Les webreportages de GEO: profondeur du rich media
Par Alain Joannes le jeudi 28 février 2008, 17:58 - MAITRISE DE LA DIFFUSION - Lien permanent
Il y a plusieurs manières d'envisager le métier de journaliste: attendre que
"tombent" les dépêches de l'AFP, balancer un scoop à propos d'un SMS
qu'on n'a pas vu, qu'on n'a pas lu mais dont on a entendu parler (1), accroître
le discrédit de la profession en produisant un oxymoron de cinquante-deux
minutes (2) ou aller voir l'envers du décor.
Ce que fait, magistralement, le site Webreportage du magazine
Geo.

Les promoteurs du transjournalisme
n'avaient pas prévu que le président français serait en visite officielle en
Afrique du Sud au moment de la mise en ligne de leur reportage sur
Johannesbourg. Et voilà que Matilde Saljougui dévoile un arrière-plan permanent
mais insoupçonné de cette fugace actualité: spéculation immobilière,
expulsions, ségrégation économique, violence latente. Un reportage comme
celui-là ne se raconte pas dans un billet: il s'explore en suivant
l'arborescence du site.
Au premier niveau, deux enquêtes qui se complètent: d'abord la rénovation du
centre ville, ensuite les victimes de cette rénovation. La manière de filmer
mérite qu'on s'y arrête: les points de vue, angles, cadrages, mouvements de
caméscope sont toujours justifiés, c'est à dire honnêtes. "Caméra cachée", oui
mais pas pour produire un effet "attention enquête à risques, mon bon
monsieur, nous faisons un métier héroïque". Caméra cachée uniquement quand
c'est la seule manière de montrer une scène intéressante. Pas de plans
"crapuleux" - caméra au ras du sol, zooms et panos artificiels - qu'affectionne
le "journalisme à l'estomac" dans certaines émissions télévisées. Peut-être
parce qu'elle anticipe sur les conditions de visualisation sur le web, Mathilde
Saljougui montre ce qu'il faut voir sans en rajouter dans le sensationnel. Sans
"se la jouer" comme le font les kakous du caméscope.
A
droite de l'écran principal, un menu énumère les cinq autres manières d'aborder
le sujet.
Les compléments d'information sont de courtes séquences qui auraient peut-être
pu figurer dans le reportage, mais qui ne méritent pas de finir dans un
chutier. Les journalistes de Geo en ont fait des angles contigus qui éclairent
le sujet principal sans l'alourdir en redondances. Exemple de savoir-faire au
niveau du montage, c'est à dire des choix cruciaux: à côté du reportage
consacré aux expulsés majoritairement de race noire, le témoignage d'un Blanc
pauvre. Dans le reportage, cette séquence aurait été ressentie comme une
digression; en complément d'information, elle montre qu'il s'agit bien d'une
ségrégation économique. On trouve dans les pièces à conviction des documents
qui justifient et crédibilisent les approches choisies par la rédaction de
Géo.
Comme son nom l'indique, le making off
fournit de précieuses indications sur
les conditions dans lesquelles le reportage a été réalisé.
Location auprès d'une agence spécialisée d'une voiture délabrée que personne
n'aurait l'idée de voler.
Vérification dans le sous-sol d'un parking du bon fonctionnement de la culasse
d'un adorable Uzi 9 mm, sorte d'assurance-vie pendant les déplacements
nocturnes.
Mise en évidence, à l'avant de ladite voiture délabrée, d'un autre argument de
dissuasion pendant la traversée d'une rue glauque.
Les témoignages donnent lieu à un création cartographique. Dans certains
quartiers de la ville, des "gif" animés indiquent - flèches jaunes sur cette
capture d'écran - les endroits de la ville où ont été enregistrées de très
courtes séquences, quelques dizaines de secondes, généralement en plans serrés,
qui se justifient par l'authenticité et la "présence" des personnages autant
que par la force de leurs propos.

