Brèches en vue dans la protection des sources
Par Alain Joannes le dimanche 30 mars 2008, 21:34 - DEFIS ACTUELS - Lien permanent
Le projet de loi sur la protection des sources comporte des exceptions qui
permettront à la puissance publique de transgresser le secret officiellement
accordé aux journalistes:
- « la nature et la particulière gravité d’un crime ou d’un délit
»
- « les nécessités des investigations judiciaires.»
Il s’agit dans les deux cas de notions tellement élastiques qu’elles
recouvrent toutes les subjectivités et annulent, en fait, toutes les autres
dispositions. En outre, comme l’ont fait remarquer Hervé Chabalier et Me
William Bourdon dans une tribune libre du « Monde » daté du 26 mars
2008, rien n’est dit sur la possibilité d’identifier directement les
informateurs sans rien demander aux journalistes. Or si les informateurs sont
identifiés à l'insu de leur contact, la protection des sources devient purement
formelle.
Compte tenu des notions subjectives et de la possibilité d’identifier
directement les informateurs, la violation légale du secret des sources
journalistiques sera facilitée par un nouveau dispositif de surveillance
électronique.
Il s’agit d’une puissante centrale d’écoute qui sera installée au ministère
de la Justice et qui sera capable de traiter, "à un rythme industriel", tout ce
qui passe dans les réseaux: conversations téléphoniques, SMS, courriels,
fichiers de sons et d’images. Le cahier des charges précise que les rapports
d’interception devront comporter la date, l’heure ainsi que la géolocalisation
des émetteurs de messages. La gestation de cette plateforme a été confiée au
groupe Solucom.
Le fait que l’entrée en vigueur d’une loi de protection pleine de brèches
coïncide avec le lancement d’un dispositif extrêmement puissant ne signifie pas
que les pouvoirs publics ont l’intention explicite d’espionner les
journalistes. Cette « coïncidence » signifie que, grâce à une loi
ambiguë exploitée par un système d'écoutes perfectionné, le secret des sources
sera plus accessible qu’il l’est actuellement.

Or il n’y a pas d’exemple que les exceptions à une loi ou à un règlement ne
soient pas rapidement transformées en comportements nocifs quand les
technologies le permettent. C’est vrai dans la vie publique des scandales qui
éclaboussent les élites, comme le financement des partis politiques. C’est vrai
aujourd’hui dans la sphère financière des produits dérivés dont la
sophistication échappe à toute régulation.
Aux journalistes technophobes qui ricaneraient à l’idée que les réseaux
facilitent la surveillance de l’information, rappelons que chaque rédaction
digne d’intérêt pour le pouvoir dispose d’au moins un informateur des RG et que
cette infiltration des organes de presse par la police n’a pas empêché un
président de la République de faire procéder à des écoutes illégales.
Avec le dispositif légal et la technologique qui se mettent en place, la puissance publique sera plus "enveloppante".
SOURCE: "Le Figaro"
