plutôt technophile dans l'âme, et partage pleinement votre avis lorsque vous dites : "En quoi le fait se savoir construire un diaporama serait-il incompatible avec la capacité de réussir une belle enquête, riche en données bien structurées ?" Les deux peuvent et doivent se combiner, je suis devenu assez fan de Mediapart et du site du Washington Post. Et de manière plus générale, les nouvelles technologies regorgent d’outils (ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre) pour mieux faire son métier de journaliste.
Je voulais simplement élargir le débat en me demandant si justement aujourd'hui, dans la réalité existante au sein des rédactions, la maîtrise technologique qui prend de fait une part de plus importante dans le métier, ne phagocyte d'autres pans du travail du journalisme. Cette interrogation a été nourrie à la base par une vidéo de Philippe Cohen racontant les conditions de travail des journalistes en ligne au Nouvelobs.com.
http://www.bakchich.info/article255...
Il raconte comment le journaliste qui veut passer un coup de téléphone pour valider une info doit le faire avec l’aval de son chef de service.
Plusieurs observations personnelles me poussent à faire le même constat, notamment les échanges avec plusieurs journalistes de ma génération qui pour certains sont passés dans des médias en ligne. Lorsqu'ils me racontent ce qu'ils font, il s'agit principalement de la mise en scène de l'information (diaporama, carte google, mise en ligne de vidéo). Mais quasiment jamais de la collecte et de la vérification, deux principes importants du journalisme, qu'il soit du siècle passé ou du siècle à venir. Ce constat, je le fais chaque jour comme lecteur sur internet : je trouve le paysage français de l'information en ligne assez peu intéressant et peu riche dans son contenu. Certes, il y a des exemples comme Géo ou le documentaire de Montsanto sur le site d’Arte, mais convenez que ce sont des cas assez exceptionnels…
Pour schématiser ma pensée, j’ai l’impression que les nouvelles technologies du web, qui pourraient être des outils formidables pour un journalisme inventif et de nouveau légitime, de font qu’accélérer sa perte de crédit.
Mais loin de moi l’idée de vouloir tomber dans un discours fataliste… Cela donne plutôt envie de se retrousser les manches…
Au plaisir de vous lire
Jean
Ouf ! Je comprends mieux vos remarques initiales et, du coup, même sans avoir encore lu l'article de BaKchich, je souscris volontiers à votre réflexion.
Si vous craignez que les technologies de la communication servent de prétexte, pour les hommes d'affaires en quête d'influence et de rentabilité, à une tentative de réduction du journalisme qui se limiterait selon leurs voeux et leurs intérêts à un savoir-faire pratique purement formel au détriment de la recherche de contenus de qualité, je souscris à votre analyse.
C'est effectivement un des risques majeurs de la période de transition entre les supports traditionnels et les écrans. De féroces requins vont se jeter sur les gains de productivité que procurent les technologies, non pas pour améliorer la qualité de l'information, mais pour pour accroître leur influence sur l'opinion et les dividendes des actionnaires.
C'est ce qui s'est passé au début des années quatre-vingt avec les radios dites "libres": elles avaient innové, elles devraient diversifier l'offre de programmes, notamment par les initiatives associatives. Elles ont été accaparées par les requins de la finance. Et la bande FM est aujourd'hui à peu inécoutable.En tous cas, c'est un flasque marigot par rapport à ce que promettaient les radios dites "pirates" à la fin des années soixante-dix. Le même phénomène d'assèchement mercantile menace le journalisme à l'ère électronique.
La seule manière, selon moi, d'empêcher l'appauvrissement du journalisme par les hommes d'affaires en quête de pouvoir sur l'opinion et de retour sur leurs investissements, serait que les journalistes se rendent maîtres de ces outils - souvent gratuits - pour affecter les gains de productivité que procure la technologie, non pas aux dividendes des actionnaires, mais à l'enrichissement de l'information.
C'est la raison pour laquelle je suis très énervé par la technophobie des journalistes français car elle signe la capitulation du journalisme.
De toute évidence, je vous ai soupçonné à tort de technophobie; je vous prie donc de bien vouloir m'en excuser.
L'urgence commande maintenant d'aller lire l'article de Bakchich - auquel je suis abonné - sur l'interdiction de vérifier une information par téléphone. Après lecture, je réagirai à nouveau.
