Un vrai débat sur l'avenir du journalisme
Par Alain Joannes le vendredi 18 avril 2008, 17:25 - PROSPECTIVE - Lien permanent
Découverte grâce au blog Samsa News de Philippe Couve, producteur et
présentateur de l'Atelier des Médias sur RFI, une note de Jeff Jarvis sur l'avenir du journalisme
m'entretient depuis plusieurs jours dans un état d'intenses cogitations. Cette
note du 14 avril 2008 ouvre une réflexion prospective parmi les plus originales
de ces dernières années. Remarquablement argumentée et illustrée par des
schémas imparables, la vision de Jarvis me tracasse.
Impossible de ne pas adhérer à la première remarque du professeur de
journalisme: les nouvelles du monde parvenant à l'individu par
l'entonnoir des médias est, en effet, une notion périmée. Et on accepte
naturellement le diagramme qui montre que la presse est devenue une source
parmi d'autres: sites web des entreprises, des organisations, des
gouvernements, blogs.
Mais déjà, deux objections pointent: d'abord le fait que l'on puisse "avoir des
nouvelles" par d'autres canaux que ceux de la presse n'est pas nouveau dans la
sociologie de l'information; ensuite, justement, les citoyens ont appris à
faire la différence entre la publicité, la propagande, le prosélytisme et
l'information proprement dite, c'est à dire les nouvelles formatées par
l'industrie de la presse.

Dans le schéma ci-dessus de Jeff Jarvis, l'idée que l'individu qui
"consomme" de l'information est désormais au centre de l'écosystème est
capitale. Mais différencier les moteurs de recherche des sites éditoriaux dans
l'accès à l'information est une présentation largement fallacieuse pour la
simple raison que les moteurs sollicités par une requête sur l'actualité
conduisent le plus souvent vers des sites de journaux.
Méfiance à l'égard de l'absolue primauté du récit
Avec d'autres schémas que je ne peux reproduire ici sous peine de plagiat,
Jeff Jarvis en arrive à sa thèse la plus perturbante. Je la résume: puisque ce
qui intéresse les audiences, c'est le récit de l'évènement, tout - les
journalistes, les salles de rédaction, le processus de fabrication de
l'information - tout doit s'organiser autour de du récit. Outre que le mot
"story" me rend méfiant depuis que j'ai lu l'excellent "Storytelling" de
Christian Salmon (éditions La Découverte), j'assume un désaccord avec l'éminent
professeur sur la nature de l'information et, par conséquent, sur les mutations
à venir de la fonction journalistique.
Ainsi, aucun individu moyennement cultivé
ne pourra donner la moindre signification à cette cartographie de l'actualité
mondiale le vendredi 18 avril à 16h20. Un journaliste normalement constitué
doit pouvoir y reconnaître des "sujets" de cette journée.(S'il en est
incapable, il n'a rien à faire dans ce métier.)
Mais surtout, si l'on considère que les citoyens veulent de l'information sur
les évènements qu'ils ont du mal à comprendre, il faut leur apporter une
véritable ingénierie de l'actualité. Exemple: la crise des subprimes, phénomène
qui dure depuis plus d'un an et qui s'aggrave en affectant leur vie
quotidienne.
Le citoyen seul face à la crise des subprimes
Je défie un individu moyen de trouver, seul, les bonnes informations sur cet
évènement extraordinairement complexe et de construire, seul, une cohérence à
partir des informations chaotiques qu'il aura quand même pu glaner ici et là.
Dans l'image ci-dessous, la texture blanche, grise et noire symbolise la
profusion chaotique de toutes les informations disponibles à un moment donné
sur le web. J'ai emprunté des métaphores simples à la Gestalt Theorie afin de
montrer que seuls des journalistes peuvent mettre en évidence les structures
élémentaires des fonds spéculatifs, celles du système bancaire, celles des
institutions monétaire, celles des entreprises. En dehors de quelques cercles
d'initiés, seuls des journalistes peuvent établir les liens entre les
principaux acteurs de cette crise.

