Blogs, rumeurs et information
Par Alain Joannes le vendredi 18 janvier 2008, 22:22 - METHODES DE VERIFICATION - Lien permanent
Il y a un peu plus d'un an, le Poynter Institute s'interrogeait sur la fiabilité des blogs en tant que sources d'information pour les journalistes. Réponse: à quelques rares exceptions près (1), les blogs ne peuvent pas être considérés comme des sources journalistiques. Certains blogs suggèrente des pistes, des angles; quelques uns peuvent être cités, parfois mais pas toujours, en raison de la fiabilité établie de leur auteur. Or de plus en plus de journaux hexagonaux se décrédibilisent en reprenant des rumeurs qui émanent de la blogosphère.
La dernière défaillance journalistique en date a été le traitement d'une rumeur concernant une femme très médiatisée depuis quelques temps. X..., Un blogueur dont le niveau de fiabilité est proche de zéro, diffuse le 9 janvier ce qu'il présente comme un "scoop". Cette fausse information - dont l'auteur écrit qu'elle lui a été confiée par "des personnes proches des gens qui ont vu" - est reprise par les blogueurs Y et Z qui publient leurs billets sur une plateforme appartenant à un quotidien.

Une agence reprend la fausse information en l'attribuant au quotidien qui gère cette plateforme de blogs (zone encadrée en pointillés entre la blogosphère et la presse). Avec le nom du quotidien cité dans la dépêche de l'agence, la fausse information est labellisée "presse".
A partir de ce moment, la rumeur enfle dans la blogosphère. Les moteurs de recherche et les agrégateurs s'empiffrent mécaniquement des trois mots clefs qui résument la rumeur. Les blogs qui ressassent ces trois mots magiques gagnent en "audience", notion qui se confond désormais avec "influence". De fait, des bloggueurs ordinairement sérieux font semblant de décortiquer la rumeur mais ils se montrent ravis de voir leur prose bien placée dans les palmarès robotisés de la blogosphère. L'amplification mécanique et virale de la fausse information devient en elle-même un "phenomène" sur lesquels des universitaires ne craignent pas de se pencher . Ce qui autorise certains journalistes à se dire: "Puisqu'on en parle tellement, ce doit être vrai.".Version peu reluisante de l'adage: " Il n'y a pas de fumée sans feu".
Les journalistes ont été défaillants à trois moments du phénomène (taches d'encre sur le visuel):
- quand l'agence de presse a confondu - probablement volontairement - la plateforme de blogs et le titre du journal qui gère cette plateforme.
- quand les quotidiens et hebdomadaires ont repris la dépêche d'agence sans vérifier la source, au moins au niveau des blogs Y et Z.
- quand des quotidiens, des radios et des télévisions se ont abrités derrière la mesure quantitative mais automatique du buzz pour "valider" la fausse information.
1) Mon livre propose une tyopologie des blogs qui ne peut pas être reproduite ici. Les "quelques rares exceptions" sont les blogs d'experts, alimentés par des personnes compétentes évoluant près des sources d'information. __Voir l'affaire de la Société Générale__

Commentaires
L'inverse est aussi vrai: des blogs qui font un travail journalistique (vérification et recoupement) zappé par les professionels. Beaucoup d'exemples, du président de Facebook aux photos de Reuters détectées par LittleGreenFootballs.
La notion de blog recouvre uniquement un type de publication. Comme on peut ne pas faire du journalisme en écrivant sur du papier, on peut être crédible sur un blog, sur twitter ou en scotchant un papier dans la cage d'escalier.
Il me semble pas que le médium influence de quelque manière que ce soit le contenu...
Deux choses. La première est un truisme, mais malgré tout il me semble pertinent de le rappeler : un scoop génère toujours ce que j'appelle de la "visibilité". Il est donc de fait difficile d'y résister ; la structure médiatique rend ce genre d'information quasi incontournable et les pressions sur les temporalités journalistiques (la pression constante, et abondamment glosée de l'actualité) s'accélère avec le web, où les contenus sont actualisables en permanence. La deuxième, tient à la structure autorégulatrice du web. En raison du nombres d'acteurs présents et motivés, une information ne met pas longtemps à être vérifiée et démentie au besoin. Il s'agit là d'une régulation "après-coup", une fois que l'information est publiée. C'est me semble-t-il l'exact contraire de ce qui se fait (ou devrait se faire) dans le métier de journaliste, où la vérification se fait en amont.
