L'apport des blogs d'experts dans l'affaire de la Société Générale
Par Alain Joannes le samedi 26 janvier 2008, 11:39 - METHODES DE VERIFICATION - Lien permanent
Les blogs d'experts - voir dans mon livre la typologie des blogs
(page 57) et la hiérarchie des sources (page 103) - jouent un rôle
irremplaçable (1) dans la compréhension de ce qui s'est passé, et de ce qui va
se passer, à la Société Générale.

Jeudi: un récit mal ficelé
Jeudi matin, le récit des dirigeants de la banque comportait tellement
d'incohérences que l'incrédulité s'imposait. Pour identifier ces incohérences,
j'ai tracé un tableau à deux colonnes. Dans la colonne de gauche, j'ai aligné
les affirmations factuelles du PDG. Dans la colonne de droite, j'ai copié-collé
d'autres affirmations et faits établis qui annulent les citations de la colonne
de gauche. Résultat: une douzaine d'invraisemblances.
Aux contradictions qui se heurtaient au sein même de la version officielle
s'ajoutait un contexte particulier: tradition d'opacité du système bancaire
français et notamment de la Société Générale, mouvements boursiers quelques
jours avant la conférence de presse de jeudi, scénario déjà utilisé quelques
semaines auparavant par une autre banque française pour expliquer une perte de
250 millions, petits détails bizarres dans la chronologie officielle,
déclarations "prémonitoires" du gouverneur de la Banque Centrale Européenne,
etc...Aucun éclaircissement convaincant sur les mécanismes précis qui auraient
permis au salarié de déjouer les systèmes de contrôle mis en place par la
banque.
Vendredi: premiers éclairages crédibles
Vendredi après-midi les blogs d'experts - c'est à dire de gens qui exercent
le même métier que le salarié de la Société Générale - commencent à émettre des
hypothèses fondées sur leur culture professionnelle, sur leur expérience et sur
leurs pratiques quotidiennes. Très compliqué pour un journaliste, même s'il
s'intéresse à l'économie. Mais beaucoup plus convaincant que le récit du PDG de
la Société Générale. Plus intéressant encore: les commentaires nourris,
pluralistes, d'autres experts blogueurs alimentent un long et passionnant débat
contradictoire entre professionnels qui s'estiment, avec arguments et
objections point par point.
De cette masse d'explications étayées, je retiens d'abord que les experts
blogueurs américains ne croient guère à une opération menée par un homme seul
mais plutôt à une manipulation pour affoler la FED et obliger la BCE à baisser
ses taux directeurs. Les experts blogueurs en poste à Paris et à Londres
penchent plutôt pour la thèse officielle du "trader solitaire". Dans le premier
cas, je tiens compte des théories conspirationnistes qui semblent imprégner les
esprits de l'autre côté de l'Atlantique et de la piètre opinion qu'ils ont du
président de la FED. Dans le second cas, j'applique sur les explications
hautement crédibles des experts français le filtre du narcissisme et celui du
corporatisme.
Samedi: correction des biais
Les filtres sont des éléments d'appréciation empiriques qui permettent de
corriger, dans une certaine mesure, ce que l'on appelle des "biais", c'est à
dire des facteurs parfois inconscients de déformation dans un récit ou dans une
argumentation.
Filtre narcissique: quand un "trader" démontre dans son blog qu'il aurait pu,
lui aussi, faire ce qui est reproché à l'employé de la Société Générale, il
réhausse considérablement son crédit (= son prestige professionnel) auprès de
ses collègues. Lesquels sont en effet admiratifs. Le blogueur expert devient
une vedette, un gourou pour les autres blogueurs experts. En outre, l'affaire
est française et il y a pas mal d'interférences patriotiques dans l'exploit du
"trader" techniquement validé par d'autres "traders" français.
Filtre corporatiste: donner raison à la direction de la Société Générale, c'est
objectivement adhérer à la thèse du "trader qui avait des problèmes
personnels". Ce qui donne à entendre que l'immense majorité des "traders sans
problèmes personnels" assure la sécurité du système bancaire français.
Malgré les effets parfois subtils de ces deux filtres, les blogs d'experts ont
été et demeurent une source extraordinairement précieuse pour le journaliste.
