Sur Arte, le web donne de la profondeur à la télévision
Par Alain Joannes le mardi 11 mars 2008, 18:20 - COMMUNICATION INTERACTIVE - Lien permanent
Feuilletant les programmes de télévision en espérant y trouver autre chose
que les macérations habituelles, j'ai eu la surprise de lire ceci:
"Hallucinant" signifie, selon le dictionnaire Hachette, "très étonnant, d'une
grande puissance évocatrice." Le web est accessible depuis quinze ans. Il est
utilisé par les journalistes anglo-saxons comme un outil de travail somme toute
banal depuis 1995 au moins (1).
Voici qu' en 2008, une journaliste "hallucine" sur le potentiel informatif
du réseau.
Elle est lauréate du prix Albert-Londres 1995 et son enquête sur la firme
Monsanto a été diffusée ce mardi soir sur Arte.
Nous sommes bien en France. Pays dans lequel une majorité de journalistes
considère le web comme un "moulin à rumeurs". Un "café du commerce" planétaire
dont une chaîne câblée extrait les sordides pitreries de Paris Hilton et de
Britney Spear pour en faire de "l'info qui pétille, coco". Un espace sans
consistance où un parangon du journalisme d'investigation diffuse le contenu
d'un SMS qu'il n'a pas vu.
J'ai quand même voulu savoir ce que Marie-Monique Robin considère comme
"hallucinant" dans les contenus du web.
Une enquête impossible sans internet
"C'est la première fois que je construis toute une enquête sur la seule
base d'internet", déclare-t-elle à Télérama, '
'"j'y ai consacré des journées et des
nuits, hallucinée de voir à quel point toutes les informations sont là, à
commencer par une masse de documents déclassifiés mis en ligne à l'issue des
procès engagés contre Monsanto."Au supplément "Radio-Télévision" du
"Monde, elle ajoute: "J'ai téléchargé et analysé 2 gigas de documents
écrits."
L'histoire du journalisme à la française retiendra qu'en mars 2008, une
irrécusable journaliste de terrain, réalisatrice de plusieurs chefs d'oeuvre du
documentaire et titulaire de la plus prestigieuse des récompenses
professionnelles considère le web comme une source d'information
fiable.
En réalité, au fur et à mesure qu'Arte diffusait l'extraordinaire travail de Marie-Monique Robin, il devenait évident qu'une enquête d'une telle qualité n'aurait pas été possible sans internet. Les données disponibles sur le Réseau structurent le reportage selon une arborescence à plusieurs dimensions. D'abord dans l'espace vers les sources, les acteurs, les témoins; d'ailleurs, détail symptomatique au niveau de la construction et du montage, chaque fois que la réalisatrice cliquait sur un lien hypertexte, cette action se matérialisait par un travelling voiture vers une ferme de l'Iowa, vers San-Francisco, en Norvège, en Inde...Mise en perspective dans la durée aussi, car le web se révèle une fois de plus dans un dossier aussi complexe comme une miraculeuse mémoire qui regorge d'informations oubliées ou cachées.
Quatre autres utilisations décisives du web
Marie-Monique Robin adopte, en fait, une approche parfaitement adaptée de
l'outil web. Dans un entretien
diffusé sur le site d'Arte TV, elle énonce quatre options
cruciales:
1 - Les téléspectateurs peuvent poursuivre l'enquête: il leur suffit de
renoncer à leur passivité et à devenir actifs en se transformant en
internautes. C'est un gage de crédibilité pour les journalistes qui donnent
leurs sources à leurs audiences afin qu'elles puissent juger "sur
pièces".
2 - Certains aspects de l'enquête sont un peu compliqués; c'est le cas, en
effet, des mécanismes biochimiques qui produisent les OGM. Il y avait quelques
images de synthèse dans le reportage mais c'est dans les documents mis en ligne
que résident les explications les plus convaincantes. Peut-être aussi dans le
livre.
3 - C'est une manière pour la journaliste de se protéger contre
Monsanto.
4 - Elle utilise un outil d'identification des adresses IP pour vérifier ses sources. Elle prouve ainsi que les tentatives de disqualification scientifique des savants hostiles aux OGM sont parties d'ordinateurs localisés chez Monsanto ou au sein d'une filiale de Monsanto.
Ces options se concrétisent remarquablement dans le déploiement
informationnel effectué autour du film de Marie-Monique Robin.
Il y a d'abord le superbe dossier du
site Arte-TV: des
contenus riches et diversifiés bien structurés avec une ergonomie qui incite à
naviguer dans les blocs de données textuelles, photographiques ou en vidéo.
S'ajoutent à cette matière informative un forum, un espace chat, des
liens vers le
DVD et le
livre.