Oh,quand bien même, il y a sans doute pire que de se faire traiter de technophobe !
Mais il est vrai que je regrette l'usage fait par les journalistes des nouvelles technologies (je dis bien l'usage). L'usage que l'on en fait dans les rédactions favorise une sédentarité du métier (qui je suis d'accord, existe déjà largement).
On se coupe d'une partie passionnante du métier : raconter des histoires, aller sur le terrain recueillir l'information; bref, on prive le lecteur de récits incarnés, humains, sensoriels, vivants...
C'est à mon avis l'une des raisons qui fait que la presse locale qui pratique un journalisme de terrain ne pourra pas être concurrencée par internet... (intuition toute personnelle).Dans un autre registre, c'est également l'une des clés à mon avis du succès d'un magazine comme XXI, qui sait justement raconte ces histoires incarnées. J'ai d'ailleurs vu que le Nouvel Observateur allait leur emboiter le pas :
http://www.presse-news.net/pilotage...
A mon avis, les journalistes ne savent pas exploiter les potentiels descriptifs spécifiques du texte, de l'image et du son et ne savent surtout pas comment articuler ces potentiels descriptifs au service d'une narration riche.
Vous semblez considérer que le texte a une valeur narrative supérieure à celle de tous les autres modes d'expression et l'ériger en référence suprême pour toute tentative de récit journalistique. Si telle est votre position, je ne suis pas d'accord.
Le texte n'est pas, comme vous le suggérez, plus "humain" que la photo ou la vidéo. Il est indispensable pour l'étendue de ses nuances expressives et la prodigieuse richesse du vocabulaire. (Encore que, citant Pierre Desprosges qui vilipendait à juste titre les "journalistes décérébrés" - avant l'émergence du web - je puis vous assurer que le vocabulaire de certains journalistes de radio ne dépasse pas les 500 mots, ce qui correspond au vocabulaire de survie enseigné dans la Légion étrangère.)
Mais le texte est aussi éminemment subjectif et manipulateur. J'éprouve la plus grande méfiance à l'égard du journalisme de récit textuel humaniste pour deux raisons.
La première est qu'en tant que localier ayant vécu les réalités quotidiennes d'une région - la sidérurgie lorraine - j'ai vu débouler dans cette région en crise des grandes "plumes" nationales que nous aidions dans la collecte de faits et dont nous lisions ensuite les reportages: ces grandes plumes se réclamant du journalisme humaniste de terrain étaient en fait plus attachées à la beauté du style - de leur style d'écriture - qu'à la rugueuse banalité des faits. J'éprouve depuis lors une aversion profonde pour un certain nombre de "grands" reporters rescapés du XIXème siècle et dont le respect pour le réel est soumis à leurs prétentions littéraires. J'ai des noms en tête et vous aussi.
La deuxième raison de ma prudence à l'égard de l'écriture comme valeur suprême du récit journalistique vient de la désastreuse expérience du Nouveau Journalisme, dans les années soixante-dix aux Etats-Unis. Pour résister à l'influence de la télévision déshumanisée - analogie avec l'influence du web aujourd'hui - nos confrères américains ont voulu humaniser le journaliste écrit. Ils ont revalorisé le faits divers, l'enquête de terrain dans les hôpitaux, les prisons, les hospices et autres lieux "exotiques". La banalité de ces situations n'était guère susceptible de susciter l'intérêt des lecteurs. Alors ils se sont arrogés le droit d'inclure de la fiction dans la relation des faits. Au nom d'une notions dans laquelle vous reconnaîtrez la matrice du bidonnage: "Nous journalistes, avons la capacité de reconstituer les contextes invisibles dans lesquels nous recueillons les faits. Et, donc, nous décrivons ces contextes en même temps que la relation des faits dont nous sommes témoins ou dont nous recueillons les témoignages." Ils allaient sur le terrain, comme vous dites, mais cela n'a pas empêché certains prix Pulitzer d"humaniser leurs reportages au point de les inventer complètement. Par mépris autant que par compassion pour leur mémoire et leur avenir, je ne citerai pas ici les noms du journal français et de son "patron" déchu qui ont chevauché les arnaques humanistes du Nouveau Journalisme. Dans le même état d'esprit, je ne cracherai pas sur la tombe d'une "grande" journaliste française qui a humanisé , naguère, le journalisme politique en suggérant à ses "filles" de mettre quelques détails piquants, un peu de frivolité parisienne dans leurs récits politiques; certaines d'entre elles, encore vivantes, ont purement et simplement inventé des faits politiques et préparé le terrain à la "peopolisation" de la démocratie représentative.