Cependant, il apparait clair que ce genre de débordement est plus susceptible d'atteindre la crédibilité des journalistes qui se sont faits l'échos de cette information que des bloggistes. Pour quelle raison ? C'est encore à un truisme que nous avons affaire : le journaliste lui est un professionnel ; et sa crédibilité repose précisément sur un travail, qui a ses codes et ses normes. La crédibilité (parce qu'il y'en a bien une) des bloggistes, repose précisément sur leur relative incompétence, sur le fait qu'ils ne sont pas "formater" par les contraintes du métiers ; elle tient à leur relative proximité avec leur audience. C'est une crédibilité qui se base sur la fréquentation et ouvre à une certaine interpersonnalité. Une information faite par des "proches" et qui n'aurait pas tendance à croire ses proches ? C'est donc une forme de crédibilité informelle, qui s'oppose à une crédibilité technique. (J'emprunte cette distinction entre informelle et technique à Edward T. Hall dans Le langage silencieux)
Or on peut tout autant signifier l'expertise que l'interpersonnalité. Je suis relativement partisan de l'idée d'une nouvelle écriture journalistique, fonctionnant sur le modèle d'une notice marginale, qui préciserait les sources et la méthodologie de l'article en question - incorporant au besoin des liens vers des sources internet. Cette écriture répond évidemment à un souci de transparence. Elle permettrait également, en imposant certains critères, auxquels le journaliste se soumettrait puisqu'il s'en ferait l'échos, de filtrer l'information qui ne répondrait pas à ces critères.
Le web qui permet d'étendre la longueur des articles puisqu'il n'est plus soumis à la matérialité du papier, pourrait partiellement favoriser cette pratique. Partiellement seulement puisqu'au delà de l'espace ; l'information se mesure au temps : temps de production mais aussi et surtout temps de lecture. Le lecteur veut aller vite...
Certains blogs accomplissent, en effet, un travail de recoupement et de vérification qui me semble salutaire sur, au moins, trois points:
1- il est sain que des lecteurs-ausiteurs-téléspectateurs-internautes exercent un contrôle sur l'information que délivrent les professionnels.
2 - le travail de recoupement et de vérification, donc souvent, de rectification est nécessaire, quel qu'en soit l'auteur. Il vaudrait mieux que les journalistes le fassent mais si des blogueurs s'en chargent, tant mieux.
3 - les méthodes de recoupement et de vérification des blogueurs peuvent enrichir le travail des journalistes.
Vous avez raison : le blog est un support et un vecteur comme les autres et ce medium ne conditionne absolument pas la crédibilité des contenus qu'il véhicule. Je me référe (ici-même et dans mes autres activités) à des blogs que j'estime fiables comme sources, comme instances de vérification de mes propres collectes.
Pour moi, ce n'est pas la blogosphère en tant que telle qui manque de fiabilité: Ce qui est en cause, c'est - une fois de plus - la crédibilité des journalistes qui n'ont pas vérifié la fiabilité de leurs sources.
Sans revenir aux images des "talibans explosés au fusil-mitrailleur" présentées par FR3 comme un document exceptionnel - c'était un blague glanée sur YouTube - j'ai vu cette semaine sur une chaîne de télévision câblée une vidéo sur Tom Cruise et la Scientologie qui était grossièrement manipulée au montage. Personne au sein de la rédaction n'a éprouvé le besoin de préciser qu'il s'agissait d'un montage. Le prêche de Tom Cruise a été diffusé comme le produit journalistique d(un enregistrement en configuration de caméra cachée. Nul ne sait s'il s'agit, de la part de la rédaction, de naîveté et d'incompétence ou au contraire de cynisme et de mépris à l'égard de leurs téléspectateurs.
En écho au commentaire de Loïc , plus particulièrement au deuxième paragraphe:
Ce sont évidemment, dans mon esprit, les journalistes qui ont été défaillants dans le traitement de cette rumeur, pas les blogueurs. Les journalistes se prévalent d'une crédibilité qui serait fondée sur l'histoire de ce métier, sur leur formation, leurs techniques, leur méthodologie. Les blogueurs ne se prévalent à priori d'aucune crédibilité. Certains blogueurs sont reconnus comme fiables, y compris par des journalistes, parce qu'ils en fournissent des preuves en permanence. Ces blogueurs acquièrent une légitimité qui peut être supérieure à celle des journalistes. Les blogueurs fiables sont obligés, en permanence, de se faire légitimer par la véracité, la pertinence, la profondeur de ce qu'ils publient. Peu de journalistes se sentent obligés de répndre d'une crédibilité qui est un héritage corporatiste.