Ce qui signifie que le journaliste doit accepter de ne plus être un simple
collecteur et se contenter d'énumérer des faits épars sélectionnés non pas en
fonction de leur consistance et de leur portée mais en selon leur ordre
d'arrivée sur les écrans, les plus récents étant réputés les plus importants.
Cette fonction est désormais assumée par les portails et les
agrégateurs.
La fin programmée des ânonneurs de dépêches
Entendre à la radio ou voir sur des chaînes câblées, des hommes et des
femmes incultes ânonner des titres de dépêches dont ils ne comprennent
manifestement pas le sens est un des spectacles les plus affligeants du moment.
L'avènement de l'information continue est une des causes de cette
déqualification de la profession: avant France Info, LCI, et autres I-télé, le
présentateur pouvait être un parfait abruti - il y en avait - mais ce n'était
pas très gênant. L'essentiel de l'information n'était pas dans ses "lancements"
mais dans les interventions des journalistes spécialisés (lesquels rédigeaient
souvent les "lancements" à la place de présentateurs qui avouaient, dans
certains domaines comme l'économie, "ne rien comprendre à tout çà").
Aujourd'hui, l'information n'est souvent composée que de lancements rédigés par
des journalistes dont on peut effectivement se passer dans la vision de Jeff
Jarvis. Dans certaines industries, des métiers sous-qualifiés ont effectivement
été remplacés par des robots.

Les journalistes dont on ne pourra pas se passer seront ceux qui pourront
produire rapidement une analyse des causes et des conséquences d'une crise, ou
d'une catastrophe, ou d'un évènement complexe, en mettant en cohérence les
faits décisifs éparpillés dans le chaos informationnel. Cette analyse, qui peut
et doit comporter des récits, des témoignages, est la base de l'ingénierie de
l'actualité.

La seconde phase de cette ingénierie de l'actualité est la maîtrise des
canaux de diffusion. Dans ce schéma, l'individu consommateur d'information
n'est pas aussi visible que dans le schéma de Jeff Jarvis mais il est au coeur
du dispositif. Le journaliste sait que ses audiences recoivent désormais
l'information par plusieurs vecteurs - radio, journal, téléphone nomade, web,
télévision - et il organise la diffusion de ses contenus pour satisfaire au
mieux les attentes de ses audiences. Un internaute seul face au web organise
peu, ou mal, la réception de l'information et ne reçoit aucune mise en
cohérence des récits qui lui sont généreusement proposés.

Troisième composante de l'ingénierie de l'actualité: la planification de la
diffusion. Contrairement à ce que suggère Jeff Jarvis, une "story" peut avoir
une fin. Il arrive, en effet, qu'une actualité soit recyclée - récupérée et
réinterprétée - par l'Histoire. Ce qui est vrai, c'est que - le consommateur
étant toujours au centre de l'infosphère - les journalistes ne peuvent plus se
permette de sautiller d'un sujet à l'autre au gré des humeurs médiatiques et
des petits arrangements implicites avec les pouvoirs économiques et politiques.
Il faut donc construire une relation neuve avec les consommateurs exigeants
d'information. Pas sur le modèle du courrier des lecteurs ni sur celui des
dérisoires médiations, mais sur la base d'un partenariat qui concerne
l'ensemble du projet éditorial.
Sur ce graphique,les journalistes à gauche et leurs audiences à droite,
collaborent dans la gestion du projet éditorial et dans le contrôle du
processus de production et de diffusion de l'information.

Le journaliste capable de donner du sens au chaos informationnel, de faire émerger la cohérence cachée des évènements complexes doit rendre des comptes à ceux qui lui font confiance. D'ailleurs, plus on est compétent, moins on craint de s'expliquer.