Sur la presse locale. J'en viens et je la lis beaucoup. Vous ne m'empêcherez pas de souligner que ce journalisme de terrain est aussi un journalisme qui se met parfois au service prioritaires des notables et qui n'échappe pas à la démagogie consistant à flatter, de manière souvent obscène, le goût des gens pour la gloriole. Je vois, dans la presse locale, peu de bonnes photos, périodiquement de très bons articles, des enquêtes très intéressantes, mais aussi un "terrain", comme vous dites, qui dégouline de veulerie et qui reste dominé par une forme larvée de marketing: on publie tel compte rendu d'activité associative inepte avec telle photo, non pas parce que l'information est intéressante mais parce que ça plaît aux abonnés et ça peut faire vendre un ou deux exemplaires de plus.
Je viens de me promener dans une foire berrichonne aux ânes - le Grand Noir du Berry est une race qui vient d'être difficilement réhabilitée - et j'y ai recueilli les éléments d'un reportage en rich media: texte, sons, images fixes et animées. Je tenterai de retrouver l'article que les journalistes locaux ont consacré à l'évènement . J'espère pouvoir vous le faire comparer avec le reportage en rich media que je vais essayer de construire. Avec notamment, les confidences d'un maquignon. Je vous parie une bouteille de champagne que mes nouvelles technologies seront mille fois plus vraies, humaines, intéressantes que l'article de la presse locale. Vous y verrez des regards, vous entendrez des intonations, vous capterez des mouvements, des gestes, des couleurs que le journalisme local de terrain n'aura pas transmis à ses lecteurs pour la simple raison qu'il ne les pas captées.
Je suis donc, à nouveau, en désaccord amical avec vous: le journaliste curieux, qui observe et qui écoute, est stimulé par les outils électroniques.
Rendre compte d'une foire aux ânes avec un stylo, c'est risquer - sauf si on est le Victor Hugo des "Choses vues" ou le Julien Gracq de "En lisant en écrivant" - de passer à côté de la réalité sensorielle perceptible.
Rendre compte d'une foire aux ânes avec un appareil photo, un caméscope, un magnétophone et un stylo, c'est être en alerte.
C'est à dire en état de journaliste de terrain.
Décidemment, ces échanges sont très stimulants et riches. Vivifiants…
Pour rebondir avec quelques éléments de votre post précédent…
- Oui, les textes peuvent être mensongers, déformants,... tout à fait d'accord.
Mais c’est rarement les mots eux-mêmes, c’est toujours l’usage que l’on en fait… La remarque est valable pour la télé, la radio, la photo, internet…
- Non, je ne trouve que le texte soit supérieur aux autres médias : oui, je trouve – nuance – que les reportages écrits que je peux lire dans la presse française sont supérieurs à ceux que je peux voir dans le paysage audiovisuel, radiophonique ou numérique français. Un amateur de radio vous dira sans doute la même chose pour des reportages sonores… Il ne s’agit pas d’un avis argumenté mais personnel. Je prends simplement plus de plaisir à lire un reportage papier qu’un reportage télévisé. Mais je ne tente pas d’évangéliser aux vertus du texte. Je reste également très curieux de ce qui se fait sur le net…
Sur les « méfaits » du Nouveau Journalisme, je ne me risquerais pas à un avis. Je constate que le votre est tranché. Je transmets simplement une suggestion de livre que je viens d’entamer, un livre de Géraldine Mulhmann.
http://livre.fnac.com/a1509363/Gera...
La lecture nourrira sans doute votre aversion pour ce courant, mais donne cependant quelques clés assez instructives…
Enfin, concernant votre pari d’une bouteille de champagne sur la foire aux ânes, je ne m’y risquerai pas, les jeux étant à mon avis faussés. Pour deux raisons… 1. Sans vouloir flatter votre ego, votre parcours assez atypique et varié, ajouté à votre expérience dans des médias différents vous donne forcément un avantage en terme de compétences, compétences que n’ont pas pu développer le localier. 2. Les conditions d’exercices de votre reportage ne sont pas les mêmes que celles du reporter du canard local qui, outre la foire aux ânes, aura trois ou quatre autres papiers à pondre dans la journée…
Mais je suis en revanche très curieux de voire le résultat.
