Breakingviews.com: information payante à haute valeur ajoutée
Par Alain Joannes le mercredi 6 février 2008, 18:16 - MAITRISE DE LA DIFFUSION - Lien permanent
La profusion des sources et des vecteurs d’information oblige le journaliste
à réexaminer les critères de sa légitimité. Il doit, évidemment, continuer à
chercher, à collecter, à mettre en forme. Mais il doit de plus en plus donner
du sens au surgissement et à l’enchevêtrement chaotiques des évènements. C’est
la valeur ajoutée la plus prometteuse de ce métier. Elle est illustrée par
Breakingviews.com.
Breakingviews.com fonctionne comme une agence de journalistes
économiques spécialisés dans l’observation des marchés financiers. Ils sont une
trentaine installés en Asie, en Inde, à New York, Washington, Bruxelles,
Londres et Paris. Leur travail consiste à produire des analyses indépendantes,
originales et profondes sur les temps forts de l’actualité. Ils rédigent à
l’intention de leurs abonnés payants, acteurs de la globalisation financière,
des notes étayées et concises. Ce ne sont pas des éditoriaux pontifiants et
moralisateurs; ce sont les raisonnements structurés de journalistes experts. A
ce titre, les breaking views relèvent de l’aide à la
décision.
Telle est donc la première valeur ajoutée de Breakingviews:
sélectionner quelques évènements, faire apparaître leur articulation, surtout
quand elle n'est pas évidente. Les évènements isolés n’ont en eux-mêmes qu’une
faible signification. Ce qui produit du sens, c’est le dévoilement des liens
qui unissent certains de ces évènements et qui les positionnent dans un
contexte particulier.
La deuxième valeur ajoutée de Breakingviews se situe dans la
diffusion des contenus. Les abonnés reçoivent des alertes par courrier
électronique. Sur le site, trois ou quatre phrases donnent l’orientation
générale de l’analyse. Si elle intéresse l’utilisateur, il clique pour être
prévenu quand l’intégrale sera mise en ligne. Pas de temps perdu à lire
d’interminables lettres d’informations. Le contexte de l’évènement est
systématiquement rappelé. Les dossiers d’actualité « brûlante » sont
proposés sur la page d’accueil à ceux des abonnés qui veulent approfondir leur
information. Certains de ces dossiers – comme celui de la Société Générale – se
densifient et deviennent des sagas. Ces sagas sont proposées avec une courte
introduction, une chronologie et plusieurs entrées thématiques.

Breakingviews.com propose une webTV sobre, concise, réactive.
Chacune des quinze à vingt séquences quotidiennes dure à peine plus d’une
minute. Il s’agit d’étayer la crédibilité des journalistes à travers l’effet de
présence propre à la vidéo. L’effet de présence restitue en partie la
personnalité d’un intervenant à travers sa manière de s'exprimer, les
imperceptibles modulations de sa physionomie, sa gestuelle. Indices de
crédibilité, voire de charisme, que la photographie ne diffuse pas.
Le modèle de développement de Breakingviews.com correspond à l’un
de ceux qui est étudié dans la
thèse de Danielle Attias: construire une marque éditoriale de prestige,
notamment par la syndication de certains contenus avec d’autres marques
prestigieuses comme le Wall Street Journal et Le Monde,
valoriser cette marque en faisant payer ses contenus. Le modèle ne fonctionne,
évidemment, que si la valeur de ces contenus est reconnue par les audiences
concernées. Ainsi se reconstruit la légitimité du journalisme, par la
validation payante de son autorité intellectuelle.
Commentaires
Bonjour,
Lorsque vous dites : "construire une marque éditoriale de prestige, notamment par la syndication de certains contenus avec d’autres marques prestigieuses comme le Wall Street Journal et Le Monde, valoriser cette marque en faisant payer ses contenus"
Est-ce que le modèle de ProPublica au US, sur le champ de l'investigation journalistique, correspond à cette démarche ? Il me semble que oui, puisque si je me souviens bien, les enquêtes de ce site ont vocation à être publiées dans des grands journaux américains ?