Cela dit - et j'ai essayé de le suggérer dans mon diagramme - il y a très peu de blogueurs dont la légitimité met réellement en cause la crédibilité, même très dévaluée, des journalistes dans le régistre des sources d'information.
J'ai volontairement placé la blogosphère sous le seul de crédibilité de 5 sur une échelle de 0 à 10. Si on pouvait faire la moyenne des contenus de la bogosphère en termes de fiabilité, elle serait très basse. Pour la simple raison que si le blog est d'abord un moyen d'expression et accessoirement et partiellement un moyen d'information. Ce que l'on peut y lire ne relève pas principalement de l'information au sens journalitsique.
Je lis de nombreux commentaires de blogueurs dont la qualité est très supérieure aux commentaires de journalistes. Ce sont, en général, des commentaires publiés par des universitaires, des experts. Mais ce sont des commentaires, pas des informatiions.
Je ne suis donc pas d'accord avec l'idée de Loïc selon laquelle la crédibilité des blogueurs viendrait du fait qu'ils ne sont pas formatés et, donc, d'une incompétence qui les rapprocherait de leurs audiences. Je réfute farouchement ce paradoxe car, autant un blog peut être passionnant à lire, ce qui lui confère de l'audience, autant ce critère quantitatif de l'audience n'a rien à voir avec la crédibilité journalistique.
Je n'aime pas trop raisonner par analogie mais vous conviendrez, Loïc, que les chaînes les plus regardées ne sont pas la plus fiables : TF1 détient le record en France des bidonnages journalistiques et les tabloïds britanniques sont plus lus que le F.T. ... Le fait qu'un blog soit bien placé dans les classements d'audience ne m'intéresse absolument pas, sauf si je peux y lire des billets plus intéressants que ce que je lis dans la presse: c'est très rare. Je préfère un blog peu connu mais qui regorge de réflexions, de "pistes, de points de vue inédits qui m'incitent à mieux faire mon métier de journaliste. Je peux aussi y trouver des informations relevant du scoop mais ce ne n'est pas ce que j'y recherche en prorité. J'y cherche l'ouverture d'esprit qui brise le carcan du formatage médiatique et surtout du terrifiant conformisme des journaistes français. Les blogueurs fiables m'offrent un stimulant professionnel. Ils m'incitent à regarder dans des directions négliées par les professionnels de l'information. A moi, ensuite , de faire mon travail, d'aller voir de plus près. Et de vérifier.
Je pense que vous avez tout à fait raison sur ce point que la crédibilité (telle que vous la définissez) n'est pas l'audience ; et que du reste la qualité de l'information ne se mesure pas au nombre de visiteurs d'un site internet ou tout autre mesure quantitative.
Du reste, ce que j'entendais par crédibilité c'est moins justement la qualité et la fiabilité de l'information (qui sont, je vous l'accorde en tout point les axes principaux surlesquels le journalisme doit fonder sa crédibilité) que l'adhésion, la capacité de croire en sa fiabilité. Je ne sais pas si je suis très clair, mais ce que je veux dire c'est que l'on peut croire quelqu'un précisément parce qu'il semble proche de nous (comprenez qui a les mêmes opinions que nous). Et c'est précisément ce que fait un blog (pas tous bien sûr, mais la pluspart des blogs qui se veulent des commentaires de l'actualité le font), dans la mesure où ils mettent en scène cette proximité avec l'internaute - qui peut du reste être totalement jouée.
Je ne sais pas si je suis plus clair (je vais parfois un peu trop vite dans mes explications). Mais ce que je voulais dire, ce n'est pas que les bloggeurs ont effectivement (je devrais dire qualitativement) une plus grande, ne disons plus crédibilité, disons fiabilité que les journalistes, mais qu'ils peuvent avoir et ont une certaine influence. Et que celle-là peut se mesurer, du moins quant à son effet, de façon quantitative. C'est du reste comme ça que se construisent les rumeurs : plus le nombre de personnes y ayant souscrit est grand, plus on est tenté d'y souscrire.
Mais nous serons parfaitement d'accord, je pense, pour dire que le travail du journaliste, se trouve précisément aux antipodes de cette démarche.
