Parmi les raisons invoquées par les journalistes technophobes pour justifier leur défiance à l'égard du web, la plus stupide et la plus répandue porte sur la "dictature du temps réel", la "tyrannie de l'urgence".

Outre que cet argument c'est plus recevable depuis la création de France Info en 1987 et surtout depuis l'affaire du détournement de l'Airbus d'Air France en décembre 1994 (1), la rhétorique du "manque de recul" est indigente parce qu'elle ignore - technophobie oblige - l'usage des outils d'analyse adaptés à la rapidité et à la dissémination de l'information sur le web. Outils faciles et souvent gratuits.

Fidel_sur_le_web_logo_Gramma.jpgDémonstration avec la lettre de Fidel Castro qui, fait historique, a été publiée d'abord sur le site web du journal Gramma.( Ce qui apprendra peut-être aux technohophes que le web est une source d'information)

La première alerte du New York Times arrive à 09h08, heure de Paris. Elle mentionne la source internet. Sur Granma Digital, la lettre de Castro à ses compatriotes est rédigée en anglais. En moins de trente secondes, le logiciel néo-zélandais ThemeReader révèle la structure thématique du message.

Fidel_Castro_Theme_Reader.jpg

Le journaliste peut immédiatement prendre connaissance du contenu politique en lisant d'abord tout ce qui concerne la Présidence et le Conseil d'Etat. S'il est intrigué par les relations entre les thèmes "Révolution", "Education" et "Société", il peut découvrir ce qui apparaît comme une esquisse du testament de Fidel Castro. Autrement dit, en moins d'une minute, deux "angles" journalistiques.

Traduit en français et sauvegardé en texte brut sous Word, le document est soumis au logiciel Tropes qui fait apparaître plusieurs univers de références.

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En cliquant sur chacune des sphères, on voit apparaître Fidel_Castro_style_narratif.jpgles phrases qui forment la texture des univers qu'elles symbolisent. Le logiciel va plus loin en fournissant des indications de style qui peuvent être très utiles par la suite. On découvre, en effet, que le style de cette lettre de départ à la retraite est plutôt narratif: le président cubain raconte sa décision. Peut-être un troisième angle.

En tous cas, une empreinte précieuse pour, à l'avenir, reconnaître le style Castro dans des documents dont l'origine ne serait pas certifiée. Cette identification par les caractéristiques intimes d'un document est vitale pour la crédibilité journalistique.

Fidel_Castro_occurrences_2___5_noir_et_blanc.jpgPour vérifier que les deux précédents logiciels n'égarent pas trop l'évaluation journalistique, recours aux deux petits outils mis au point par l'universitaire Jean Véronis. Le "Dico" montre bien la même hiérarchie des mots les plus fréquents; mais le mot "état" apparaît deux fois dans le relevé lexical. Le logicel "Contextes" confirme qu'il s'agit bien de l'Etat comme institution politique (5 occurrences) et de l'état de santé (2 occurrences).

Les outils rapidement mobilisés pour évaluer la lettre de Castro sont encore plus "productifs" ( = gain de temps et de qualité) sur des textes longs. En fait, plus les documents sont énormes et touffus - comme le projet de traité européen soumis à référendum en 2005 - plus les logiciels sont performants. Ils apportent une valeur ajoutée au traitement de l'information en suggérant des approfondissements et des comparaisons qu'une simple lecture n'autorise guère.

Ces logiciels sont performants dans les situations d'urgence, évidemment, mais aussi pour mener de salutaires investigations textuelles. Aller au-delà de l'effet produit par certains mots pour explorer les tournures, les relations parfois cachées entre les différents thèmes d'un discours, ses contradictions internes, comparer plusieurs discours du même président de la République à plusieurs mois de distance mais sur le même thème (le thème du pouvoir d'achat en France, par exemple), tout cela permet de déceler les intentions réelles d'un homme ou d'une femme de pouvoir. Or, les intentions trahies par la structure intime d'un discours sont évidemment les plus intéressantes, puisque ce sont celles que l'orateur ne souhaitait pas dévoiler (2).

LIEN PERMANENT

1) Lors du détournement d'un Airbus d'Air France du 24 au 26 décembre 1994, la chaîne LCI alors dirigée par Jérôme Bellay diffusait sans interruption les images filmées depuis un lieu particulièrement bien choisi par un JRI de la chaîne de télévision. Le problème est que les journalistes de radio racontaient en direct ce qu'ils voyaient sur les images diffusées par LCI. Et, à bord de l'avion, les preneurs d'otages écoutaient les radios. Or, à un moment donné, on a pu entrevoir sur ces images des hommes du GIGN ramper vers l'avion dans le but évident de donner l'assaut. Les terroristes ne pouvaient pas les voir mais les journalistes de radio pouvaient tout "raconter", ce qui aurait sans doute entraîné un massacre. Jérôme Bellay et sa petite équipe d'alors - peu de monde à la rédaction pour cause de fêtes de fin d'année - n'ont pas subi "la dictature du temps réel." Ils l'ont maîtrisée en demandant au JRI posté dans un hangar de modifier légèrement son cadrage.

2) L'analyse par un logiciel du discours par lequel Jacques Chirac révélait la dissolution de l'Assemblée nationale en 1997 a montré que le président de la République ne croyait pas trop à la nécessité de cette dissolution et se déchargeait par avance de ses conséquences politiques.