Une source à cultiver et à densifier car certains de ces blogueurs savent
manifestement ce qui se passe au sein de la Société Générale. Ils vont
continuer à livrer des fragments d'informations inédites. D'autres, à Londres
ou à New York s'intéressent à ce qui va se passer autour de la Société Générale
et dans l'autres banques.
Dimanche: trois questions en suspens
Conclusion provisoire: les blogs d'experts ont considérablement éclairé mon
appréciation du dossier "Société Générale". Je n'aurais pas eu le temps de
trouver autant d'explications sérieuses, crédibles sans l'existence de ces
blogs qui, en plus, se crédibilisent les uns les autres: quand un blogueur
fiable cite positivement un autre blogueur, ce dernier est à priori fiable,
même s'il n'est pas d'accord sur tout avec le précédent.
Mes experts blogueurs n'ont pas répondu à la question sur l'origine des
dizaines de milliards que le salarié de la Société Générale devait fournir à la
chambre centrale de compensation. Ils ne m'expliquent pas pourquoi la meilleure
banque du monde sur ces produits dérivés aurait pu laisser un seul homme ruiner
sa réputation à partir de manipulations qui auraient duré un an.
Et surtout cette question qui restera forcément sans réponse: qu'aurait fait
la Société Générale si son employé avait, non pas perdu, mais gagné 5 milliards
avec les mêmes méthodes ?
Néanmoins, j'ai triplé cette semaine le nombre de mes abonnements à des flux
RSS en provenance de blogs tenus par des experts dans le domaine des techniques
de marchés financiers.
1) Voir mes réserves sur la fiabilité des autres blogs en général et notamment
des blogs qui se réclament d'un "journalisme citoyen", sans parler des blogs
d'influenceurs autoproclamés.
Mes sources:
DuoandCo
Monsieur Glob
Big
Picture
Paul
Kedrosky
Random
Roger
Bespoke
Investment
Deal
Braker
Fred
Destin
The Kirk
Report
Commentaires
merci pour ce billet, et la mise en évidence de la notion de "filtre". Je m'empresse de le transmettre à mes étudiants du CFJ que j'ai essayé de convertir à l'utilisation d'Internet comme source avancée d'information :)
Nous sommes au moins deux, dans l'Hexagone, à considérer le web autrement que comme "un moulin à rumeurs", même s'il en circule beaucoup, et les blogs comme un outil providentiel.
Les blogs testimoniaux, tenus par des gens qui racontent ce que les journalistes ne peuvent voir et les blogs d'experts sont à considérer de plus en plus comme des sources d'information inédites et irremplaçables.
Le fait de pouvoir suivre quasiment en temps réel des débats entre des professionnels du trading sur les agissements supposés du salarié de la Société Générale est quelque chose qui n'a jamais existé.
Aucun journaliste n'a jamais eu, pendant une enquête, une dizaine d'experts en train de s'expliquer publiquement - donc de lui expliquer - des mécanismes aussi compliqués que ceux des arbitrages sur les produits dérivés. La fiabilité est relativement facile à établir par recoupements et par déductions.
Une fois que la fiabilité des blogs d'experts est établie (avec nécessité de la réévaluer fréquemment) , les "filtres" relèvent de la psychologie, de l'expérience et du "profiling": on reconnait dans la manière dont leurs billets sont rédigés, les blogueurs qui cherchent une reconnaissance. C'est un biais que l'on rencontre en dehors de la blogosphère, quand un informateur "en fait trop" et donc intoxique pour se mettre en valeur.
Le culte de la performance qui est très prégnant chez les traders, la mythologie créée par des films comme "Wall Street" avec Michael Douglas, des séries télévisées comme "Scalp" sur Canal Plus introduisent d'autres biais corporatistes, plus difficiles à filtrer, donc à corriger.
Le biais du patriotisme est très visible. On devine chez les traders français une espèce de fierté à être du même pays que l'employé de la Société Générale dont le nom se répand, comme celui d'une star, sur les blogs des traders américains.
Vos étudiants ont la chance d'être incités à travailler dans ces directions, très stimulantes pour la profession.
Voyez: http://socgenaffair.blogspot.com
Excellent article, même si je tombe peut-être dans ce travers décrié dans ton billet...
http://www.toreador.fr/2008/01/28/o...