Commentaires
Bonjour, cette analyse me semble assez pertinente, notamment pour tout ce qui relève de la vision globale et le suivi de l'information. Je ne suis par contre pas totalement d'accord avec l'analyse d'évènements ponctuels/exceptionnels/spécialisés.
En effet, vous me semblez (en tant que journaliste, ce serait un tropisme bien normal) négliger quasi-totalement les "citoyens-exerts", qui dans certains domaines permettent une analyse bien plus informée et/ou exempte d'erreurs.
Pour la crise des subprimes, et pour ce qui est du suivi et des analyses, j'ai pour ma part trouvé au moins autant d'informations dans les blogs d'économistes que dans les grands médias qui adoptaient tous plus ou moins le même discours, avec plus ou moins les mêmes avis des mêmes experts "officiels".
Quand à la spécialisation, je pense notamment au domaine juridique ou, hors la journaliste du Monde, on trouve bien plus d'informations pertinentes et de réflexions "juridiques" que dans les articles de la presse, qui en matière de droit ne sont en général jamais avares d'approximations, erreurs, ou de titres grandiloquents pour appater le chaland. A ce titre, les blogs juridiques français (Eolas et Diner's room notamment) sont de redoutables mines d'informations sur l'actualité comparés à la production journalistique.
Sinon, votre blog est passionnant y compris pour les non-journalistes, vous fournissez de très bons moyens de visualiser l'actualité et de mesurer le poids des différentes informations.
Je dois, en effet, prendre en considération votre désaccord sur l'analyse d'évènements ponctuels, exceptionnels, spécialisés.
Le fait que dans de nombreux domaines, des lecteurs-auditeurs-internautes soient mieux préparés que les journalistes à comprendre les informations n'est pas dérangeant. Produire du sens n'implique pas que le journaliste soit un érudit dans tous les domaines mais qu'il ait la capacité de déceler les faits décisifs et d'organiser le système de compréhension.
Nous avons eu, naguère, un fastidieux débat avec les enseignants qui croyaient que les journalistes "voulaient" les remplacer dans la dévolution des savoirs. Quand je parle d'ingénierie de l'actualité, je n'évoque pas les savoirs mais l'aptitude à construire et à inventer des dispositifs qui facilitent la compréhension et la réflexion. Si l'on prend l'exemple de la crise des subprimes, le journaliste ne doit pas essayer d'asséner un savoir qu'il n'a pas mais il peut organiser une présentation des faits à un moment donné telle que même un initié ( Jean-Claude Trichet ou Sam Bernanke) pourrait trouver intérêt à prendre en compte certaines réflexions.
Je ne l'ai pas utilisée dans ma note par crainte de glisser dans la préciosité, mais j'aime beaucoup la notion d'entendement qui associe la perception à la compréhension dans un même processus mental. C'est une notion assez proche de l'intelligence au sens anglo-saxon du mot: comprendre le "renseignement" au moment où il est capté ou chercher le "renseignement" pour perfectionner la compréhension d'une situation.
Je suis comme vous, un adepte des blogs d'experts, que je considère comme de vraies sources d'information et de compréhension et ils font partie de mon "dispositif d'entendement". Il m'a été particulièrement précieux pour compenser la communication de crise indigente de la Société Générale dans l'affaire dite "Kerviel". Mes agrégateurs sont abonnés à plusieurs catégories de blogs d'experts, non journalistes mais souvent universitaires, dans différents domaines comme l'économie, les marchés financiers, le droit, les sciences neurocognitives, la géopolitique, les technologies de la communication.(Merci, soit dit en passant, pour les blogs juridiques que je ne connaissais pas)
Enfin, comment ne pas souscrire à vos remarques sur les approximations journalistiques ...La note que vous commentez est aussi une critique - permanente chez moi - de la sous-culture journalistique. Trop de mes "confrères" sont étonnamment paresseux et souffrent de ce terrifiant handicap mental qu'est le manque de curiosité.
En tant que journaliste, je souhaite n'avoir que des lecteurs, auditeurs, internautes érudits. Ce métier est beaucoup plus passionnant avec des audiences exigeantes qu'avec une masse amorphe de gens qui souffrent d'inforexie et qui, en tant que citoyens, n'ont pas le courage d'essayer de savoir ce qui se passe exactement.