Enfin, une sélection web propose quelques points de départs avec des contenus susceptibles de compléter les reportages, leur cartographie, leurs compléments en video, les pièces à conviction, les témoignages et le making off. Les versions intégrales de certains documents sont proposées en PDF, ce qui permet éventuellement de la imprimer.
Cette conception et cette pratique du
journalisme sur le web s'inscrivent, évidemment, dans la grande tradition du
journalisme écrit, photographique et télévisuel. Elle s'apparente aussi à
l'information en rich media qui est, selon moi, une réponse à
l'inforexie (3) des Français. Après avoir exploré l'enquête sur Johannesbourg,
l'idée m'est venue de proposer une visualisation aussi simple que possible des
approfondissements que favorise le rich media.
Selon le code de couleurs, ce qui est clair s'assimile le plus facilement et le plus rapidement; ce qui s'assombrit implique densité et durée croissantes d'assimilation. Cette échelle du rich media n'a aucune prétention scientifique et elle n'empêche personne d'assimiler un sujet en commençant par le texte. Susceptible d'être améliorée, elle peut aider à organiser l'exploitation judicieuse des différents modes d'expression que l'informatique et les réseaux mettent à la disposition des journalistes. Ne sont cochés sur cette échelle que les modes d'expression utilisés par Geo pour l'enquête de Mathilde à Johannesbourg.
Du reportage comme la télévision, media de flux impliquant la passivité de
ses audiences, ne peut pas en proposer.
1) version française du journalisme d'investigation
2) l'information fictive est la ligne éditoriale d'un magazine de non
actualité sur une chaîne cryptée. Le décodeur dit qu'un oxymoron est l'alliance
de deux mots aux significations incompatibles. "Information" et "fiction" sont
incompatibles pour un journaliste, pas forcément franchouillard mais
normalement constitué. En fait, ça s'est appelé "nouveau journalisme" dans les
années soixante-dix (c'est donc un vieux concept, coco), puis, et à juste
titre: "bidonnage". Il convient donc de saluer comme il se doit, avec un rictus
de mépris, l'avènement, au "pays dont la presse est en crise", d'un journalisme
oxymoronesque, complément logique du journalisme d'investigation à la française
précédemment évoqué.
3) inforexie: manque d'appétence pour l'information, maladie spécifiquement française. Peut être à cause - notamment - des deux remarques précédentes.

Commentaires
Bonjour,
Juste un commentaire et une question :
Un commentaire tout d'abord. Il me semble, et c'est paradoxal de poster cela sur ce blog destiné aux technophiles, mais le support à mon sens importe peu. De très bonnes enquêtes ont été menées en presse écrite, en télé ou en radio. Ce qui compte, à mon sens, ce qui fait la qualité du traitement d'une information, c'est l'intelligence humaine (du journaliste). Comment sait-il utiliser les outils formels à sa disposition pour transmettre le plus fidèlement possible (stylo, caméra, appareil photo, micro), une information ? Une vidéo n'apporte rien en soit, si elle n'a pas de sens, si elle ne permet pas d'apporter une information. La "tentation" du remplissage menace selon moi l'univers du multimédia, comme elle a phagocyter les JT...
Une question ensuite. Je suis comme vous assez impressionné par le boulot mené par Géo sur ces deux reportages (Brésil, Afrique du Sud)... D'où l'objet de ma question ? Selon vous, est ce qu'à l'avenir, vous imaginez que des rédactions ou des fournisseurs de contenus puissent produire, publier ou même acheter de tels reportages ? (Il serait intéressant il me semble de comparer le cout de production d'un reportage comme celui de Géo avec celui d'un reportage classique pour la télévision). Si on élimine l'expérience de Géo et les sites américains comme Frontline World ou Médiastorm, les essais de journalisme multimédia français (appelons les comme cela) restent à mon sens assez décevantes du point de vue journalistiques (blogtrotters,lagrandeaventure.fr...). Y a-t-il à votre avis un créneau à prendre sur ce volet ou bien des rédactions préfèreront produire en interne de tels reportages ?