Passionnant, merci. Une question subsidiaire : quelle est votre appréciation de l'utilisation qui a été faite (ou qui est faite) de cette mine d'information par les médias français en général ? Néante, faible, correcte ? Au niveau de l'opinion, l'apport des blogs d'expert est-il réel ou juste potentiel ?
Article très intéressant. Merci pour les liens. Que ferait-on sans blog?
A François Guillot:
Je suis consterné par la paresse intellectuelle, le conformisme et surtout le manque de curiosité - infirmité majeure pour un journaliste - de la presse française.
Presque tous mes "confrères" ressassent les mêmes idioties : "le web n'est qu'un moulin à rumeurs", "le web est orienté par les Américains", etc...Technophobie, crétinisme corporatiste.
Contrairement à ce que font les journalistes anglo-saxons, les blogs ne sont utilisés ni comme sources ni comme moyens d'expression par l'immense majorité des journalistes français. Parce qu'il est plus confortable d'attendre les dépêches de l'AFP et de plagier "Le Monde". L'exploitation rationnelle des blogs d'experts par la presse française est voisine du néant.
Au niveau de l'opinion, l'apport es blogs d'experts est bien réelle. je considère les blogs comme un phénomène capital pour restaurer la crédibilité des journalistes français.
Cette crédibilité est, à juste titre, gravement atteinte pour cause de connivences, de conformisme: un journaliste français doit être "dans le ton général" sinon, il est considéré comme un déviant au sein de la rédaction. Sans parler de la corrruption qui sévit à l'état endémique dans cette profession: mais quel journaliste va faire une enquête sur la corruption des journalistes ?
Pour restaurer sa crédibilité le journaliste dout, selon moi, accepter d'être "contrôlé" par ceux dont il sollicitent la confiance. "Contrôler" signifie que j'ai des comptes à rendre à mes lecteurs. Quand je lui propose une analyse économique, le lecteur doit être en mesure d'apprécier les éléments qui justifient cette analyse et de construire sa propre analyse, éventuellement différente de la mienne. C'est la raison pour laquelle je donne mes sources à mes lecteurs. Ils peuvent ainsi vérifier, corriger, contester la pertinence de mes analyses.
C'est sans doute ce qui, dans les blogs d'experts et de citoyens, dans le phénomène salutaire de "media watch" effraie un grand nombre de journalistes français: la peur d'être mis en cause dans leur indigence intellectuelle, dans leur honnêté vis à vis de leurs audiences.
Ce n'est pas le cas de tous les journalistes français. Quelques uns, très minoritaires, ont compris qu'il se passe quelque chose de crucial dans les relations entre les journalistes et l'opinion. Ce quelque chose se joue, pas uniquement mais largement sur le web et dans la blogosphère. C'est avec les journalistes lucides et avec mes lecteurs, auditeurs, internautes exigeants que je souhaite discuter des moyens de mieux rendre compte de l'actualité.
Parce que, contrairement à la majorité de mes "confrères", je ne crois pas que le journaliste doit continuer à se comporter comme un influenceur. Il doit, selon moi, essayer modestement de donner du sens aux évènements. Avec, notamment mais pas exclusivement, les blogs d'experts et en interaction constructive avec les lecteurs exigeants. Qui sont souvent des blogueurs.
A lil:
Bien qu'il lui soit possible d'assouvir sa curiosité et d'exercer son discernement sans les blogs, le journaliste se pénalise deux fois en négligeant les blogs d'experts:
- en négligeant d'être alerté par un billet émanant d'un blog fiable sur un évènement que n'est pas encore correctement évalué par les agences. Elles donnent le ton le "l'actu" (l'AFP est encore fiable pour l'instant) mais les agences ne sont pas infaillibles.
- en négligeant la compréhension approfondie des évènements complexes. Une documentation préalable auprès de certains blogs d'experts aurait permis, par exemple, aux journalistes qui interrogent le PDG de la Société Générale de lui poser des questions un peu plus pointues, un peu moins complaisantes.
Conclusion: on peut exercer le métier de journaliste sans les blogs. Mais, à mon avis, moins vite et moins bien. Or, l'information en temps réel impose la rapidité. Et la prolifération d'informations mélangées aux rumeurs, aux intoxications exige plus que jamais des outils perfectionnés d'aie au discernement. Les blogs d'experts font partie de la panoplie.
merci de votre longue réponse... j'écouterai attentivement votre intervention sur l'atelier des médias !
