Une dépêche de l'AFP projette la technophobie française sur un site américain de "journalistes en colère"
Par Alain Joannes le jeudi 3 avril 2008, 15:36 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Signalée par Jean-Luc Raymond, formateur hors pair et veilleur avisé (1),
une dépêche AFP reprise par Yahoo évoque le site américain des journalistes en colère. Ce site
aurait pu ouvrir des pistes de réflexions à longue portée. Il ne fait que
montrer le désarroi, parfois rageur en effet mais souvent naïf, de salariés
soumis comme beaucoup d'autres salariés, aux exigences des actionnaires qui
possèdent les entreprises. C'est banal. Les journalistes ne sont pas les seuls
salariés à travailler dans un secteur en difficulté.
Cependant, une présentation fallacieuse du contenu de ce site tente
d'imputer le malaise des journalistes à ...internet.
Voici, en flagrant délit, un exemple de biais journalistique, qui consciemment ou inconsciemment, produit un compte rendu fallacieux.

Le biais est celui que provoque la technophobie des journalistes français.
Il se manifeste dès le titre d'une dépêche de l'Agence France Presse reprise
par le portail
Yahoo France. Je ne sais pas si l'auteur de l'article, signé
Laurent Thomet, a rédigé ce titre ou si sa dépêche en a été affublée par
quelqu'un d'autre à l'AFP ou au sein de Yahoo France.
Quoi qu'il en soit, ce titre est faux.
D'abord parce que le "tout internet" n'existe pas dans le journalisme
actuel, sauf pour quelques tentatives aussi balbutiantes que minoritaires.
L'information "tout internet" est un phantasme, une phobie et, en l'occurrence,
un mensonge.
Ensuite et surtout parce que ni dans le contenu du site des "journalistes en
colère", ni dans l'étude universitaire qui en a été l'élément déclencheur (2),
il n'est question d'internet comme cause principale de la "maladie" du
journalisme et de la colère de ceux qui le pratiquent.
QUATRE CAUSES DE DEMISSIONS
Ancien journaliste, Scott Reinardy, est professeur à la Ball State University, près de Muncie, dans
l'Indiana. Il a mené sur 770 journalistes en activité une
enquête à propos du malaise qu'il a cru déceler au sein de sa
précédente profession.

Dans les conclusions résumées de son travail, "gagner plus" est la première
cause (36%) de démissions envisagées; la seconde (27%) concerne les horaires de
travail (ce qui est LE problème de ce métier depuis qu'il existe); la troisième
(19%) englobe le stress et le surmenage (qui sont des plus anciens
inconvénients de ce métier); la quatrième (13%) est le désir de mener une vie
de famille plus équilibrée.
Internet n'est jamais mentionné comme source de malaise professionnel dans
les conclusions résumées de l'enquête.
J'ai pris la peine de copier et de sauvegarder 756 feuillets Word
qui contiennent les 3322 contributions au site de "journalistes en colère"
entre sa création le 10 février dernier et aujourd"hui, 3 avril. Soumis à une
radiographie rapide de Themereader, cet énorme
corpus ne fait jamais apparaître le web parmi les sujets dominants.

Il est surtout question d'argent et de business. Je n'ai pas encore
affiné la totalité des interventions pour en faire une analyse sémantique
approfondie. Mais, refusant de laisser à un logiciel la responsabilité
d'évaluer, seul, une matière aussi sensible, j'ai lu à ce jour une centaine de
feuillets.

Il y est parfois - pas souvent - question d'internet sous trois aspects: agacement à l'égard de certains blogueurs, mauvaise synchronisation et inégalités de salaires entre les rédactions traditionnelles et les rédactions web, manque de vision d'avenir chez les managers des organes de presse.

UN DEFOULOIR ASSEZ VULGAIRE
Ces réflexions sont ultra-minoritaires par rapport aux revendications
salariales, aux récriminations contre les petits chefs ineptes et contre les
hiérarchies médiocres, les dénonciation de patrons et d'actionnaires qui
veulent une information au rabais afin de réaliser le maximum de
profits.
Autrement dit, il n'est jamais question de "tout internet". Les problèmes liés à l'influence du web dans les pratiques professionnelles sont évoqués en quantités infinitésimales.

Car l'essentiel du site relève du défouloir, assez vulgaire et pauvre en
arguments pertinents. Le site des "journalistes en colère" accepte énormément
de contributions émanant de... non-journalistes, dont certains publient de
longs poèmes. Il publie sans filtrage les aigreurs de lecteurs conservateurs
qui, dans le contexte de la campagne pour l'élection présidentielle de
novembre, accusent les journalistes américains d'être "de gauche".
Du coup, la question intéressante est de savoir pourquoi, surmontée d'un
titre mensonger, la dépêche de l'AFP déforme à ce point le contenu du site
ainsi que l'étude universitaire.
Une première réponse possible est que le journaliste de l'AFP n'a retenu que ce
qui le perturbe, lui.
Deuxième explication, plus convaincante: reflet du journalisme à la française, qui est viscéralement technophobique, l'auteur de l'article s'adresse, en fait, à ses collègues franchouillards avec un titre et un contenu qui sont faux mais qui devraient les "interpeller" dans leur vécu, voire dans leur ressenti frissonnant de frayeurs corporatistes.

Au-delà des médiocrités hexagonales, le site angryjournalist.com
aurait pu être une bonne idée si tous les contributeurs avaient le courage
d'élever le débat. Trop de vétilles. Si, faute de pouvoir se faire connaître
pour éviter le licenciement, ils étaient au moins validés par l'animateur du
site. Si enfin, les problèmes soulevés étaient classés en quelques catégories
pertinentes.
On devine de réels sujets de préoccupations dans ce magma assez vulgaire de
déceptions, plaintes, frustrations, craintes diffuses, gémissements et autres
courroux plus ou moins recevables.
Il se confirme notamment que les patrons de presse ont bien, pour la
plupart, l'intention d'exploiter les technologies électroniques afin de faire
baisser les coûts au détriment de la qualité de l'information et des
journalistes.
Mais, si les journalistes voulaient bien s'emparer, eux, de ces outils pour
gérer eux-même les transformations de leur métier... C'est parce qu'ils
refusent majoritairement de le faire, notamment en France, que les patrons ont
le champ libre.
VRAI SUJET, FAUSSE INFORMATION, SITE STERILE
Il est évident que le malaise des journalistes américains est celui d'une
période de transition qui cumule tous les inconvénients: contrainte du temps
réel avec internet mais nécessité de l'approfondissement pour les articles
imprimés.
Là encore, si les journalistes voulaient bien se prendre en mains et
réorganiser eux-mêmes leur manière de travailler, y compris en exigeant le
co-pilotage de la mise en place des rédactions intégrées, la double contrainte
de la période transitoire serait plus supportable.
Questions décisives. Dommage qu'une dépêche malhonnête renvoie à un site exutoire qui n'apportera jamais de réponses.

1) Le blog de Jean-Luc
Raymond
2) Conclusions
résumées de l'étude du professeur Scott Reinardy.