Voilà. La question est posée.
Merci...
Cordialement.
Jean
PS : je viens de lire votre bouquin passionnant. Pas toujours d'accord, mais passionnant.
Ps :
A propos de votre commentaire: de très bonnes enquêtes ont en effet été réalisées en presse écrite, en radio et en télévision et il est vrai que le support importe peu.
Ce qui m'intéresse, dans le rich media, ce n'est pas une très hypothétique supériorité de la vidéo sur le texte imprimé ou l'enregistrement audio, c'est précisément que ce mode d'expression donne au journaliste la possibilité de mobiliser - pour le même reportage - le texte, le son, les images fixes, les images animées.
La nouvelle compétence journalistique, la valeur ajoutée de ce métier, consiste à savoir affecter chaque donnée importante de son enquête au mode d'expression le mieux adapté. Le journaliste devient architecte-réalisateur d'un objet médiatique qui est le reportage en rich média. Ceux auxquels il s'adresse peuvent aborder le reportage en rich media en lecteurs, en auditeurs, en téléspectateurs, comme bon leur semble. L'accès à la profondeur d'une enquête leur est facilitée. (Ce n'est plus toujours le cas dans la presse écrite quotidienne où les articles sont de plus en plus courts, donc réducteurs voire superficiels.)
Votre question: je crois que les organes de presse vont être amenés à acheter des reportages en rich media, comparables à ceux que propose Geo. J'y crois pour trois raisons:
1 - de plus en plus de gens vont, et iront, chercher l'information sur le web; or, le rich media correspond aux usages des internautes puisqu'il s'agit en quelque sorte de navigueur -surfer- dans un sujet.
2 - le fait d'aller chercher l'information sur internet suscitera de nouveaux comportements à l'égard de l'information, une appétence pour le magazine, le reportage, l'enquête. Les organes de presse réticents à l'égard du rich media seront obligés d'en produire ou d'en acheter.
3 - un reportage en rich media coûte certainement moins cher qu'un reportage classique pour une télévision classique. Ce qui compte, c'est d'abord la mutation interne de la profession de journaliste: polyvalence, intégration des rédactions, nouveaux métiers comme celui de chercheur-vérificateur . Si ces changements s'accomplissent, de nouvelles stratégies éditoriales sont envisageables. Elles consisteront à mettre en oeuvre des gains de productivité dans la réalisation des reportages et dans leurs modes de diffusion. On peut très bien imaginer, par exemple, des reportages en rich media ressemblant à ceux de Geo d'abord mis en ligne sur le site web de la rédaction, puis syndiqué avec d'autre diffuseurs, puis rejoindre d'autres reportages sur un DVD.
Les exemple français ne fonctionnent pas pour une raison très simple: ils reproduisent sur le web ce que la télévision fait très bien. Le web ne "tuera" pas plus la télévision que la télévision n'a "tué" la radio et que la radio n'a "tué" la presse écrite. Mais le web, et les DVD, apportent autre chose que la télévision: le rich media, l'interactivoté, les liens vers d'autes sites.
Les expériences franchouillardes auxquelles vous et moi pensons me semblent condamnées parce qu'elles n'ont pas intégré le fait si l'imprimerie et la photographie sont les modes d'expression privilégiés de la presse écrite, si la vidéo est le mode d'expression privilégié de la télévision , le mode d'expression privilégié du web est le rich media.
C'est parce que Geo a compris cela et le traduit plutôt bien que je salue le travail de cette rédaction.
D'accord avec vous sur les expériences françaises de rich media (du moins celles que je connais). Je n'aurais pas employé le mot "franchouillard", elles ont le mérite d'exister... mais elles tiennent plus du carnet de route que du journalisme pur sucre... Je serais d'ailleurs curieux de voir un sujet en "rich média" qui ne soit pas du reportage, qui traite d'un sujet technique sur la médecine du travail ou les fonds souverains par exemple.