La discussion est, à mon avis, un des apports majeurs des blogs. (Rien à voir avec le courrier des lecteurs). C'est une vraie discussion. Elle enrichit le contenu des notes. D'autant que j'ai la chance - jusqu'à présent - d'avoir des interlocuteurs de qualité . Leurs objections ou leurs approbations sont d'un niveau tel que je me sens obligé d'y répondre; ce qui est extrêmement stimulant.
Il m'arrive souvent, comme vous, de prendre plus de plaisir à lire un reportage sur un support imprimé que de regarder un reportage télévisé sur le même sujet. Sans doute parce que le caractère linéaire de la diffusion télévisée et le formatage industriel du traitement de l'information débouchent, à la télévision comme à la radio, sur des contenus beaucoup plus réducteurs qu'un reportage écrit. (
Je me suis d'ailleurs longtemps demandé si la puissance mais aussi la lourdeur de moyens d'expression comme la télévision n'étaient pas la cause paradoxale du réductionnisme journalistique. Voici ce paradoxe: plus c'est léger (stylo) plus c'est riche; plus c'est puissant (télé) plus c'est réducteur. Si ce paradoxe était vérifié, je chercherais à démontrer que ma croisade pour le rich media cherche à concilier la légèreté, la puissance et la richesse.
Cependant, je ne suis pas certain que j'aurais aussi bien compris les logiques de la firme Monsanto (OGM) dans une version écrite que dans la version télévisée diffusée par Arte, dans le format il est vrai d'un documentaire et non d'un reportage d'actualité. Je suis persuadé, en outre que si cette enquête avait été réalisée en rich media pour le web, elle aurait été encore plus agréable à assimiler et à prolonger par des recherches personnalisées dans les profondeurs du web, où gît une fabuleuse mémoire collective.
Sur la Foire aux Anes: loin de moi l'idée de tirer vanité d'une pratique fervente de la prise de vues et de la prise de son, ainsi que du montage et du mixage, pour prendre la posture du localier idéal. Ce que je voulais dire en prolongement de vos précédentes remarques, c'est que l'exploitation de plusieurs outils de captation (objectifs, micros) avec l'impératif de la collecte accroît naturellement la réceptivité du journaliste.
Bien sûr, le localier de la Nouvelle République à qui je viens de lancer un défi ( assez sournois, j'en conviens, puisqu'il n'est pas au courant) aura eu d'autres manifestations à "couvrir" ce dimanche-là. En ce sens, la surexploitation du journaliste confronté aux nouvelles technologies ne fait que prolonger la surexploitation du localier berrichon. Ancien localier en Lorraine, j'ai subi cette surexploitation alourdie par un terrifiant harcèlement hiérarchique.
Je quitte la France, très prochainement, pour une quinzaine de jours et n'aurai peut-être pas le temps de réaliser le reportage en rich media sur la Foire aux Anes avant le décollage de l'avion. Cependant, je ferai tout pour vous soumettre ce reportage afin que nous puissions en discuter sans impliquer le journaliste localier de la Nouvelle République.
Quant au champagne, il peut de déglutir sans l'alibi d'une Foire aux Anes, quelque part, à l'occasion.
J'ai remarqué que bien souvent les sites internet des journaux sont des culs-de-sac ce qui va à l'encontre de l'idée même de ce qu'est l'internet. Les articles ne renvoient que très rarement sur les documents cités.
On pourrait aussi imaginer que le journaliste d'un autre média donne sur l'internet un complément à son article papier, à son intervention à la radio, à l'image me semble t-il de ce qu'a fait Arte lors d'une soirée à propos de Monsanto. Cela permettrait de donner une troisième dimension au travail des journalistes.
Je suis entièrement d'accord avec vous.
- Les sites de presse dont les articles ne comportent aucun lien vers les documents cités ou vers des sources de documentation ne font que transposer platement sur le Réseau ce que ces organes de presse impriment sur le papier.
C'est un signe de méconnaissance grave du potentiel de l'internet.
C'est un comportement de mépris à l'égard des internautes qui ont pris l'habitude depuis quinze ans de l'univers hypertexte.
