SMS, web et journalisme d'investigation à la française
Par Alain Joannes le dimanche 17 février 2008, 16:20 - METHODES DE VERIFICATION - Lien permanent
Trois remarques sur la publication par le site du Nouvel Observateur du
contenu d'un SMS attribué au président de la République:
1) Même si ce message téléphonique était authentique, il ne présenterait
aucun intérêt. Ce n'est pas une information. Tout au plus un meme.
(1)
2) Le fait de diffuser une non-information sur le web mais pas dans la
version imprimée de l'organe de presse en dit long sur le mépris des
journalistes français à l'égard des internautes: ce qui est "bon" pour le web -
"support volatile pour futilités mondaines" - est indigne du papier, "support
noble de l'écriture et donc de la pensée".
3) La publication de cette non information est attribuée à quelqu'un qui se
réclame du journalisme d'investigation. Telle est bien, en effet, la véritable
nature de l'investigation à la française. Des "Diamants de Bokassa" à
"Clearstream" en passant le "Rainbow warrior", il y a peu d'investigation
réelle dans le journalisme à la française. Les rédactions qui s'en réclament
servent surtout de boîtes à lettres instrumentalisées pour des opérations de
déstabilisation ou des règlements de comptes entre clans au sein des pouvoirs
politiques et économiques. Sauf si l'intéressé produit la preuve de ce qu'il
avance, tout ce qu'il a publié (2) et publiera dorénavant comme résultat d'une
investigation pourra être considéré comme suspect. Tout en le condamnant, sa
rédaction est curieusement solidaire, ce qui entame la crédibilité d'ensemble
de cette rédaction.
1) Un meme est un fait , réel ou fantasmé, qui se propage par
autoréplication à l'instar d'un gène (Merci à Laurent Grard qui a corrigé une
analogie fallacieuse). J'évoque, dans mon livre, pages 90 et 91, le
meme du "camion rempli de cadavres" qui parcourt l'histoire
contemporaine et l'actualité internationale de 1945 à 2005 en une dizaine de
mutations-adaptations d'un seul noyau sémiotique. Il semble bien, en
l'occurrence, que la plus récente version du "SMS" soit la première réplication
d'une anecdote plus ancienne, avec le même personnage masculin, la même
destinataire mais une autre femme "sur le point d'être épousée". Une
journaliste.
2)
Le New York Times du 17 février évoque un probable truquage de la
conversation en chat entre Jérôme Kerviel et autre employé de la
Société Générale. Une transcription de ce chat avait été diffusée par
le site de l'organe de presse qui a fait état du SMS.

Commentaires
Juste une remarque concernant votre remarque n°2. A mon avis, le coup du SMS, ce n'est pas une question de mépris du web vis à vis du papier. Selon moi, une fois l"info" sur le SMS publiée, le Nouvel Obs s'est rendu compte qu'il avait fait une boulette, même s'il s'en est défendu vigoureusement, du moins Airy Routier et ses deux rédacteurs en chef... Mais pas assez maso pour en remettre une couche dans la version papier...
Cependant je suis d'accord qu'il existe un fossé dans les esprits entre la rédaction papier, "prestigieuse", et la "rédaction web".
Deux exemples.
1. signature des articles pour la version papier, alors que les papiers du web sont très souvent anonymes.
2. la formation des équipes rédactionnelles du Nouvel Obs. Il faut lire la description que font Philippe Cohen et Elisabeth Levy dans leur livre "Mon métier a mal tourné", en évoquant la rédaction web du Nouvel Obs. La plupart des journalistes sont des contrats de qualification payés 750 euros (aucun mépris, je suis moi-même passé par cette voie)... tandis qu'à la rédaction papier, c'est le "gratin", passé par l'ESJ et le CFJ...
Une rédaction à deux vitesses ?
Vous avez peut-être raison sur ma remarque N°2. Cette remarque - qui n'exclut pas la vôtre - m'est inspirée par les pâmoisons des hiérarques de l'hebdomadaire qui se trémoussent en arbitres outragés des élégances journalistiques: " Si cette information nous avait été soumise - pouah - elle n'aurait pas été diffusée- beuârk." Mais, intellos cauteleux, ils maintiennent leur confiance à l'investigateur maison, diffuseur d'une information indigne d'être diffusée. Tartufes.
De deux choses l'une: ou bien l'investigateur maison a mis en cause la crédibilité de l'ensemble de la rédaction et il est désavoué ou bien il n'est pas désavoué parce que cet article a été publié sur le web, considéré comme un brouillon de l'hebdo papier.
Pour le reste, sur le fond, je suis évidemment d'accord avec vous en ajoutant ceci:
La majorité technophobe de la profession est en train d'achever économiquement un journalisme français déjà très discrédité .(Si les journaux français sont moins lus que ceux de tous les autres pays comparables, c'est essentiellement parce qu'ils sont inintéressants, fades.)