Tout à fait d'accord avec vous, Loïc, pour estimer qu'une des responsabilités du journaliste vis à vis de ceux qui lui font confiance consiste à ne pas considérer un blog comme fiable au seul prétexte qu'il "fait de l'audience".
Votre plus récent commentaire contient quatre notions qu'un journaliste compétent et honnête devrait distinguer instinctivement:
- la fiabilité est accordée à une source - donc, potentiellement, à un blog - qui a démontré que l'énorme majorité de ses informations se sont avérées exactes. En dehors du web, dans ce que d'aucuns désignent bizarrement comme la "vraie vie", les journalistes évaluent parfois leurs sources en disant : "Ma source est fiable à 100 %". La fiabilité peut se mesurer. Prenons un blog qui se spécialise dans la diffusion de "scoops". Réunissons 100 "scoops". Soustrayons ceux qui se sont imposés comme d'authentiques informations; disons 65. Ce blog serait fiable à 65 %. Plus difficile à calculer pour des quotidiens, des radios, des télévisions, sauf à ne retenir que les informations que ces organes de presse présentent comme des "scoops". « L'Est Républicain », par exemple, pratique cette politique de mise en valeur éditoriale. Il peut donc être affecté d'un coefficient de fiabilité sur la totalité de ses "scoops » depuis une dizaine d'années.
- L’audience est la quantité de personnes qui se rendent régulièrement sur un blog. Elle laisse supposer une influence mais ne le garantit pas. Elle n’est en aucun cas un critère de fiabilité.
- L'influence dépend de la crédulité des audiences. Si beaucoup de lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes croient ce que publie l'organe de presse ou le blog, alors cet organe ou ce blog a de l'influence. Mais ce qui est mesuré est le nombre de personnes qui lisent, écoutent ou regardent, sans forcément y croire. Qu'est-ce qu'une influence quand elle ne s'exerce pas...A des fins de vérifications, je consulte beaucoup de sources qui n'influencent absolument pas mon raisonnement ; pourtant, ma visite sun blog douteux est décomptée dans sa mesure d'audience. L'influence dépend d'un pouvoir de séduction ou de persuasion auquel nul n'est tenu de se soumettre.
- La crédibilité est une notion plus diffuse qui relève de la réputation et qui ne se mesure pas. La crédibilité est un capital intellectuel que l'organe de presse, le journaliste ou le blogueur construisent, font fructifier ou dilapident. Il est possible mais pas certain - je dois encore consolider mon argumentation sur ce point précis - que la crédibilité soit la somme de la fiabilité et de l'influence effective, celle qui peut modifier les points de vue.
Exercice pratique: dans l'autopsie de la rumeur à laquelle nous sommes en train de procéder, la source polluée est bien un blog influent mais pas fiable. La pollution informationnelle a été propagée par des blogs ni fiables ni influents qui se trouvent sur la plateforme d'un quotidien gratuit. Le seul titre du quotidien gratuit induit - à tort - une fiabilité journalistique qui a été détournée, en l'occurrence, dans la mesure où la rédaction de ce quotidien gratuit n'est pas responsable de ce qu'écrivent les blogueurs sur la plateforme associée à leur journal. Quelle ait, ou non, accompli ce détournement de crédibilité, une agence de presse a usé de son influence dans les salles de rédaction pour conférer la crédibilité d'une information à une simple rumeur. Première défaillance journalistique. Les journalistes de deux hebdomadaires ont fait semblant de croire à l'exactitude de cette information pour être les premiers à s'associer à un "scoop". Des blogueurs ont fait la même chose, peut-être par manque de discernement, mais sans doute aussi par souci de "faire du trafic", sachant que les trois mots clefs qui résument la fausse information positionnent les blogs dans les hauteurs des classements quantitatifs.
Et il est vrai que ce mélange délétère de comportements minables instaure, par les mécanismes d'amplification du web, une pression supplémentaires sur les journalistes.
Pression que certains blogueurs autoproclamés « redresseurs de torts journalistiques » exercent sans la moindre légitimité. Juste pour s'autovaloriser. Ce qui n'a rien à voir avec un contrôle salutaire des journalistes par les blogueurs. Dénoncer les errements des professionnels de l'information (erreurs, trucages, bidonnages, complaisances, connivences, corruption, etc...) est une saine activité de blogueurs.
Faire amplifier une rumeur dans l'espoir d’être cité dans les médias, voire d’être invité à la radio ou à la télévision, me paraît plus dérisoire, méprisable.
Tout comme les défaillances journalistiques dans la vérification des sources.