Concernant l'éventualité des rédactions web d'acheter ou de produire en interne des sujetsrich média... Le frein ne sera-t-il financier ? Comment produire des sujets de qualité face à la concurence que représentent les resucées de dépêches ou de photos AFP ? Quand je vois les diaporamas du Nouvel Obs, j'ai envie de pleurer... La presse écrite a l'argent de ses lecteurs, la télé et la radio la redevance, mais internet ? Un rédacteur en chef d'une publication web sera-t-il prêt à mettre 3000 euros (au hasard!) pour un dossier complet en rich média, même de qualité ?
Autre interrogation. Pour être pigiste en presse écrite, je sais que les rédactions presse écrite sont de plus en plus preneuses de sujets "clé en main" (texte+photos). Pensez-vous qu'à l'avenir, ce modèle "clé en main" sera valable pour le rich media ou bien les rédactions en quête de contenu chercheront simplement UNE vidéo, UN diaporama ou UN son pour illustrer un dossier qu'il auront produit en interne ? En gros, un hypothétique producteur de contenu journalitique en rich média sera-t-il condamné à vendre ses reportages "à la découpe" ?
C'est beaucoup de questions... pas toujours très claires, même dans ma tête :)
En tout cas, c'est une période passionnante pour le journalisme. Une révolution, je n'en suis pas sûr, mais ca laisse pas mal de place pour un journalisme imaginatif !!! J'ai découvert en début de semaine le site Frontline World et je trouve la démarche vraiment impressionnante. Les reportages sont moins "chiadés" que ceux de Géo, mais sans doute beaucoup moins chers à produire.
L'épithète "franchouillard" appliqué au journalisme technophobe - qui est hégémonique dans l'Hexagone - a le sens de: "attardé" + "arrogant". Ou encore, à l'échelle de la planète "plouc présomptueux". Ou encore: "arriéré donneur de leçons". Quand des étrangers me parlent de certaines caractéristiques françaises - dont celles de notre façon à nous de faire du journalisme - et qu'ils ajoutent avec un sourire de commisération: "So frenchy...", je traduis :"Incurables débiles "
Votre première réflexion sur la relation entre le rich media et le type de sujet est très intéressante. Selon moi, plus un sujet est abstrait, plus il est complexe, plus il requiert un traitement en rich media. Le cas des fonds souverains est exemplaire. Il faut en effet:
- du texte.
- des interviews en vidéo de représentants de ces fonds, d'experts des marchés financiers, de représentants d'établissements dans lesquels des fonds souverains sont entrés.
- des reportages en vidéo au siège d'un de ces fonds ou dans une salle de marchés.
- des photos de responsables ou experts qui ne peuvent pas être interviewés pour cause d'éloignement.
- des captures d'écran montrant des états de transactions.
- des graphiques pour expliquer l'origine des fonds souverains, favoriser les comparaisons en montants investis dans les différents secteurs.
- des cartes géographiques pour situer les ancrages de ces fonds souverains.
- des animations électroniques pour montrer la dynamique des transactions et les éventuelles modifications d' objectifs d'investissements.
- des sons pour restituer des témoignages courts ou ceux de personnes qui ont des informations décisives à donner mais qui ne souhaitent pas être visuellement identifiées.
- des liens vers des sites ou des blogs d'experts.
- des références vers des livres et des revues spécialisées
Ainsi traité, le sujet très complexe des fonds souverains devient nettement plus accessible que dans un article de 2500 signes ou dans un "sujet" télévisé ou radiophonique d'une minute et quinze seconde.
Sur votre seconde réflexion: il n'y a pas de concurrence possible entre une pauvre compilation de dépêches AFP et un dossier journalistique en rich media.
Vous mettez le doigt, là, sur une des causes de la crise de l'information spécifiquement française. Aucun peuple développé au monde ne lit moins de quotidiens que le peuple français. A la question: "Est-ce que les Français sont plus stupides que les autres peuples des pays développés ?", ma réponse est: "Pas forcément. Ce sont les quotidiens qui sont inintéressants. La preuve: les Français lisent beaucoup de magazines."