C'est "suicidaire" pour une presse en crise car, en négligeant d'exploiter les nouvelles potentialités du Réseau, elle se prive de possibilités appréciables de développement dans le traitement de ses contenus et régénération de la relation avec des audiences qui s'éloignent.
- Tous les journalistes devraient savoir s'exprimer avec les liens hypertexte en plus des modes d'expression traditionnels ( écriture, parole, photo, vidéo).
L'écriture hypertextuelle est beaucoup plus stimulante que l'expression linéaire, écrite ou parlée.
Je compare l'écriture hypertextuelle à l'image en 3D par rapport à l'image en deux dimensions.
La continuité de l'expression séquentielle (parole ou écriture) convient aux narrations. C'est la première dimension.
Elle se prête également aux développements logiques. C'est la seconde dimension.
Les liens hypertexte y ajoutent une dimension de l'approfondissement. C'est bien ce que vous appelez la troisième dimension.
- Je crois personnellement à l'importance décisive d'une autre dimension, éthique: le journaliste qui produit une analyse ou qui argumente dans un éditorial devrait s'imposer de fournir l'accès par liens hypertexte à tous les faits sur lesquels il s'appuie pour étayer ses propos. Cette attitude éthique permettrait à ses lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes de vérifier les faits et d'évaluer en toute connaissance de cause la qualité de l'analyse ou de l'éditorial.
De ce point de vue, le blog est un mode d'expression journalistique majeur car il favorise la discussion, éventuellement contradictoire, sur le travail journalistique. Et, selon moi, le journaliste doit rendre des comptes.
Bonjour Alain,
Pour revenir sur le commentaire n°2 dont l'idée, si je peux tenter de la résumer en une phrase est de dire que les pure players ne sont pas assez innovants. Une réflexion pour vous pousser dans vos retranchements :
ne faut-il pas donner au lecteur "profane" des formats de lecture proches du format papier, donc peu innovants ?
C'est ce que fait Mediapart (cf. ce billet d'Emmanue sur Internet Opinion(s)) :
http://internetetopinion.wordpress....
et fait dire à Emmanuel :
"En conservant les références d’un média existant et reconnu culturellement (la Une, le rythme mis en scène de conférences de rédaction, etc.) Mediapart peut rassurer un public encore novice du net, c’est-à-dire qui utilise de manière très limitée les possibilités offertes"
Or est-ce que les nouveaux internautes, ceux que le web est en train de recruter, n'ont pas besoin de ces repères issus des médias traditionnels ?
Les nouveaux internautes sont plus âgés, moins "geeks", etc.
Donc est-il finalement si important d'innover alors que la population d'internautes est, en principe, de moins en moins sensible à l'innovation ?
Et pour revenir sur les commentaires 11 et 12, maintenant !
- je me permets de signaler cette petite étude vite faite sur l'écriture hypertextuelle que nous avions produite pour Internet et Opinion(s) et tenter de répondre à la question : est-ce que les sites médias utilisent des liens hypertexte et dans quelles proportions ?
http://internetetopinion.wordpress....
A noter qu'Emmanuel Parody nous avait signalé en commentaire que les CMS de certains sites média ne permettent tout simplement pas l'insertion de commentaires !!! C'est donc peut-être le cas des sites du Nouvel Obs, de Challenges, de Métro et du Parisien, qui ne proposent jamais de liens.
Je rejoins donc en grande partie le raisonnement sur les sites cul de sac. Ce n'st pas parce qu'on est un site de destinartion qu'on doit être un cul de sac. Par ailleurs on voit vraiment trop peu de choses en matière de complémentarité entre les médias : par exemple, je ne vois jamais un entretien publié dans un média papier (à la place forcément limitée) proposé en version longue / intégrale sur le web.......
Encore un commentaire, je me suis mal relu : dans le commentaire précédent il faut lire que certains CMS ne permettent pas l'insertion de LIENS (et non de commentaires).
Sur la première hypothèse de François ( les "pure players" dupliquent les médias traditionnels afin, en quelque sorte, de "convertir" les vieux internautes)...
Je suis personnellement très sceptique pour trois raisons:
1- Tous les contenus d'un organe de presse ne sont pas éligibles au rich media. Il y a donc sur les sites d'information beaucoup de place pour les traitements traditionnels de l'information. L'acclimatation peut venir de cette coexistence, en un même espace, des modes d'expression traditionnels et des approches rich media.