Plusieurs journalistes (LePost et France Inter) sollicitent Jaï de Duo&Co dans les commentaires.
Sur la bonne voie ?
Ou peut-être une nouvelle manifestation de conformisme, de suivisme. Je remarque que "Le Monde", journal de référence de la presse hexagonale, a attendu près d'une semaine pour s'apercevoir que ce blog d'expert propose des explications plus convaincantes et surtout plus inédites que celles de la Société Générale. "Le Monde électronique" cite ce blog dans son ghetto de mise en page , avec des pincettes, en se bouchant le nez.
Dès vendredi, le New York Times et Business Week faisaient intervenir des blogueurs experts dans leurs éditions en ligne.
Conclusion comparative:
- pour les journalistes français de référence, une information inédite est inquiétante pour la tranquillité d'esprit. Une information inédite en provenance d'un non-journaliste est suspecte.
- pour un journaliste américain, une information inédite est à priori intéressante, stimulante et peut-être susceptible d'enrichir l'information. Une information inédite en provenance d'un non-journaliste doit être simplement vérifiée puis, éventuellement exploitée.
Les autres organes de presse français imitent "Le Monde".
Vous n'ignorez certainement pas que, dans la crise actuelle que traverse le journal de référence, il y a - entre autres contentieux - le refus des journalistes de plumes sur papier de voir augmenter les investissements pour le développement des versions électroniques. Contrairement à ce qui se passe dans de nombreux journaux anglo-saxons, l'intégration des rédactions est hors de question car certains journalistes assez bien payés écrivent avec un stylo "MontBlanc" alors que les soutiers de l'édition en ligne, mal payés, cliquent sur des souris. Un des anciens responsables du vénérable journal a quand même réussi à faire nommer un journaliste "papier" (volontaire) comme ambassadeur auprès de la rédaction électronique. Il a (peut-être) réussi à faire accepter un soutier de l'édition électronique comme ambassadeur auprès de la rédaction de plumes et de papier. Des relations diplomatiques entre les deux rédactions vont peut-être s'établir sur le modèle de la reprise des relations diplomatiques entre la France et l'Allemagne en 1946.
La raison invoquée par les journalistes de plume et de papier pour récuser la migration électronique et, donc, l'intégration des rédactions est que "le web, ça va trop vite, on n'a plus le temps de réfléchir, de penser." Cette répulson s'ajoute à la conviction la plus répandue au sein de la corporation des journalistes français: "le web c'est rien qu'un moulin à rumeurs".
Technophobie, conformisme, paresse intellectuelle, connivences.
Le Monde publie aujourd'hui dans sa version papier un compte rendu, sur le même principe (du "rapport de buzz") que les articles publiés jusqu'alors, mais mais qui finit par se poser les bonnes questions en incluant cette fois-ci les commentaires issus de la "blogosphère économique" et quelques autres liens intéressants en fin d'article, extraits :
"Des salariés de la banque s'expriment aussi de façon anonyme et apportent leurs témoignages sur le fonctionnement en interne, alors même que la direction interdit toute communication sur l'affaire.
Les médias généralistes ou les politiques ne sont pas épargnés non plus sur des forums spécialisés (Finance-hq.org), et de nombreuses critiques fusent. Ils sont accusés de "raconter des énormités parce qu'ils ne connaissent pas le fonctionnement des salles de marchés"."
http://www.lemonde.fr/actualite-med...
J'ai lu cet article dans la version électronique du quotidien. Publiée plus d'une semaine après les premiers éclairages des blogs d'experts dans l'affaire de la Société Générale, cette "revue de web et de blogs" prouve que le "journal de référence" n'utilise pas certains blogs comme sources alternatives et outils de validation. Si c'était le cas, les billets les plus "éclairants" auraient été exploités par "Le Monde" dès le vendredi qui a suivi la conférence de presse du PDG de la Banque.
La revue de blogs maintient ces sources d'information et d'explications dans le registre méprisant de l'anecdote, du papotage, du commérage, de l'exotisme informationnel. Un peu comme les enseignants se racontent les mots d'enfants captés dans les cours de récréation. En témoigne l'attention portée aux plaisanteries autour de Jérôme Kerviel.