L'information à la française est fade, répétitive, ennuyeuse. Les gens en ont marre d'entendre la radio du matin répéter ce que la télévision a dit la veille au soir. Puis ce qu'un journal du matin vient de publier. Puis ce que publie un journal du soir. Tout cela étant repris à 20 heures par les télévisions qui diffusent les mêmes informations, dans le même ordre, avec les mêmes extraits et en invitant les mêmes experts à commenter les mêmes faits et les mêmes extraits. Et çà recommence le lendemain matin avec les radios...Voilà la cause de l'inforexie française. Elle se situe dans la tête d'une génération de journalistes paresseux, conformistes, veules. En clair: les Français ne s'intéressent pas à l'information parce qu'elle est "chiante". Et les journalistes français sont d'autant plus "so frenchy" qu'ils sont chiants. Mais ils ne peuvent s'empêcher - comme leurs politiciens - de donner des leçons au reste du monde.
En réaction à une autre de vos réflexions. Le modèle économique de la presse d'information est à repenser complètement en même temps qu' une remise en cause des pratiques journalistiques et qu' une réorganisation profonde des rédactions.
Ce modèle économique peut se fonder sur une stratégie de marque. "The Economist", le "FT", le "Wall Street Journal", "Breakingviews"' - qui a fait l'objet d'un récent billet sur ce blog "- sont des marques. Elles peuvent de permettre de faire payer certaines de leurs informations parce que ces informations offrent de la valeur ajoutée.
En attendant qu'un organe de presse puisse se prévaloir du prestige d'une marque et faire payer certaines de ses contenus, il peut progressivement injecter de la valeur ajoutée dans son offre d'informations et attirer des audiences. La publicité suit les audiences et procure des ressources selon le modèle classique. Sur le web, ce modèle classique a ses limites. D'où la possibilité de le compléter par une syndication de contenus et par une offre payante, selon la stratégie de marque à valeur ajoutée.
Votre troisième question: certains organes achèteront une vidéo (comme "Le Parisien" a acheté la séquence sarkozienne du Salon de l'Agriculture à un petit collectif de journaliste), d'autres donneront de la valeur à des sujets clefs en mains.
Les deux demandes peuvent se croiser. Une rédaction qui prépare une enquête en rich media a intérêt à acheter une des composantes (texte, audio, photo, vidéo, flash) pour l'intégrer dans son "produit" plutôt que de la réaliser si cette composante correspond au projet éditorial. La même rédaction peut aussi réaliser intégralement son enquête en rich media - sur les fonds souverains, par exemple - puis en revendre certaines composantes à des radios, à des télévisions, à des quotidiens ou magazines d'information. Enfin, une rédaction peut être intéressée par l'achat en exclusivité d'un superbe sujet en rich media - sur les fonds souverains, par exemple - parce qu'elle estime que c'est le moment de diffuser une telle enquête et qu'elle n'a le temps ni de la réaliser par assemblage de composants ni de la réaliser intégralement.
Un hypothétique producteur de contenus journalistiques en rich media n'est donc pas "condamné" à vendre ses reportages "à la découpe". S'il anticipe mieux que d'autres, s'il a une démarche éditoriale originale, s'il impose un style, s'il maîtrise ses coûts, il n'y a aucune raison pour qu'il vende en pièces détachées. (L'agence Capa avait naguère créé un concept de magazine d'information - Vingt Quatre Heures - à plusieurs équipes de reportages qui suivaient un évènement simultanément sous plusieurs angles. Ce magazine extraordinaire, parfaitement adapté à la télévision, ne pouvait pas être découpé: aucune de ses composantes n'avait de sens sans la mise en relation, par le montage, avec les autres composantes. C'était innovant, cohérent. Et superbe. Très haute valeur ajoutée journalistique.