2 - Les contenus qui se prêtent, qui "appellent", le rich media, relèvent de phénomènes complexes et durables. Le rich media n'est pas une approche cosmétique, c'est un moyen de faciliter l'asssimilation et aussi - par les liens hypertextes vers les sources - une manière de construire de nouvelles relations de loyauté entre les producteurs de contenus- dont les journalistes - et leurs audiences. Le fait que des pure players de l'info sur le web ne saisissent pas ces opportunités me semble curieux.
Il faut souligner au passage que la mise en page "éclatée" d'articles conçus avec plusieurs entrées dont les encadrés, les photos, les accroches multiples existe dans la presse magazine imprimée depuis les années quatre-vingt; elle a été importée par Axel Ganz qui en a fait, avec Capital notamment, une tendance durable. Cet éclatement des longs articles en plusieurs entrées et modules préfigure la structure du rich media et montre que la presse qui se porte le moins mal en France sait s'adapter aux modes de vie, aux modalité de consommation des l'information.
(Espace de réflexion et de discussion, ce blog n'est pas tellement éligible au rich media, ce que je regrette. En utilitariste forcené et adepte de la productivité, je ne me vois pas convertir ce fil de commentaires en modules rich media. Le texte conserve sa primauté pour certains contenus, comme les idées dont nous débattons. Mais je vais prochainement y implémenter un billet en rich media, comme sujet de réflexion collective.)
3 - Le web est accessible en France depuis quinze ans. Le fait de voir sur les écrans des masses textuelles grises copiées au carbone depuis les versions de papier imprimé ne me paraît pas de bonne augure. Soit les auteurs de ces mornes blocs ne connaissent ni les possibilités des outils actuels ni les usages spontanés de leurs audiences et c'est fâcheux. Soit ils connaissent mais ne font pas l'effort de créativité, de remise en cause de leur métier de journaliste ( "Je suis journaliste, donc je m'exprime sur le web comme je me suis toujours exprimé. Je suis pilote, donc je pilote un avion comme je pilote une voiture";personnellement, je ne prends pas cet avion).
Sur les sites "cul de sac": c'est consternant et en même temps symptômatique car je soutiens que le rich media n'est pas seulement une modalité de communication - presque un langage -, c'est aussi une approche une conception du traitement de l'information et des attentes des audiences, ce qui implique une stratégie éditoriale spécifique. Elle va de l'empathie avec les audiences, empathie qui se manifeste notamment par les liens conduisant aux sources et les liens vers l'appronfondissement de l'info. Une stratégie éditoriale qui débouche aussi sur la planification de plusieurs types de diffusion pour un même contenu. Ne pas avoir de stratégie éditoriale adaptée aux outils de communication actuels ainsi qu'aux usages et aux attentes des audiences qui fuient les médias traditionnels est, selon moi, ne attitude de "loosers". Des perdants qui ne manqueront pas, un jour ou l'autre d'aller quémander des aides aux pouvoirs publics en invoquant le sacro-saint principe du pluralisme.
Pour continuer la discussion à propos de la complémentarité entre journal papier et site internet, je voudrais vous signaler une initiative intéressante mais à mon avis ratée.
Dans son édition du dimanche 11 mai 2008, Le Télégramme de Brest proposait à la fin d'un article sur "Les jeunes Bretons d'ultragauche" un renvoi vers un dossier sur son site internet. Je me suis dit que compte tenu de la place limitée sur l'édition papier, le dossier sur le site internet serait plus complet. Je me suis donc rendu sur le site du journal et là, deux déconvenues :
- le dossier n'était absolument pas mis en avant sur la page d'accueil du journal
- le contenu du dossier reprend mot pour mot le texte de l'article de l'édition papier.
C'est le symptôme du "copier/carbone/coller". Le journaliste travaillant sur papier pose un papier carbone sous son article tandis qu'il le rédige. Quand l'article est terminé, le journaliste travaillant pour le web vient chercher la copie carbone et la met en ligne.
Ce symptôme désigne le mal des rédactions non intégrées: le papier d'un côté, le web de l'autre. Dommage pour les "infonautes" (lecteurs-internautes), dommage pour les journalistes qui ne connaissent pas les joies du traitement de l'information en rich media. Dommage pour le journal. Mais c'est la norme en France.