Pour les journalistes bornés, plus le web et la blogosphère sont légers, fantasques, puérils, plus ils se persuadent qu'internet - "ce gadget américain à la mode mais qui ne durera pas" disait Alain Juppé en 1997 - qu'internet donc, n'est bien qu'un "moulin à rumeurs", "un café du commerce à l'échelle planétaire".
C'est ainsi que de pitoyables décérébrés opérant le soir sur LCI ne retiennent du web que "la candidature de Paris Hilton aux municipales à ...Paris " (oui, c'est bien ici qu'il faudrait rire ) ou la mise en vente aux enchères des petites culottes de Britney Spear. Pour ces consternants pantins, le web ne peut être qu'un hypermarché de blagues et de ragots.
Il est vrai que ces gens-là ont tellement de mal à comprendre une dépêche de l'AFP. de plus de dix lignes.
Vous avez raison d'insister sur l'importance du filtre "temps" pour permettre une décantation des blogs: leurs premiers contenus sont biaisés par des interférences émotionnelles. Plus les médias traditionnels amplifient leurs récits, plus les blogueurs dérivent dans un registre passionnel.
C'est la raison pour laquelle, dans une affaire comme celle de la Société Générale, je n'ai sélectionné que les blogs dont les notes mais aussi les commentaires restaient très techniques. Je voulais trouver, dans les discussions techniques des "traders blogueurs", de quoi éclairer les contradictions relevées dans la conférence de presse de Daniel Bouton, le jeudi 24 janvier.
Je n'attendais pas des blogs une explication générale et définitive; juste une contre-expertise à la lamentable communication de crise produite par les dirigeants de la Société Générale.
Pour le fond de l'affaire, il apparaîtra sans doute, compte tenu de la texture capitalistique du système bancaire français (Mme Bouton est administratrice d'une entreprise dont le patron est administrateur de la Société Générale), de la connivence de certains réseaux ( M Bouton, le président de l'Autorité des Marchés Financiers et le président de la Banque de France sont des énarques), de la personnalité de Daniel Bouton et de l'histoire récente de la Société Générale que la banque n'a pas su adapter ses structures vitales à ses activités en forte progression sur des marchés extrêmement sensibles dans une période particulièrement instable pour les activités spéculatives.
Dans ce contexte, Jérôme Kerviel apparaît comme l'agent anecdotique d' un accident industriel. Accident qui a été rendu possible par l'inadaptation -c'est à dire l'incompétence - des dirigeants de la banque.
Je crains que votre voeu de voir tirées "les conséquences politiques et financières de cette lamentable équipée" ne soit jamais exaucé. Il n'y a pas, à ma connaissance, de contrepoids idéologique et politique opérationnel au capitalisme ambiant.
Sur le fonctionnement de ce capitalisme, je suis moins catégorique que vous à propos de "la culture du risque". La spéculation financière est une prise de risque; elle peut avoir des effets bénéfiques sur, par exemple, l'innovation technologique. Quand une entreprise mal gérée par un management technophobe est menacée de déclin, un "hedge fund" peut très bien imposer une adaptation de cette entreprise aux conditions actuelles. Dans ce cas, la prise de risque empêche peut-être l'entreprise de disparaître et les "spéculateurs" perçoivent un retour sur investissement auquel un management inepte ne devrait pas avoir droit.
Or l'affaire EADS et le cas Forgeard montrent que l'ineptie patronale est fortement récompensée en indemnités et en stock options.
Le vrai scandale de la Société Générale est que ses dirigeants ont pris des risques inconsidérés, aveugles et, pour tout dire, imbéciles d'un point de vue de spéculateur capitaliste digne de ce nom. Comme de vulgaires blaireaux, ils ont cherché le rendement à tout prix en négligeant d'investir dans des structures de contrôle adaptées à cette recherche de hauts rendements rapides. Daniel Bouton et son entourage devraient être considérés, selon les critères mêmes du capitalisme, comme de dangereux irresponsables: c'est leur quête irrationnelle de plus-values rapides qui a rendu possible Jérôme Kerviel.
Aux Etats-Unis des dizaines de patrons qui ont fait perdre de l'argent à leur entreprise en s'engageant aveuglément dans le secteur des "subprimes" ont été immédiatement virés et la SEC mène plusieurs enquêtes sur d'honorables établissements. Y compris sur la Société Générale et pas seulement sur le possible délit d'initié dont se se rendu coupable Robert A. Day.