Enfin: oui, l'époque est passionnante, extraordinairement stimulante. Aucune période, depuis les années soixante, n'a été aussi créative. Jamais les journalistes n'ont eu à leur disposition autant de possibilités de régénérer leur profession discréditée.
Je suis persuadé que la nouvelle génération de journalistes accomplira cette révolution professionnelle et réussira ainsi à faire oublier l'ineptie de la génération précédente.
Merci de votre analyse
Simple remarque. Je ne suis pas sûr que l'exemple de Youpress et du Parisien.fr soit significatif... Cette vidéo est un coup de bol monstre et Youpress a bien fait d'en profiter. Mais Leparisien.fr n'a pas acheté ce document pour sa valeur journalistique ajoutée, il aurait fait exactement pareil si c'était un quidam qui avait filmé cette scène sur son téléphone portable...
Ce qui m'amène à une réflexion, qui rejoint la votre il me semble. Selon moi, un hypothétique producteur de contenu en rich media en "sous-traitance" devrait jouer sur trois leviers :
- la haute (voire très haute) valeur journalistique. Avantage : la qualité de l'info et de son traitement. Inconvénient : le coût. Entre un très bon sujet à 3000 euros et un autre à 1000 mais bâclé, que choisira un rédacteur en chef d'un site d'infos en ligne ?
- le terrain. A l'heure où les rédactions sont de plus en plus sédentaires, c'est à mon avis l'atout le plus important qui permet de se démarquer. D'où la nécessité de laisser un place importante au reportage, au portrait... et plus généralement aux "histoires" type traitement Médiastorm...
- le "décalage" et "l'angle". Pas question de concurrencer le traitement de l'actu chaude (face à la concurrence des agences de presse). C'est justement sur des sujets anglés "magazine", moins périssables, que les rédactions seraient à mon avis plus susceptibles d'être intéressées. D'où la nécessité d'être imaginatif dans le choix des angles et le mode d'écriture. C'est à mon sens ce qui manque le plus dans les sujets "franchouillards" dont vous parliez... Pas d'angle, pas de découpage de l'info, pas d'adéquation entre contenu et support (écrit, audio, vidéo). Une idée : on pourrait imaginer des dossiers pédagogiques multimédia sur par exemple le fonctionnement d'un tribunal, avec des vidéos témoignages d'avocats, de juges d'instruction, de greffiers... Et là imaginons que reviennent un procès dans l'actu. Tac ! Le dossier s'intègre parfaitement !
Voilà. Tout reste à inventer.
D'accord avec votre remarque: je n'ai pas cité le cas du Salon de l'Agriculture comme un exemple de reportage en rich media à valeur ajoutée mais, au contraire, comme un cas de document brut qui n' a pas de valeur ajoutée journalistique; c'est une séquence qui aurait pu être filmée par un amateur; elle en a d'ailleurs les défauts. Mais, les choses étant ce qu'elles sont dans ce pays, une séquence chargée de sémantique présidentielle acquiert un tout autre intérêt.
Je souscris, pour cette raison, à votre raisonnement sur les trois leviers du rédacteur en chef.
A mon avis, un "produit" journalistique en rich media doit réunir au moins deux conditions: être intéressant et complexe. Si le sujet n'est pas intéressant, il relève du traitement habituel. Si le sujet n'est pas complexe, il est inutile de mobiliser la créativité du rich media.
J'y ajoute volontiers ce que vous dites sur l'originalité, le style. Ce qui fait trois conditions pour qu'un sujet mérite un traitement partiel ou total en rich media.
Les deux premières conditions renvoient à l'inforexie, une des causes de la crise de l'information en France. L'information à la française est fade, notamment, parce que les sujets intéressants ne sont pas richement développés et parce que les sujets complexes sont soit évacués par les conférence de rédaction, soit rendus insuffisamment accessibles.