Cette majorité de journalistes technophobes, intellectuellement bornés, refuse et retarde la maîtrise des nouveaux outils du journalisme. Elle s'oppose , par exemple, aux salles de rédactions intégrées qui pourraient voir naître et s'épanouir de nouvelles fonctions journalistiques comme "chercheur / vérificateur" ( = spécialistes des moteurs et chargés de valider les faits dans les articles). Spécialistes dont la rédaction web du Nouvel Observateur a le plus grand besoin afin qu'elle puisse résister aux pulsions des "journalistes d'investigation".
L'inertie suicidaire d'une corporation vieillissante, repue et férocement technophobe va permettre aux fonds d'investissements de s'emparer d'organes de presse ancrés dans le XIXème siècle et de les rentabiliser. Elle les rentabilisera en recrutant notamment des salariés de l'information mal payés, pas forcément plus mauvais que leurs aînés mais surexploités. Agissant ainsi, les "hedges funds" feront leur métier de "créateurs de valeur pour les actionnaires." Ils auront été aidés par une corporation que la paresse aveugle.
Vous êtes dur avec votre génération !!!!
Je pense qu'il y a ceux qui sont technophobes et vu leur âge, on ne peut plus rien pour eux...
Mais il y a ceux qui sont convaincus, mais pas convaincants.
Je trouve que l'exemple de médiapart est très marquant... On sent dans les propos d'Edwy Plenel une volonté sincère d'utiliser les outils multimédias pour collecter et mettre en scène l'information. Mais concrètement, sur le pré-site du projet, très peu de photos ou de sons, pas de videos et de diaporamas. Le seul sujet sonore que j'ai entendu, intéressant au demeurant, était d'une qualité technique très mauvaise...
Je sais bien que ce n'est qu'un présite. Mais il me semble que pour attirer le chaland (plutôt l'abonné), il aurait été séduisant de faire de ce présite une vitrine...
Et je suis entièrement d'accord avec vous sur la fin du commentaire. Mais la responsabilité est à la fois celle des journalistes, mais aussi de leur hiérarchie. Si les directeurs de journaux se plaignent du manque d'enthousiame des rédacteurs papier pour le web, c'est qu'ils n'ont pas su rendre attirant, notamment par des salaires attractifs (en comparaison au papier) ces postes là...
Je suis implacable avec la génération de journalistes à laquelle j'appartiens parce que je la rends responsable du discrédit dans lequel l'information à la française est en train de sombrer.
Aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, pour les raisons que vous connaissez, le journalisme français pouvait repartir sur de nouvelles bases éthiques, techniques et économiques avec les "Trente Glorieuses". La génération à laquelle j'appartiens s'est vautrée dans les connivences et le conformisme jusqu'aux années quatre-vingt.
Depuis le milieu des années quatre-vingt dix, la génération "cholestérol" (déjeuners et dîners avec les politiciens et les patrons) sabote par sa technophobie active, militante, un puissant renouveau qu'une maîtrise par les journalistes des nouveaux moyens de communication rend encore possible.
Parce que j'ai aimé ce métier, grâce aux journalistes de la génération 45-50 qui m'ont formé, et malgré ceux de ma génération, je fais tout pour que les nouvelles générations de journalistes puissent réparer les dégradations perpétrées par des sexagénaires repus, fats et généralement ineptes.
Sur la responsabilité des directeurs de journaux: si des journalistes "établis", c'est à dire plutôt bien payés, s'emparaient des outils qui sont à leur disposition pour mieux travailler, ils établiraient, de fait, un standard de compétences, donc un niveau de salaire.
C'est parce que les journalistes "installés" refusent de travailler avec les outils actuels que les gestionnaires d'organes de presse réalisent des gains de productivité au détriment des jeunes journalistes. Les gestionnaires contournent le blocage des vieux "repus" technophobes en embauchant des jeunes rédacteurs sous-payés.
Le blocage technologique des "repus" relève d'un égoïsme générationnel dont on peut constater les méfaits dans de nombreux domaines économiques et sociaux. En l'occurrence, les vieux bouffis jouiront de confortables retraites payées par les cotisations des jeunes journalistes dont ils auront dégradé les conditions de travail.
Personnellement, je parie sur la lucidité et le courage des nouvelles générations de journalistes; ce livre et ce blog leur sont dédiés.
Je ne crois pas du tout à la démarche de Mediapart pour les raisons que vous indiquez et aussi pour celles que je viens d'évoquer.
(Encore un mot, juste pour anticiper d'éventuelles remarques comme celles que vous faites, à juste titre, sur Mediapart: ce blog n'est pas construit en rich media - mode d'expression journalistique pour lequel je milite - parce que ce blog n'est pas un organe d'information. Juste un lieu de réflexion. Au demeurant, je ne vois pas ce que ma tronche en vidéo apporterait de plus à mes notes et à vos commentaires stimulants.)
Découvrez ces disparitions de jeunes gens :
www.disparusdemourmelon.org
Une affaire judiciaire qui mériterait de l'investigation.