Au delà de ça, une petite question. Pensez-vous qu'on assistera dans les années à venir à une externalisation du contenu journalistique des médias d'informations générales français (quotidiens et hebdos) ? Sans parler du recours classique à une agence de presse et à des pigistes (qui ont un statut de salarié, mais qui corresponde pour beaucoup d'employeurs, à une logique d'externalisation), peut-on imaginer une enquête de six pages dans le Nouvel Obs par exemple signée par un autre organe de presse, internet par exemple ?
Est que les médias historiques ne risquent-t-ils pas de "diluer" leur image (rigueur pour le Monde, innovation pour Libération) dans ce genre de pratique ?
En tout cas, bravo pour votre blog. Technique mais passionnant.
Jean
La démarche de "Breakingviews" diffère sur deux points de celle de ProPublica:
- "Breakingviews" ne se réfère pas au journalisme d'investigation, même si la haute expertise de ses journalistes résulte d'investigations et de réflexions.
- Il y a, dans les motivations de ProPublica, une dimension " journalisme militant" qui n'apparaît pas du tout dans les contenus de "Breakingviews".
Quand je parle de "marque", je convoque les notions de haute valeur ajoutée, de prestige et de légitimité. Une marque comme Rolls Royce n'est légitime que si elle est reconnue comme plus prestigieuse que toutes les autres, même Bentley, par ceux qui acceptent de dépenser une certaine somme pour acquérir un produit Rolls Royce plutôt qu'une Bentley. Toutes proportions gardées, le "Wall Street Journal", "The Economist", ' The Financial Time", le "New York Times", "Le Monde" sont des marques prestigieuses, reconnues comme telles dans l'industrie de l'information. En publiant certains de ses contenus par ces "marques", "Breakingviews" revendique et recueille une part du rayonnement de ces marques. La marque "Breakingvews" est également légitimée par le fait que des entreprises paient très cher ses abonnements, parce qu'elle estiment que les contenus ont une valeur ajoutée qui vaut cette dépense. C'est une légitimation. "Breakingviews", le "Wall Street Journal" et "Le Monde" font en quelque sorte du "co-branding".
ProPublica n'a pas ce type de légitimité et ne semble pas, d'ailleurs, la rechercher. Mais il est tout à fait possible que la marque "ProPublica" s'impose, un jour, comme une des références les plus prestigieuses du journalisme. Tout dépend de ses journalistes, de ses relais dans l'industrie de l'information et des audiences qui valident, ou non, une ambition journalistique.
Je suis persuadé que l'industrie de l'information - qui est, en France, très mal gérée - va attirer des fonds spéculatifs ( "Hedges funds") car cette industrie souffre, à leurs yeux, d'un niveau de rentabilité très insuffisant. Ces fonds vont prendre le contrôle de groupes de presse, en évincer le management - une tentative est en cours au "New York Times" - et chercher à rentabiliser à outrance les organes de presse. On assistera alors à une généralisation de l'externalisation car c'est un procédé industriel qui accroît considérablement la profitabilité des entreprises. L'information se standardisera jusqu'à une écoeurante fadeur. (En France, le conformisme des journalistes prépare le terrain à cette normalisation des contenus).
A côté de cette information sans grande valeur et sans saveur, se dresseront des marques journalistiques prestigieuses qui produiront une information à très haute valeur ajoutée. Un peu comme des boutiques de luxe disséminées dans un paysage dominée par les hangars de la grande distribution "low cost".
En France, certains médias historiques ont déjà perdu leur légitimité. C'est le cas de "Libération", dont les valeurs de marque ont été systématiquement dégradées par Serge July depuis une vingtaine d'années. "Libération" n'est plus une référence ni en crédibilité, ni en créativité, ni en innovation journalistique (puisque son audience potentielle est depuis longtemps sur les réseaux alors que "Libé" s'accroche encore aux kiosques). Quant au "Monde", son déclin comme marque de prestige sera plus lent mais il semble inéluctable, surtout depuis quelques mois.