J'ai vu des centaines de fois, dans des conférences de rédaction à la radio et à la télévision, des sujets passionnants mais compliqués "enterrés" d'emblée, toujours avec toujours le même argument, quel que soit l'organe de presse (plus rarement dans la presse écrite quand il y avait encore de la place pour les articles denses). L'évacuation d'un sujet complexe était toujours annoncée par cette phrase: "Ouais, ce serait un beau sujet mais les gens ne vont comprendre."(Vous reconnaissez la théorie alibi du "lecteur moyen") Le refus de traiter les sujets complexes dans la presse d'information signifie deux choses:
1- les rédacteurs en chef et les journalistes considèrent leurs audiences avec mépris.
2 - les rédacteurs en chefs ainsi que les journalistes n'ont peut-être la capacité et le courage de travailler à rendre un sujet complexe plus agréable à assimiler.
Je pense qu'avec les technologie numériques, et notamment avec la convergence des moyens d'expression dans le rich media, les journalistes ont enfin l'occasion de montrer qu'ils ne prennent pas leurs audiences pour une masse de crétins, qu'ils sont capables d'analyser et de faire apprécier la richesse de l'actualité, richesse qui est faite de complexités scientifiques, économiques, sociales, politiques.
C'est un des moyens de reconquérir l'estime des Français et de restaurer la crédibilité du journalisme à la française.
Je me permets d'entrer dans la conversation puisque c'est Jean qui me l'a indiquée, pour confirmer qu'il est difficile de vendre un tel contenu. Souvent les sites n'ont pas encore pensé à développer un budget piges extérieures.. et ne pensent pas recevoir ce type de contenu depuis l'extérieur puisque peu de journalistes sont capables de le faire... l'avenir proche sera meilleur j'espère (je sors du CFJ dans trois mois, faudrait que ça bouge!!!)
En attendant je vous invite chez moi, je viens de poster un teaser sur le corps du délit : http://antoninsabot.over-blog.com/a...
Vous avez raison d'intervenir car vous enrichissez la discussion sur deux points importants.
D'abord votre remarque sur le fait que peu de journalistes sont actuellement capables de réaliser des contenus en rich media. C'est le point crucial. Nous sommes là dans l'économie des contenus et je crois personnellement à la théorie de l'offre plutôt qu'à celle de la demande.
Concrètement: comme les audiences ne demandent pas spontanément de l'information en rich media, les sites n'éprouvent pas le besoin d'en proposer.
Mais, si des journalistes compétents et motivés élaborent une offre d'information à forte valeur ajoutée, donc en rich media, un site l'achètera pour obtenir un avantage concurrentiel par rapport autres sites.
Le premier site qui achètera des contenus en rich media développera une stratégie de marque afin d'acquérir une audience payante ou haut de gamme, susceptible d'intéresser les annonceurs; il se distinguera des sites d'information "low cost" qui ruminent de la dépêche AFP.
Dès qu'un site d'information engagé dans une stratégie de marque montrera la validité économique de sa démarche, d'autres sites entreront dans la compétition sur les contenus à forte valeur ajoutée.
Précision: l'information en rich media ne sera jamais un "marché" de masse. Celui-ci restera dominé par les sites gratuits sans grande valeur journalistique.
Je fais personnellement le pari qu'au sein des générations montantes de journalistes, ceux qui s'épanouiront le plus dans ce métier - je ne parle pas de notoriété mais de créativité, de jubilations professionnelles (oui çà existe) - seront ceux qui réinventeront le journalisme. Un journalisme adapté à son "technosystème" et à son "écosystème".
Le journalisme tel qu'il est actuellement pratiqué par l'amorphe majorité des "professionnels de la profession" est un journalisme conçu au milieu du siècle dernier et (à peine) stimulé par la création de France Info en 1987.
Concrètement: à part l'irruption du (presque) temps réel de France Info, il ne s'est rien passé dans le journalisme à la française depuis 1945.
