Découverte grâce au blog Samsa News de Philippe Couve, producteur et présentateur de l'Atelier des Médias sur RFI, une note de Jeff Jarvis sur l'avenir du journalisme m'entretient depuis plusieurs jours dans un état d'intenses cogitations. Cette note du 14 avril 2008 ouvre une réflexion prospective parmi les plus originales de ces dernières années. Remarquablement argumentée et illustrée par des schémas imparables, la vision de Jarvis me tracasse.

Impossible de ne pas adhérer à la première remarque du professeur de journalisme: les nouvelles du monde parvenant à l'individu par l'entonnoir des médias est, en effet, une notion périmée. Et on accepte naturellement le diagramme qui montre que la presse est devenue une source parmi d'autres: sites web des entreprises, des organisations, des gouvernements, blogs.
Mais déjà, deux objections pointent: d'abord le fait que l'on puisse "avoir des nouvelles" par d'autres canaux que ceux de la presse n'est pas nouveau dans la sociologie de l'information; ensuite, justement, les citoyens ont appris à faire la différence entre la publicité, la propagande, le prosélytisme et l'information proprement dite, c'est à dire les nouvelles formatées par l'industrie de la presse.

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Dans le schéma ci-dessus de Jeff Jarvis, l'idée que l'individu qui "consomme" de l'information est désormais au centre de l'écosystème est capitale. Mais différencier les moteurs de recherche des sites éditoriaux dans l'accès à l'information est une présentation largement fallacieuse pour la simple raison que les moteurs sollicités par une requête sur l'actualité conduisent le plus souvent vers des sites de journaux.

Méfiance à l'égard de l'absolue primauté du récit

Avec d'autres schémas que je ne peux reproduire ici sous peine de plagiat, Jeff Jarvis en arrive à sa thèse la plus perturbante. Je la résume: puisque ce qui intéresse les audiences, c'est le récit de l'évènement, tout - les journalistes, les salles de rédaction, le processus de fabrication de l'information - tout doit s'organiser autour de du récit. Outre que le mot "story" me rend méfiant depuis que j'ai lu l'excellent "Storytelling" de Christian Salmon (éditions La Découverte), j'assume un désaccord avec l'éminent professeur sur la nature de l'information et, par conséquent, sur les mutations à venir de la fonction journalistique.

Avenir_journalisme_planisphere.jpgAinsi, aucun individu moyennement cultivé ne pourra donner la moindre signification à cette cartographie de l'actualité mondiale le vendredi 18 avril à 16h20. Un journaliste normalement constitué doit pouvoir y reconnaître des "sujets" de cette journée.(S'il en est incapable, il n'a rien à faire dans ce métier.)
Mais surtout, si l'on considère que les citoyens veulent de l'information sur les évènements qu'ils ont du mal à comprendre, il faut leur apporter une véritable ingénierie de l'actualité. Exemple: la crise des subprimes, phénomène qui dure depuis plus d'un an et qui s'aggrave en affectant leur vie quotidienne.

Le citoyen seul face à la crise des subprimes

Je défie un individu moyen de trouver, seul, les bonnes informations sur cet évènement extraordinairement complexe et de construire, seul, une cohérence à partir des informations chaotiques qu'il aura quand même pu glaner ici et là. Dans l'image ci-dessous, la texture blanche, grise et noire symbolise la profusion chaotique de toutes les informations disponibles à un moment donné sur le web. J'ai emprunté des métaphores simples à la Gestalt Theorie afin de montrer que seuls des journalistes peuvent mettre en évidence les structures élémentaires des fonds spéculatifs, celles du système bancaire, celles des institutions monétaire, celles des entreprises. En dehors de quelques cercles d'initiés, seuls des journalistes peuvent établir les liens entre les principaux acteurs de cette crise.


Ce qui signifie que le journaliste doit accepter de ne plus être un simple collecteur et se contenter d'énumérer des faits épars sélectionnés non pas en fonction de leur consistance et de leur portée mais en selon leur ordre d'arrivée sur les écrans, les plus récents étant réputés les plus importants. Cette fonction est désormais assumée par les portails et les agrégateurs.

La fin programmée des ânonneurs de dépêches

Entendre à la radio ou voir sur des chaînes câblées, des hommes et des femmes incultes ânonner des titres de dépêches dont ils ne comprennent manifestement pas le sens est un des spectacles les plus affligeants du moment. L'avènement de l'information continue est une des causes de cette déqualification de la profession: avant France Info, LCI, et autres I-télé, le présentateur pouvait être un parfait abruti - il y en avait - mais ce n'était pas très gênant. L'essentiel de l'information n'était pas dans ses "lancements" mais dans les interventions des journalistes spécialisés (lesquels rédigeaient souvent les "lancements" à la place de présentateurs qui avouaient, dans certains domaines comme l'économie, "ne rien comprendre à tout çà"). Aujourd'hui, l'information n'est souvent composée que de lancements rédigés par des journalistes dont on peut effectivement se passer dans la vision de Jeff Jarvis. Dans certaines industries, des métiers sous-qualifiés ont effectivement été remplacés par des robots.

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Les journalistes dont on ne pourra pas se passer seront ceux qui pourront produire rapidement une analyse des causes et des conséquences d'une crise, ou d'une catastrophe, ou d'un évènement complexe, en mettant en cohérence les faits décisifs éparpillés dans le chaos informationnel. Cette analyse, qui peut et doit comporter des récits, des témoignages, est la base de l'ingénierie de l'actualité.

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La seconde phase de cette ingénierie de l'actualité est la maîtrise des canaux de diffusion. Dans ce schéma, l'individu consommateur d'information n'est pas aussi visible que dans le schéma de Jeff Jarvis mais il est au coeur du dispositif. Le journaliste sait que ses audiences recoivent désormais l'information par plusieurs vecteurs - radio, journal, téléphone nomade, web, télévision - et il organise la diffusion de ses contenus pour satisfaire au mieux les attentes de ses audiences. Un internaute seul face au web organise peu, ou mal, la réception de l'information et ne reçoit aucune mise en cohérence des récits qui lui sont généreusement proposés.

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Troisième composante de l'ingénierie de l'actualité: la planification de la diffusion. Contrairement à ce que suggère Jeff Jarvis, une "story" peut avoir une fin. Il arrive, en effet, qu'une actualité soit recyclée - récupérée et réinterprétée - par l'Histoire. Ce qui est vrai, c'est que - le consommateur étant toujours au centre de l'infosphère - les journalistes ne peuvent plus se permette de sautiller d'un sujet à l'autre au gré des humeurs médiatiques et des petits arrangements implicites avec les pouvoirs économiques et politiques. Il faut donc construire une relation neuve avec les consommateurs exigeants d'information. Pas sur le modèle du courrier des lecteurs ni sur celui des dérisoires médiations, mais sur la base d'un partenariat qui concerne l'ensemble du projet éditorial.

Sur ce graphique,les journalistes à gauche et leurs audiences à droite, collaborent dans la gestion du projet éditorial et dans le contrôle du processus de production et de diffusion de l'information.

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Le journaliste capable de donner du sens au chaos informationnel, de faire émerger la cohérence cachée des évènements complexes doit rendre des comptes à ceux qui lui font confiance. D'ailleurs, plus on est compétent, moins on craint de s'expliquer.

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