Signalée par Jean-Luc Raymond, formateur hors pair et veilleur avisé (1), une dépêche AFP reprise par Yahoo évoque le site américain des journalistes en colère. Ce site aurait pu ouvrir des pistes de réflexions à longue portée. Il ne fait que montrer le désarroi, parfois rageur en effet mais souvent naïf, de salariés soumis comme beaucoup d'autres salariés, aux exigences des actionnaires qui possèdent les entreprises. C'est banal. Les journalistes ne sont pas les seuls salariés à travailler dans un secteur en difficulté.

Cependant, une présentation fallacieuse du contenu de ce site tente d'imputer le malaise des journalistes à ...internet.

Voici, en flagrant délit, un exemple de biais journalistique, qui consciemment ou inconsciemment, produit un compte rendu fallacieux.

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Le biais est celui que provoque la technophobie des journalistes français. Il se manifeste dès le titre d'une dépêche de l'Agence France Presse reprise par le portail Yahoo France. Je ne sais pas si l'auteur de l'article, signé Laurent Thomet, a rédigé ce titre ou si sa dépêche en a été affublée par quelqu'un d'autre à l'AFP ou au sein de Yahoo France.

Quoi qu'il en soit, ce titre est faux.

D'abord parce que le "tout internet" n'existe pas dans le journalisme actuel, sauf pour quelques tentatives aussi balbutiantes que minoritaires. L'information "tout internet" est un phantasme, une phobie et, en l'occurrence, un mensonge.

Ensuite et surtout parce que ni dans le contenu du site des "journalistes en colère", ni dans l'étude universitaire qui en a été l'élément déclencheur (2), il n'est question d'internet comme cause principale de la "maladie" du journalisme et de la colère de ceux qui le pratiquent.

QUATRE CAUSES DE DEMISSIONS

Ancien journaliste, Scott Reinardy, est professeur à la Ball State University, près de Muncie, dans l'Indiana. Il a mené sur 770 journalistes en activité une enquête à propos du malaise qu'il a cru déceler au sein de sa précédente profession.
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Dans les conclusions résumées de son travail, "gagner plus" est la première cause (36%) de démissions envisagées; la seconde (27%) concerne les horaires de travail (ce qui est LE problème de ce métier depuis qu'il existe); la troisième (19%) englobe le stress et le surmenage (qui sont des plus anciens inconvénients de ce métier); la quatrième (13%) est le désir de mener une vie de famille plus équilibrée.

Internet n'est jamais mentionné comme source de malaise professionnel dans les conclusions résumées de l'enquête.

J'ai pris la peine de copier et de sauvegarder 756 feuillets Word qui contiennent les 3322 contributions au site de "journalistes en colère" entre sa création le 10 février dernier et aujourd"hui, 3 avril. Soumis à une radiographie rapide de Themereader, cet énorme corpus ne fait jamais apparaître le web parmi les sujets dominants.

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Il est surtout question d'argent et de business. Je n'ai pas encore affiné la totalité des interventions pour en faire une analyse sémantique approfondie. Mais, refusant de laisser à un logiciel la responsabilité d'évaluer, seul, une matière aussi sensible, j'ai lu à ce jour une centaine de feuillets.

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Il y est parfois - pas souvent - question d'internet sous trois aspects: agacement à l'égard de certains blogueurs, mauvaise synchronisation et inégalités de salaires entre les rédactions traditionnelles et les rédactions web, manque de vision d'avenir chez les managers des organes de presse.

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UN DEFOULOIR ASSEZ VULGAIRE

Ces réflexions sont ultra-minoritaires par rapport aux revendications salariales, aux récriminations contre les petits chefs ineptes et contre les hiérarchies médiocres, les dénonciation de patrons et d'actionnaires qui veulent une information au rabais afin de réaliser le maximum de profits.

Autrement dit, il n'est jamais question de "tout internet". Les problèmes liés à l'influence du web dans les pratiques professionnelles sont évoqués en quantités infinitésimales.

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Car l'essentiel du site relève du défouloir, assez vulgaire et pauvre en arguments pertinents. Le site des "journalistes en colère" accepte énormément de contributions émanant de... non-journalistes, dont certains publient de longs poèmes. Il publie sans filtrage les aigreurs de lecteurs conservateurs qui, dans le contexte de la campagne pour l'élection présidentielle de novembre, accusent les journalistes américains d'être "de gauche".

Du coup, la question intéressante est de savoir pourquoi, surmontée d'un titre mensonger, la dépêche de l'AFP déforme à ce point le contenu du site ainsi que l'étude universitaire.
Une première réponse possible est que le journaliste de l'AFP n'a retenu que ce qui le perturbe, lui.

Deuxième explication, plus convaincante: reflet du journalisme à la française, qui est viscéralement technophobique, l'auteur de l'article s'adresse, en fait, à ses collègues franchouillards avec un titre et un contenu qui sont faux mais qui devraient les "interpeller" dans leur vécu, voire dans leur ressenti frissonnant de frayeurs corporatistes.

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Au-delà des médiocrités hexagonales, le site angryjournalist.com aurait pu être une bonne idée si tous les contributeurs avaient le courage d'élever le débat. Trop de vétilles. Si, faute de pouvoir se faire connaître pour éviter le licenciement, ils étaient au moins validés par l'animateur du site. Si enfin, les problèmes soulevés étaient classés en quelques catégories pertinentes.

On devine de réels sujets de préoccupations dans ce magma assez vulgaire de déceptions, plaintes, frustrations, craintes diffuses, gémissements et autres courroux plus ou moins recevables.

Il se confirme notamment que les patrons de presse ont bien, pour la plupart, l'intention d'exploiter les technologies électroniques afin de faire baisser les coûts au détriment de la qualité de l'information et des journalistes.
Mais, si les journalistes voulaient bien s'emparer, eux, de ces outils pour gérer eux-même les transformations de leur métier... C'est parce qu'ils refusent majoritairement de le faire, notamment en France, que les patrons ont le champ libre.

VRAI SUJET, FAUSSE INFORMATION, SITE STERILE

Il est évident que le malaise des journalistes américains est celui d'une période de transition qui cumule tous les inconvénients: contrainte du temps réel avec internet mais nécessité de l'approfondissement pour les articles imprimés.
Là encore, si les journalistes voulaient bien se prendre en mains et réorganiser eux-mêmes leur manière de travailler, y compris en exigeant le co-pilotage de la mise en place des rédactions intégrées, la double contrainte de la période transitoire serait plus supportable.

Questions décisives. Dommage qu'une dépêche malhonnête renvoie à un site exutoire qui n'apportera jamais de réponses.

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1) Le blog de Jean-Luc Raymond

2) Conclusions résumées de l'étude du professeur Scott Reinardy.

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