On écrit pour le papier comme au XIXème siècle, on cause dans le poste à peu près comme à Radio Luxembourg en 1954 et les sites web d'information ne font que copier-coller tout ce qui a été fait auparavant sans innover. Ils sont aussi ennuyeux, aussi superficiels, aussi médiatiquement racoleurs que la presse traditionnelle.
D'où mon intime et farouche conviction: les nouveaux et les futurs journalistes sont condamnés à régénérer ce métier. Ils le feront en maîtrisant les outils de leur épanouissement professionnel, en construisant de nouvelles compétences, de nouvelles manières de travailler, de nouveaux modes d'organisation des rédactions, une nouvelle éthique aussi car les technologies actuelles supposent une éthique de la communication qui n'a plus grand chose à voir avec les comportements journalistiques actuels (conformisme, connivences, corruption).
D'où mon optimisme.
Ayant été cité plus haut dans cette conversation sur le Richmedia et le nouveau journalisme, je me permets d'intervenir.
Jean35 dit : "les essais de journalisme multimédia français restent à mon sens assez décevant du point de vue journalistiques (blogtrotters,lagrandeaventure.fr...)". Je suis l'un des 2 fondateurs du site lagrandeaventure.fr qui propose de faire découvrir le monde de manière différente de celle des médias traditionnels en utilisant toutes les possibilités du web. Ce qui me gène dans ce commentaire n'est pas le jugement sur notre travail, libre à vous d'aimer ou pas, mais l'utilisation des termes "décevant du point de vue journalistique".
Pour avoir travaillé 3 ans pour le 20 heures de France 2 et avoir effectué des enquêtes dites "sérieuses journalistiquement", je n'ai jamais eu autant de retour que pour les reportages que nous proposons sur lagrandeavanture.fr qui n'ont pourtant qu'une audience modeste.
Certes, nous ne nous intéressons pas au système judiciaire français, ce n'est pas non plus une enquête de fond sur le problème des subprimes, mais nous cherchons à éveiller la curiosité, donner des points de repère, de comparaison en faisant découvrir de nouvelles cultures, de nouvelles problématiques, le tout en prenant le temps de l'explication et cassant le plus possible les clichés qui sont selon moi l'un des problèmes majeur du mauvais traitement de l'information par les journalistes.
Que veut dire donc "décevant du point de vue journalistique", alors que l'intérêt de ce nouveau journalisme est justement de sortir du traitement journalistique "classique" et usé comme en témoigne la crise de confiance que traversent les grands médias.
Je cite le message que nous avons reçu d'un professeur d'Histoire Géographie qui souhaitait utiliser une de nos vidéos en classe :
"C'est un véritable modèle de ce que devrait être le reportage, où la connaissance de fond des situations permet de ne pas se perdre dans l'anecdotique, tout en restant vivant."
Éviter l'anecdotique : lorsque le 26 janvier 2008, Sarkozy se rend en Inde, toute la presse, française mais aussi étrangère, se demande si Carla Bruni est ou non du voyage, nous sommes en Inde, à Varanasi et nous intéressons au désastre écologique qui menace le Gange.
Fin décembre 2007: La presse française décrit le Pakistan comme un pays à feu et à sang après l'assassinat de Bhutto, nous sommes sur place et montrons que la vie continue malgré tout et tjrs en suivant l'entraînement de cricket de jeunes pakistanais qui oublient leur difficulté dans ce sport.
Non, les essais de journalisme multimédia en France ne sont pas tous franchouillards, et ne reproduisent pas tous ce que fait la télé.
Voilà justement ce qui est intéressant dans le nouveau journalisme sur Internet. Il ne suffit pas pour un site d'avoir les apparats d'un site "sérieux" d'information pour qu'il soit un bon site. Au contraire des expériences indépendantes, plus modeste, qui ressemble, c'est vrai, parfois plus à un carnet de route qu'à un portail d'information, peuvent apporter une info différente, au traitement différent, mais tout aussi journalistique. À condition d'apporter le sérieux et la vérification d'un professionnel du journalisme. C'est modestement, ce que nous nous efforçons de faire.