Merci pour votre analyse, pas forcément très rose pour le jeune journaliste que je suis...
Juste trois petites remarques...
1. Intéressant lorsque vous parlez de l'arrivée de fonds spéculatifs dans les entreprises de presse, même les plus prestigieuses. Je me souviens que la rédaction de hebdomadaire l'Usine Nouvelle en 2004-2005 avait eu maille à partir avec trois de ses actionnaires, trois fonds d'investissement. Ceux-ci, pour accroitre la rentabilité du titre, avaient dépéché une armée de consultants dans la rédaction afin de faire un ratio mots produits/journaliste... afin de voir lesquels des journalistes étaient les plus productifs...
2.J'aime beaucoup votre image des boutiques de luxe au milieu des supermarchés. Mais, n'y at--il pas un modèle intermédiaire qui risque de se développer, un peu ce que fait Alain Weill avec RMC, BFMTV et bientôt la Tribune... Une sorte de journal low cost, certes ne brillant pas forcément pas son excellence et son sens de l'investigation, mais n'étant pas forcément "d'une ecoeurante fadeur"... Une sorte de juste milieu passable...
3. Il me semble que lorsqu'on évoque l'économie de l'information, on se centre trop souvent sur la PQN et les hebdos d'actualités, mais qui ne constituent qu'une frange de l'information. Je viens de faire un petit calcul : si on additionne les chiffres OJD de tous les quotidiens nationaux, presse éco comprise, on arrive à 1,4 million. En deça sur seul Télé 7 jours (1,6 million). Tout cela pour dire que la presse magazine possède des titres de grande qualité éditoriale et qui marchent (ca m'intéresse, capital...). De même que la PQR qui est de qualité très hétérogene, mais avec des titres qui n'ont rien de fade. Exemple : le Télégramme ou le Parisien... Sans parler également de très bons titres de presse spécialisée...
Voilà. En tout cas, merci à nouveau pour votre analyse...
Je nuance sur trois points ma réponse à votre commentaire:
- Au jeune journaliste que vous êtes, le vieux journaliste que je suis précise que le tableau subjectivement brossé à grands traits concerne la situation actuelle et l'une de ses évolutions mécaniques probables.
Cependant, je ne crois pas aux fatalités. Je crois, au contraire, que la maîtrise des moyens d'expression électroniques par les générations montantes de journalistes est susceptible d'empêcher la déliquescence dont ma génération se rend coupable. La conviction que le journalisme peut être régénéré par les jeunes et les futurs journalistes constitue la principale raison d'être de ce blog et du livre qui lui est associé.
-oui, vous avez raison: entre l'excellence et la médiocrité, il y a tout une gamme de qualités avec du supportable, du "juste milieu passable" comme vous dites, de l'assez bon et du bon. J'ai été trop réducteur dans un panorama trop contrasté. Proposer un panorama synthétique de l'actualité en un quart d'heure n'est pas, en soi, méprisable et ce type de journalisme peut, dans ce registre, être de bonne facture. (Personnellement, ayant accès sur le web à une grande diversité de sources d'information hautement crédibles qui proposent des contenus riches, je m'ennuie beaucoup quand je suis amené, par un malheureux hasard, à regarder TF1, France 2, LCI, BFMTV, etc...Les séquences d'informations qui - qui dans le registre de l'actualité "low cost" - m'ennuient le moins sont celles d'Euronews.
- Bien sûr, c'est dans la presse magazine que l'on trouve les contenus les plus intéressants. Sans doute parce qu'on y trouve aussi les pourcentages les plus élevés de journalistes experts qui produisent de l'information à forte valeur ajoutée. D'ailleurs, c'est ce secteur de l'industrie de l'information qui se porte le moins mal.
Merci pour ce petit regain d'optimisme.
Au plaisir de vous lire
Jean