Comment j'évalue l'actualité
Par Alain Joannes le dimanche 6 avril 2008, 17:25 - PRATIQUES PROFESSIONNELLES - Lien permanent
Gagner du temps sur des tâches peu productives afin de consacrer plus de
temps à des tâches créatives. Telle est la raison d’être de mon dispositif
d’évaluation de l’actualité.
Il ne s’agit pas d’un système de collecte passive (alertes, lettres
d’information, fils RSS) et de recherche active (moteurs ou méthodes
particulières). Il s'agit d’une procédure d’observation à partir d'un bricolage
(= agencement personnalisé) d'applications gratuites. Ce dispositif me sert à
hiérarchiser l’information pour en approfondir, éventuellement, certains
éléments.
C’est la séquence heuristique (1) qui inaugure chacune de mes
journées.

Le dispositif comprend trois systèmes à plusieurs composantes, systèmes que
je définis par des métaphores : - Le "radar", à gauche sur le graphique. -
Le "densitomètre", au centre. - Le "scanographe", à droite.
Le "radar" fonctionne comme l’objectif à focale variable d’une
caméra.
Newsmap ] fait
office de grand angle en déployant une vue très large de l’actualité
planétaire. Si un évènement occupe une surface inhabituelle dans le paysage
coloré, l’interface graphique me conduit immédiatement au centre de la
problématique ainsi exhibée. Je peux aussi, dans une approche de sérendipité
(1) c'est-à-dire quand j’ai un peu de temps, me promener de continent en
continent, de pays en pays, baguenauder à travers des thématiques qui ne me
sont pas prioritaires.
Eufeeds resserre le cadrage sur
l’Europe. Cet outil « balaie » 400 sites de presse dans les 27 pays
de l’Union. A raison de 20 titres de dépêches par site web et de 15 titres par
pays, je dispose en quelques dizaines de secondes d’un inventaire exhaustif de
ce qui se raconte sur le continent. Si un titre m’intrigue, je clique et accède
à l’article dans une fenêtre additionnelle qui se ferme dès que la lecture est
terminée.
Newsbrief
focalise sur plusieurs paramètres de l’actualité européenne : évolution
chronologique des principaux sujets traités par les organes d’informations,
explorations thématiques. A cet outil sont associés des applications
d’approfondissement que j’ai présentés dans ma
note du 24 mars 2008.
Wikio propose une vue
globale de l’actualité hexagonale avec, en ce qui me concerne, des plans
rapprochés sur l’économie et la technologique.
Le "densitomètre" mesure le poids spécifique des nouvelles du
jour
JournalismNet
complète Newsmap en me permettant d’aller, dans n’importe quel pays du monde,
voir comment un évènement est traité par les médias locaux. Hier, par exemple,
la situation post-électorale au Zimbabwe formait le plus gros carré coloré de
Newsmap. En trois clics sur JournalismNet m’a donné accès à sept ressources
africaines, dont deux au Zimbabwe, qui suivent cette situation de
près.
NewspaperIndex complète
JournalismNet qui ne m’a pas proposé suffisamment de documentation sur le
Zimbabwe. Je découvre 10 titres dont l’étonnant NewZimbabwe et
le Sunday
Mirror qui traite d’un trafic de diamants, possible arrière plan
intéressant, à creuser, de l'actualité politique.
RefDesk introduit une
diversité de points de vue sur la situation au Zimbabwe. Une centaine de
sources examinent ce pays. Plusieurs de ces sources exploitent les mêmes
dépêches d’agences mais beaucoup ont soit des correspondants ou envoyés
spéciaux sur place, soit des contributions très pointues d’experts spécialistes
de cette région du monde.
Snopes attire mon attention sur les plus
récentes rumeurs et légendes urbaines. Deux d’entre elles concernent la
campagne pour l’élection présidentielle aux Etats-Unis. Un grand nombre
d’assertions sur le Barak Obama sont fausses ou sans intérêt mais
l’interdiction d’accès à la thèse de sociologie de son épouse, Michelle, est
avérée. Cette thèse porte sur la transformation des élites afro-américaines par
les grandes universités comme Princeton ou Harvard.
