Il y a plusieurs manières d'envisager le métier de journaliste: attendre que "tombent" les dépêches de l'AFP, balancer un scoop à propos d'un SMS qu'on n'a pas vu, qu'on n'a pas lu mais dont on a entendu parler (1), accroître le discrédit de la profession en produisant un oxymoron de cinquante-deux minutes (2) ou aller voir l'envers du décor.

Ce que fait, magistralement, le site Webreportage du magazine Geo.

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Les promoteurs du transjournalisme n'avaient pas prévu que le président français serait en visite officielle en Afrique du Sud au moment de la mise en ligne de leur reportage sur Johannesbourg. Et voilà que Matilde Saljougui dévoile un arrière-plan permanent mais insoupçonné de cette fugace actualité: spéculation immobilière, expulsions, ségrégation économique, violence latente. Un reportage comme celui-là ne se raconte pas dans un billet: il s'explore en suivant l'arborescence du site.

Au premier niveau, deux enquêtes qui se complètent: d'abord la rénovation du centre ville, ensuite les victimes de cette rénovation. La manière de filmer mérite qu'on s'y arrête: les points de vue, angles, cadrages, mouvements de caméscope sont toujours justifiés, c'est à dire honnêtes. "Caméra cachée", oui mais pas pour produire un effet "attention enquête à risques, mon bon monsieur, nous faisons un métier héroïque". Caméra cachée uniquement quand c'est la seule manière de montrer une scène intéressante. Pas de plans "crapuleux" - caméra au ras du sol, zooms et panos artificiels - qu'affectionne le "journalisme à l'estomac" dans certaines émissions télévisées. Peut-être parce qu'elle anticipe sur les conditions de visualisation sur le web, Mathilde Saljougui montre ce qu'il faut voir sans en rajouter dans le sensationnel. Sans "se la jouer" comme le font les kakous du caméscope.

Geo_Johanenesbourg_menu.jpgA droite de l'écran principal, un menu énumère les cinq autres manières d'aborder le sujet.
Les compléments d'information sont de courtes séquences qui auraient peut-être pu figurer dans le reportage, mais qui ne méritent pas de finir dans un chutier. Les journalistes de Geo en ont fait des angles contigus qui éclairent le sujet principal sans l'alourdir en redondances. Exemple de savoir-faire au niveau du montage, c'est à dire des choix cruciaux: à côté du reportage consacré aux expulsés majoritairement de race noire, le témoignage d'un Blanc pauvre. Dans le reportage, cette séquence aurait été ressentie comme une digression; en complément d'information, elle montre qu'il s'agit bien d'une ségrégation économique. On trouve dans les pièces à conviction des documents qui justifient et crédibilisent les approches choisies par la rédaction de Géo.

Comme son nom l'indique, le making off Geo_Johannesbourg_gun_dans_car.jpg fournit de précieuses indications sur les conditions dans lesquelles le reportage a été réalisé.
Location auprès d'une agence spécialisée d'une voiture délabrée que personne n'aurait l'idée de voler.
Vérification dans le sous-sol d'un parking du bon fonctionnement de la culasse d'un adorable Uzi 9 mm, sorte d'assurance-vie pendant les déplacements nocturnes.
Mise en évidence, à l'avant de ladite voiture délabrée, d'un autre argument de dissuasion pendant la traversée d'une rue glauque.

Les témoignages donnent lieu à un création cartographique. Dans certains quartiers de la ville, des "gif" animés indiquent - flèches jaunes sur cette capture d'écran - les endroits de la ville où ont été enregistrées de très courtes séquences, quelques dizaines de secondes, généralement en plans serrés, qui se justifient par l'authenticité et la "présence" des personnages autant que par la force de leurs propos.

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Enfin, une sélection web propose quelques points de départs avec des contenus susceptibles de compléter les reportages, leur cartographie, leurs compléments en video, les pièces à conviction, les témoignages et le making off. Les versions intégrales de certains documents sont proposées en PDF, ce qui permet éventuellement de la imprimer.

Geo_Johannesbourg_charte_rich_media_2.jpgCette conception et cette pratique du journalisme sur le web s'inscrivent, évidemment, dans la grande tradition du journalisme écrit, photographique et télévisuel. Elle s'apparente aussi à l'information en rich media qui est, selon moi, une réponse à l'inforexie (3) des Français. Après avoir exploré l'enquête sur Johannesbourg, l'idée m'est venue de proposer une visualisation aussi simple que possible des approfondissements que favorise le rich media.

Selon le code de couleurs, ce qui est clair s'assimile le plus facilement et le plus rapidement; ce qui s'assombrit implique densité et durée croissantes d'assimilation. Cette échelle du rich media n'a aucune prétention scientifique et elle n'empêche personne d'assimiler un sujet en commençant par le texte. Susceptible d'être améliorée, elle peut aider à organiser l'exploitation judicieuse des différents modes d'expression que l'informatique et les réseaux mettent à la disposition des journalistes. Ne sont cochés sur cette échelle que les modes d'expression utilisés par Geo pour l'enquête de Mathilde à Johannesbourg.

Du reportage comme la télévision, media de flux impliquant la passivité de ses audiences, ne peut pas en proposer.

LIEN PERMANENT

1) version française du journalisme d'investigation

2) l'information fictive est la ligne éditoriale d'un magazine de non actualité sur une chaîne cryptée. Le décodeur dit qu'un oxymoron est l'alliance de deux mots aux significations incompatibles. "Information" et "fiction" sont incompatibles pour un journaliste, pas forcément franchouillard mais normalement constitué. En fait, ça s'est appelé "nouveau journalisme" dans les années soixante-dix (c'est donc un vieux concept, coco), puis, et à juste titre: "bidonnage". Il convient donc de saluer comme il se doit, avec un rictus de mépris, l'avènement, au "pays dont la presse est en crise", d'un journalisme oxymoronesque, complément logique du journalisme d'investigation à la française précédemment évoqué.

3) inforexie: manque d'appétence pour l'information, maladie spécifiquement française. Peut être à cause - notamment - des deux remarques précédentes.