Vaccinations contre l'intox
Par Alain Joannes le dimanche 16 mars 2008, 16:42 - OUTILS D'ANALYSE - Lien permanent
Il n'existe pas de logiciel d'aide
au discernement. Tant mieux dans la mesure où cette lacune oblige le(s)
cerveau(x) (1) à élaborer une méthode susceptible de prémunir
les journalistes contre la bêtise, l'irrationalisme, la fourberie mentale, la
propagande, la manipulation.
Le "Petit cours d'autodéfense intellectuelle", de Normand Baillargeon (2)
peut constituer l'un des piliers d'une méthode de discernement. D'abord, parce
que ce livre tonique prône le recul réflexif, la pensée critique et
l'autodéfense intellectuelle.
Ce devoir de vigilance pose un sérieux problème au journaliste de
l'ère électronique, ère qui se caractérise par la profusion et l'instantanéité.
Le journaliste doit prendre le temps de construire et d'étayer sa pensée
critique et il doit, en outre, intégrer en permanence les éléments nécessaires
à un vrai "recul réflexif"; d'où l'idée (1) d'un wiki ou/et d'une application
d'aide au discernement journalistique.
Ensuite, parce que ce livre énumère les outils du scepticisme nécessaire au
journalisme. Par exemple, le kit de détection des dérapages perceptifs et
conceptuels mis au point par l'astronome Carl Sagan.
Enfin, parce que même s'il est idéologiquement orienté, le travail de
Normand Baillargeon est intellectuellement honnête.
Ce travail commence par un inventaire des pièges du langage. Les plus
redoutables pour les journalistes sont les moins évidents. Les euphémismes, par
exemple, servent "à masquer ou à minorer des idées désagréables" en les
affublant de mots aux connotations moins négatives.

Un tableau énumère,dans la colonne de gauche, les vocables les plus proches
de la réalité d'un conflit armé et ,dans la colonne de droite, leurs
euphémismes les plus fréquemment utilisés pour induire les journalistes et
leurs audiences en erreur. Sont disséqués de la même manière les "vertus" de
l'imprécision, des généralisations hâtives et les fausses analogies, le jargon
des pseudo-experts, les distorsions cachées dans les argumentations trop
logiques.

Un autre chapitre, salutaire, est consacré au "terrorisme mathématique" qui
utilise le prestige de la science et le fétichisme des chiffres - notamment en
économie - pour embrouiller les journalistes et tromper l'opinion. Avant même
les grossières erreurs d'interprétation facilitées par la méconnaissance des
lois de la statistique, les exemples de falsifications pullulent dans les
affirmations des entreprises et des politiciens. Cette intoxication permanente
se répand grâce à la presse parce que les journalistes n'ont pas acquis le
réflexe de se poser systématiquement quatre questions quand ils ont des données
chiffrées à traiter: qui produit ces données ? dans quel but ? selon
quelle méthode ? avec quelles définitions ?
Une blague résume ces manipulations banalisées: un comptable est embauché
par une grande entreprise parce qu'à la question "Combien font deux et deux ?",
il a su répondre: "Combien voulez-vous que çà fasse ?

Il est devenu évident, par exemple, que les sondages fonctionnent comme des instruments de manipulation parce que les journalistes politiques, passablement paresseux, ne savent ni comment ils sont faits, ni comment les analyser. Ce qui permet aux sondeurs d'orienter l'attention des journalistes dans des directions précises et de téléguider assez facilement l'agenda médiatique. C'est à dire les informations que les audiences recevront.

La seconde partie englobe les croyances, la science et les médias. Là
encore, le journalisme est directement concerné avec, notamment, l'altération
des témoignages par la mésinformation. C'est d'abord "le caractère
construit des souvenirs et l'influence que les attentes, désirs et croyances
peuvent avoir sur eux." C'est ensuite la possibilité de donner de l'information
aux témoins sans qu'ils s'en aperçoivent. (3) Les dissonances cognitives, les
prophéties autoréalisatrices, les méfaits de la soumission à l'autorité et au
conformisme sont autant de perversions qui menacent le métier d'informer. D'où
le puissant remède proposé: la critique des médias formule trente
recommandations pour renforcer et entretenir la vigilance citoyenne.

Les mots et leurs pièges cachés, les chiffres et leurs illusions, les croyances déguisées en raisonnements, le fonctionnement des médias: quatre angles possibles pour construire une méthode de discernement à l'usage des journalistes. Méthode appuyée sur des sites et blogs salutaires, tels que ceux-ci, cités dans le livre de Normand Baillargeon:
Risques de la visualisation d'informations quantitatives
1) Si d'autres cerveaux veulent se joindre au mien pour élaborer une méthode
de discernement, dans un wiki, ou en développant une application à l'intention
des journalistes, ils sont les bienvenus.
2) Editions Lux
2005, 2006
3) La revue Sciences Humaines N°192 d'avril 2008 publie un entretien sur la mémoire menteuse avec la psychologue américaine Elizabeth Loftus.