Précisément, avant le film il y a le livre et après la diffusion télévisée,
il y a le DVD et surtout le
site et le
blog. C'est sur le site que l'on trouve la documentation la plus
dense, la plus intéressante, quant au fond du problème traité. Le blog de la
journaliste remplit parfaitement sa fonction de lien avec les audiences -
lecteurs, téléspectateurs et internautes - auxquelles sont proposés les
arguments et la passion de l'enquêtrice.

Résumons: un livre, une soirée télévisée avec un film et un débat, un DVD,
deux sites de référence ( celui d'Arte et Combat-Monsanto ), un forum, un
chat, un blog, des liens. C'est du rich media presque parfait.
Presque, parce qu'il y manque des graphiques et animations didactiques,
notamment dans la dimension scientifique du problème des OGM.
L'acuité et la profondeur
C'est superbe grâce au web. Parce que si la télévision souligne l'acuité du
regard de Marie-Monique Robin, le web confère au sujet une profondeur que même
le livre ne peut lui apporter.
L'enquête de Marie-Monique Robin pourra être regardée pendant plusieurs jours après sa diffusion télévisée sur le site Arte-TV.com. A voir absolument: modèle définitif de journalisme d'investigation.
1) En décembre1994, abonné à Compuserve et navigant péniblement sur Mosaïc, j'ai reçu du professeur James Fishkin toute la documentation sur les sondages participatifs qu'il mettai au point à l'Université d'Austin (Texas). Cette nouvelle manière de mesurer l'évolution de l'opinion a été découverte par le journal "Le Monde", treize ans plus tard, le 18 octobre 2007. En 1994, la chaîne de télévision LCI pour laquelle je travaillais en tant que journaliste politique avait rejeté l'information parce qu'elle venait d'internet.


Commentaires
Christian Salmon, l'auteur de Storytelling, a fait un constat identique dans son livre :
"nous bénéficions aujourd'hui, grâce à Internet, d'une information abondante, inaccessible dix ans plus tôt" (...) C'est d'abord grâce au Web que j'ai pu conduire mon enquête, en appliquant un regard critique à l'incroyable diversité de ses ressources documentaires" (p. 17 du livre)
Mais nous sommes très loin de la profondeur que vous décrivez dans le cas de l'enquête de Marie-Monique Robin
Aux deux remarques de Christian Salmon, qui portent sur l'abondance des ressources et sur leur actualisation, j'ajoute un point capital et encore sous-exploité: la mémoire universelle. On trouve désormais sur le web des documents archivés qui sont absolument nécessaires à la compréhension de ce qui se passe aujourd'hui.
Avant internet, ces documents étaient inaccessibles pour une raison simple: on ne savait même pas qu'ils existaient et, si on en connaissait l'existence, il était difficile de les obtenir; cela prenait du temps; seuls les historiens avaient intérêt à consacrer cette énergie et ce temps à exploiter de précieux documents.
Aujourd'hui - et cette remarque annihile les récriminations technophobes sur le "manque de recul" - le journaliste peut, plus que jamais, travailler en "historien du présent" dans la mesure où il veut bien faire l'effort de mettre les faits en perspectives. Cet effort peut s'appliquer, par exemple, dans l'actualité hexagonale aux discours des présidents de la République dont les discours économiques et sociaux de Nicolas Sarkozy, tous disponibles et rapidement exploitables. Cet effort peut également s'appliquer aux agissements de Karl Rove, l'ancien stratégiste de George W.Bush, non seulement aux côtés de l'actuel président des Etats-Unis mais depuis Richard Nixon. En partant du très récent cas de transmission interhumaine du virus H5N1, en Chine, le journaliste "historien du présent" (producteur de sens) peut retrouver d'étonnantes archives sur la préhistoire de ce virus dans le contexte des préparatifs de guerre bactériologique entre les Etats-Unis et l'URSS, comment ses composantes chimiques ont été récupérées sur des victimes de la grande épidémie de 1917 en Alaska pour être modélisées sur des ordinateurs militaires puis civils.
"Storytelling" - un de mes livre-outils de chevet - est la preuve palpable et stimulante que le web est plus une moyen de démystification et de démythification que le "moulin à rumeurs" décrit par les technophobes.
L'admirable travail de Marie-Monique Robin résulte - outre le talent de la journaliste documentariste - de la fusion entre deux dimensions du web : profusion et mémorisation.
Si, dans le cas du livre de Christian Salmon et dans le cas du reportage - désormais en DVD - de Marie-Monique Robin vous utilisez de manière intelligente la mémoire, l'abondance et la réactivité ( vitesse d'actualisation) du web, le résultat est une capacité sans précédent historique de dévoilements.