Le "scanographe" valide les sources
NNDB est une base de données qui contient
30 000 fiches de personnages morts ou vivants. Le profil de Michelle Obama
contient de nombreux liens qui sont autant d’incitations à étudier de plus
près, un jour ou l’autre, le contexte humain du candidat à l’investiture
démocrate. Il ne s’agit pas seulement d’un « Who is who » mondial. Le
site relate et actualiste les publications, les activités des 15 118
personnalités encore en vie ainsi que les autres personnalités ou organisations
avec lesquelles elles ont été ou sont en contact.
Domain Tools n’est utile que si j’ai
un doute sur la source d’information. Je soumets le nom de domaine et en
quelques secondes j’obtiens des données sur l’hébergeur, la date de création,
le nom et parfois l’adresse du propriétaire du site etc…C’est grâce à cet outil
que j’ai pu identifier la personne qui, à partir d'un ordinateur de TF1, essaie
de modifier la
biographie de Patrick Poivre d’Arvor dans Wikipedia.
Ce que m’apporte ce dispositif
Sauf quand une information urgente et complexe requiert le déclenchement
prioritaire et prolongé d’une recherche documentaire, l’utilisation de ce
dispositif dure entre de quinze à trente minute selon le nombre de liens que je
souhaite conserver, et donc classer, en vue d’une investigation ultérieure.
Disons vingt minutes par jour en moyenne.
Cette séquence heuristique (1) me procure d'abord le privilège d’une vision
large et hiérarchisées de l’actualité au moment où je commence mon travail de
journaliste. Je suis immunisé contre l'affligeant réductionnisme des
informations radiophoniques du matin mais aussi contre les biais plus sournois
qui distordent l’actualité: mesquines franchouillardises, mondanités gluantes
(les people), grotesques complaisances, accointances cachées,
connivences et servilités diverses.
Disposant d’une appréciation personnelle du poids spécifique de chaque
information, je suis en mesure de relativiser les emballements médiatiques et
de compenser le conformisme du journalisme à la française.
Ces vingt minutes me préparent, comme une gymnastique cérébrale plutôt
euphorisante, à l’état très particulier (3) de disponibilité mentale qui
favorise le déclenchement de curiosités professionnelles. Je trouve chaque
jour, par sérendipité (2), au moins deux à trois nouveaux « sujets à
creuser ». Par exemple, hier, les enchères clandestines de diamants au
Zimbabwe, la sociologie de Michelle Obama disciple de Bourdieu et les suites
commerciales du séjour de Khadafi en France dans l’exploitation de l’eau et du
pétrole.
Et puis, il y a la douce satisfaction d’entendre la petite phrase hautement
significative qui revient de plus en plus souvent sur France Info :
« Pour en savoir plus, rendez vous sur notre site internet… » Ah
bon ? On apprend plus de choses sur internet que sur une radio
d’information…
1) Heuristique : Méthode qui favorise la découverte de faits, étude des
procédures de découvertes.
2) Serendipité : art de trouver, « par hasard », quelque chose
qu’on ne cherchait pas explicitement.
3) J'analyse dans "Le journalisme à l'ère électronique", cette disponibilité mentale comme une attente d'étonnements qui, grâce au discernement, à la sagacité et à lucidité, mais aussi à l'expérience, permet de capter les singularités et les émergences. Mon dispositif d'évaluation incite à cette demi-heure quotidienne de gymnastique cérébrale.

Commentaires
Passionnant!
Je viens de lire puis relire votre post et de l'envoyer à des amis
Et je vous en remercie. outre votre RSS, je garde cet article précieusement.
De ce post je suis passé à Newsmap (que je redécouvre toujours avec bonheur) et de Newsmap à cet article de Germaine Tillion de 1960 que nous (Pieds Noirs - Français d'Algérie) aurions du lire et relire avant de faire d'autres c....neries.
http://www.lexpress.fr/info/france/...
Voilà du journalisme comme j'en aimerais plus souvent, quelle enquête, quelle analyse!!! Et des articles sur Sétif j'en avais lu qqs uns.
Hommage à Mme Tillion, chapeau bas ou respect comme on dit maintenant.
David