Feuilletant les programmes de télévision en espérant y trouver autre chose que les macérations habituelles, j'ai eu la surprise de lire ceci:

Monsanto__web_hallucinant.jpg "Hallucinant" signifie, selon le dictionnaire Hachette, "très étonnant, d'une grande puissance évocatrice." Le web est accessible depuis quinze ans. Il est utilisé par les journalistes anglo-saxons comme un outil de travail somme toute banal depuis 1995 au moins (1).

Voici qu' en 2008, une journaliste "hallucine" sur le potentiel informatif du réseau.

Elle est lauréate du prix Albert-Londres 1995 et son enquête sur la firme Monsanto a été diffusée ce mardi soir sur Arte.

Nous sommes bien en France. Pays dans lequel une majorité de journalistes considère le web comme un "moulin à rumeurs". Un "café du commerce" planétaire dont une chaîne câblée extrait les sordides pitreries de Paris Hilton et de Britney Spear pour en faire de "l'info qui pétille, coco". Un espace sans consistance où un parangon du journalisme d'investigation diffuse le contenu d'un SMS qu'il n'a pas vu.

J'ai quand même voulu savoir ce que Marie-Monique Robin considère comme "hallucinant" dans les contenus du web.

Une enquête impossible sans internet

"C'est la première fois que je construis toute une enquête sur la seule base d'internet", déclare-t-elle à Télérama, 'Monsanto_bande_annonce_noir_et_blanc_2.jpg'"j'y ai consacré des journées et des nuits, hallucinée de voir à quel point toutes les informations sont là, à commencer par une masse de documents déclassifiés mis en ligne à l'issue des procès engagés contre Monsanto."Au supplément "Radio-Télévision" du "Monde, elle ajoute: "J'ai téléchargé et analysé 2 gigas de documents écrits."

L'histoire du journalisme à la française retiendra qu'en mars 2008, une irrécusable journaliste de terrain, réalisatrice de plusieurs chefs d'oeuvre du documentaire et titulaire de la plus prestigieuse des récompenses professionnelles considère le web comme une source d'information fiable.

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En réalité, au fur et à mesure qu'Arte diffusait l'extraordinaire travail de Marie-Monique Robin, il devenait évident qu'une enquête d'une telle qualité n'aurait pas été possible sans internet. Les données disponibles sur le Réseau structurent le reportage selon une arborescence à plusieurs dimensions. D'abord dans l'espace vers les sources, les acteurs, les témoins; d'ailleurs, détail symptomatique au niveau de la construction et du montage, chaque fois que la réalisatrice cliquait sur un lien hypertexte, cette action se matérialisait par un travelling voiture vers une ferme de l'Iowa, vers San-Francisco, en Norvège, en Inde...Mise en perspective dans la durée aussi, car le web se révèle une fois de plus dans un dossier aussi complexe comme une miraculeuse mémoire qui regorge d'informations oubliées ou cachées.

Quatre autres utilisations décisives du web

Marie-Monique Robin adopte, en fait, une approche parfaitement adaptée de l'outil web. Dans un entretien diffusé sur le site d'Arte TV, elle énonce quatre options cruciales:

1 - Les téléspectateurs peuvent poursuivre l'enquête: il leur suffit de renoncer à leur passivité et à devenir actifs en se transformant en internautes. C'est un gage de crédibilité pour les journalistes qui donnent leurs sources à leurs audiences afin qu'elles puissent juger "sur pièces".

2 - Certains aspects de l'enquête sont un peu compliqués; c'est le cas, en effet, des mécanismes biochimiques qui produisent les OGM. Il y avait quelques images de synthèse dans le reportage mais c'est dans les documents mis en ligne que résident les explications les plus convaincantes. Peut-être aussi dans le livre.

3 - C'est une manière pour la journaliste de se protéger contre Monsanto.

4 - Elle utilise un outil d'identification des adresses IP pour vérifier ses sources. Elle prouve ainsi que les tentatives de disqualification scientifique des savants hostiles aux OGM sont parties d'ordinateurs localisés chez Monsanto ou au sein d'une filiale de Monsanto.

Ces options se concrétisent remarquablement dans le déploiement informationnel effectué autour du film de Marie-Monique Robin.

Monsanto_couleurs.jpgIl y a d'abord le superbe dossier du site Arte-TV: des contenus riches et diversifiés bien structurés avec une ergonomie qui incite à naviguer dans les blocs de données textuelles, photographiques ou en vidéo. S'ajoutent à cette matière informative un forum, un espace chat, des liens vers le DVD et le livre.

Précisément, avant le film il y a le livre et après la diffusion télévisée, il y a le DVD et surtout le site et le blog. C'est sur le site que l'on trouve la documentation la plus dense, la plus intéressante, quant au fond du problème traité. Le blog de la journaliste remplit parfaitement sa fonction de lien avec les audiences - lecteurs, téléspectateurs et internautes - auxquelles sont proposés les arguments et la passion de l'enquêtrice.

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Résumons: un livre, une soirée télévisée avec un film et un débat, un DVD, deux sites de référence ( celui d'Arte et Combat-Monsanto ), un forum, un chat, un blog, des liens. C'est du rich media presque parfait. Presque, parce qu'il y manque des graphiques et animations didactiques, notamment dans la dimension scientifique du problème des OGM.

L'acuité et la profondeur

C'est superbe grâce au web. Parce que si la télévision souligne l'acuité du regard de Marie-Monique Robin, le web confère au sujet une profondeur que même le livre ne peut lui apporter.

L'enquête de Marie-Monique Robin pourra être regardée pendant plusieurs jours après sa diffusion télévisée sur le site Arte-TV.com. A voir absolument: modèle définitif de journalisme d'investigation.

LIEN PERMANENT

1) En décembre1994, abonné à Compuserve et navigant péniblement sur Mosaïc, j'ai reçu du professeur James Fishkin toute la documentation sur les sondages participatifs qu'il mettai au point à l'Université d'Austin (Texas). Cette nouvelle manière de mesurer l'évolution de l'opinion a été découverte par le journal "Le Monde", treize ans plus tard, le 18 octobre 2007. En 1994, la chaîne de télévision LCI pour laquelle je travaillais en tant que journaliste politique avait rejeté l'information parce qu'elle venait d'internet.